Entre une pure absence et une pure sensibilité
Conversation avec Philippe La Sagna, le 28 octobre 2026 par Violaine Clément.
Violaine Clément : Merci beaucoup Philippe La Sagna, d’accepter cette conversation que j’ai beaucoup insisté pour faire, comme j’avais insisté aussi pour Danielle Lacadée-Labro. Nous avions travaillé avec votre livre Contrer l’universel1, qui nous a beaucoup aidés en Suisse à lire « L’Étourdit », et plus je vous lis, plus m’intéresse cette question, la première des trois que je vous ai posées, la question du langage et du féminin. Relisant l’introduction de votre ouvrage, je lis, page 20 : « Il y a un exemple classique où Austin dit que les petites filles savent très bien les mots qu’il faut prononcer pour obtenir un certain nombre de choses de celui à qui elles s’adressent. » Le féminin, chez Lacan, que pourriez-vous nous dire d’autre, de plus, de différent de ce que tout le monde sait, ou croit savoir ?
Philippe La Sagna : Ce serait formidable si j’arrivais à dire quelque chose de différent de ce que tout le monde sait. Je crois qu’il faut partir de cette idée sur laquelle Lacan insiste beaucoup : au départ, il y a le symbole, et la manifestation des symboles dans le féminin est inséparable de la façon dont on appréhende la figure de la femme. Ça, c’est dans les années soixante. On voit tout de même apparaître un souci, une mise en avant de la question féminine un peu différente à partir des années soixante, en particulier en Amérique. Lacan a été l’un des premiers à être sensible à cela. Ensuite, il a fait tout un travail pour essayer de sortir du système freudien qui tournait, pour parler un peu simplement, autour de la femme et du phallus. Et il a montré que c’était un peu réducteur, justement, de centrer la question sur « l’avoir ou ne pas l’avoir ». Il est passé au fait que du côté féminin, il y avait une solution à ne pas l’avoir, qui est celle de passer du côté de l’être : la femme, d’un certain côté, est le phallus, dans le désir de l’homme. Et que bien souvent d’ailleurs, elle n’entend pas être autre chose. Rapidement, il s’est aperçu que cette solution était un obstacle. Comme souvent chez Lacan, toute solution est provisoire et ouvre la porte à un obstacle. Et l’obstacle, évidemment, est de refuser d’être l’objet cause du désir, parce qu’on préfère, d’une certaine façon, en rester à être le phallus. Mais en refusant d’être objet cause du désir, on pouvait dire qu’une femme pouvait rester au seuil de la jouissance qui pouvait lui être permise. Cela, c’était un premier temps de la position de Lacan par rapport au féminin, et il a vu très tôt qu’il existait au fond quelque chose qu’il nomme dans ses Écrits… Je cherche le passage… Il y a ce mot célèbre où il rapporte la sexualité masculine et féminine à l’opposition du centre et de l’absence. Il a repéré que ce qui était intéressant du côté féminin, et qui était souvent négligé, c’est : « le sujet se trouve pris entre une pure absence et une pure sensibilité ». Je crois que ça, c’est très simple. C’est à la page 733 des Écrits, et c’est au fond un point de départ fondamental, cette tension entre une pure absence et une pure sensibilité. Il emprunte cela à un poème d’Henri Michaux. Il est certain que du côté de la pure absence, ce qui est resté célèbre, c’est la position de Lacan, c’est de dire : « la Femme n’existe pas ». Je crois que cela nous indique que la façon dont il prend la féminité, comme la masculinité d’ailleurs, est toujours à un niveau collectif. C’est-à-dire au niveau du discours.
V.C. : C’est cela, du « pas toute » !
P.L.S. : C’est cela, mais surtout, ce n’est pas de la psychologie. Ce n’est pas quelque chose qu’on trouve, ce qui est paradoxal pour un psychanalyste, c’est toujours inséparable du lien social, c’est-à-dire de la position sociale, on peut le dire, tout simplement, qui est celle de la femme comme de l’homme. Il a montré que ce sont essentiellement des positions dans le discours. Et ce qui va être important, dans ce discours, c’est de se demander comment il faut traiter au niveau du discours, qui n’est pas le langage, la question de la sexuation. Il a appelé cela la sexuation, parce que la sexualité a quelque chose de figé, de classique, alors que la sexuation a quelque chose du mouvement, de l’action.
V.C. : La sexuation n’est pas du tout la sexualité ?
P.L.S. : Pas du tout. Enfin, un petit peu si vous voulez. Mais avec la sexuation, cela résonne à la fois du côté de quelque chose en procès, et à la fois comme quelque chose qui n’est pas la constatation d’un état de fait, mais qui est une production. Et il faut bien dire que, de ce côté, il envisage que, sans nier la sexualité biologique, chez l’être humain, la sexualité, ou plutôt la sexuation, procède d’une production.
V.C. : Et donc, ce n’est pas prédéfini.
P.L.S. : Ce n’est pas prédéfini, c’est une production, qui passe par un ordre logique. Alors cela, c’est tout à fait paradoxal. Il fait appel à la logique, et en particulier à un certain nombre de logiciens, pour parvenir à poser une logique féminine, et une logique masculine. Vous savez sans doute que ce qui fonde la logique masculine, c’est l’existence de quelque chose qui est l’exception. Et cette exception formidable, chez Freud en particulier, n’existe pas. Qu’est-ce qui serait exceptionnel, sinon un homme qui pourrait jouir de toutes les femmes ? Eh bien, ça n’existe pas. On voit que cela ne peut être qu’une fonction mythique ou logique. Chez Freud, c’est mythique. Chez Lacan, c’est logique. On pose un pour tout logique, l’homme qui jouirait de toutes les femmes. Eh bien, cet homme n’existe pas, mais sa fonction existe. C’est l’exception dont parle Freud dans ses écrits, et que Lacan qualifie de l’« au-moins un » (L’hommoinzun) qui fonde la castration de tous les autres. L’avantage formidable de la sexuation ainsi conçue, c’est qu’elle pose un ordre social qui règle la jouissance par le biais de la castration. Ce qu’on peut ajouter aujourd’hui, cinquante ans après, à peu près, c’est que, de plus en plus, il est évident que cet ordre social attaché à ce que Lacan appelait le Nom-du-Père, parce que ce n’est pas le Père, mais son Nom, c’est que cet ordre social patriarcal est parfaitement en crise. Ce qui fait que la castration, qui va avec, l’est aussi, et que la jouissance, qui semblait ainsi régulée par la castration, classique freudien faisait un peu rire déjà il y a longtemps, mais maintenant cela ne fait plus sourire du tout, parce qu’on voit que cette castration une fois enlevée, la jouissance passe à l’illimité, et que cet illimité peut être parfois ravageant. Cela, c’est du côté masculin, au sens du plus de jouir, du toujours plus.
Et du côté féminin, on a une autre logique, qui est celle que Lacan a posée comme celle du « pas-tout ». Alors, ce n’est pas très simple, mais il faut bien comprendre que pas-tout, ce n’est pas pas tous.
V.C. : C’est la différence, Lacan savait bien son latin, entre omnis (tout, tous) et totus (tout entier). Parce que quand Lacan utilise son pas-tout, il renvoie au totus.
P.L.S. : Absolument. Mais il connaissait bien son grec aussi : Mè pantes, qu’il a pris chez Aristote. Il y a quelque chose de pas-tout, mais qui est insituable. Lorsque vous dites pas tous, il y a ceux-là, et ceux qui ne font pas partie de l’ensemble. Et un ensemble pas-tout, c’est un ensemble où on ne peut pas distinguer son extérieur, ceux qui n’en font pas partie.
V.C. : Je me permets de revenir sur ce point, parce que j’ai enseigné à des latins à des petits, et c’était très compliqué pour moi d’enseigner à des francophones la différence entre totus et omnis. En français, le mot tout est équivoque, et je trouver que Lacan surfe toujours sur cette équivoque, Pour la saisir, il faut savoir une autre langue…
P.L.S. : Oui, et puisque vous parlez de omnis, on peut déboucher sur le fait que ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on a appelé la lecture de « L’Étourdit » : Contrer l’Universel, titre qui ne me plaisait pas trop, parce qu’aujourd’hui, ce n’est politiquement pas rien de contrer l’universel : omnis, c’est l’universel, quelque part. C’est le pour tous de l’universel, qui s’applique à une logique masculine. Et on pourrait dire que pour Lacan, d’un certain côté, le féminin est un obstacle à l’universel. Il fait valoir la singularité de chaque femme une par une, ne pouvant pas se regrouper dans un universel. L’absence de limite n’est pas de l’ordre du plus de jouir, mais d’une Autre jouissance, liée au corps et qui échappe au langage.
V.C. : C’est ce qui fait, d’ailleurs, que les mouvements #MeToo sont extrêmement complexes, parce que ce n’est pas possible de mettre ensemble toutes les femmes, alors qu’il est possible de faire une armée d’hommes. Mais une armée de femmes, ce qu’a montré Antonio Di Ciaccia avec Sun Tzu, c’est presque ingouvernable.
P.L.S. : Les Amazones ont quand même existé : comment elles ont pu faire…
V.C. : Avec un (seul) sein, puisque a-mazone, elles s’enlevaient un sein…
P.L.S. : Oui, peut-être, mais ce qui est important, dans cette affaire, c’est que Lacan insiste plutôt sur le fait que les femmes ne font pas de bande. Et c’est bien la crise du féminisme actuel, qui visait à faire retourner le féminin dans l’universel : elles, se disant qu’il n’y avait pas de raison qu’elles soient exclues de beaucoup de choses, ce qui est une bonne chose, mais en gardant leur singularité. En s’assimilant à l’autre, vous perdez votre singularité. Mais il est sûr qu’avec #MeToo, et le wokisme par ailleurs, qui s’opposent fondamentalement au féminisme traditionnel, même politique, on le voit tous les jours, il y a quelque chose qui fait valoir la singularité.
V.C. : Quand Lacan disait, à propos des bandes, que les hommes vont en bande, parce que sinon, ça débande, il y a quelque chose dans la détumescence qui, chez les hommes fait très peur, alors que chez la femme, ça le fait un peu moins.
P.L.S. : (Rire) Bon, cela, je ne reprendrais pas forcément… Mais par rapport à l’affaire #MeToo, si vous voulez, c’est qu’il y a toujours un risque du groupe : le risque de l’universel, c’est d’oublier votre singularité. Le risque de la singularité, au contraire, c’est que, quand elle est intéressante, elle est réelle, et quand elle est réelle, elle ne peut pas facilement passer par le discours. Le réel et le langage, ça ne va pas ensemble. Il y a donc une expérience personnelle, sur laquelle se fonde le sujet pour se singulariser, qui participe de l’indicible et qui peut parfois se fonder dans le trauma, qui participe d’un autre réel. Le trauma, c’est quelque chose de profondément personnel, de très difficile à communiquer. Chaque fois que vous essayez de transmettre quelque chose de cette expérience, vous vous heurtez au fait que les gens ne peuvent pas comprendre ce qui vous est arrivé, ce qui n’est pas faux. C’est la question du témoignage. Et vous risquez de plonger dans une nouvelle solitude, solitude qui n’est pas la même chose que la singularité du sujet, mais la solitude de la victime, confrontée à l’impossibilité de faire entendre pleinement ce qu’elle a vécu. Il y a là une sorte d’alternative, un vel entre, d’un côté, l’universel, qui risque d’effacer la singularité de l’être féminin, et de l’autre, un néo-féminisme qui refuse cet universel, mais qui risque, à son tour, de tomber dans une forme de victimisation généralisée. Mais heureusement il y a une sortie possible aussi par le haut pour les victimes comme le montrent des affaires récentes, et aussi la psychanalyse…
V.C. : C’est cela, on est passé d’une sorte de aut (ou bien ou bien exclusif) à un vel (inclusif), où on essaie de faire tenir ensemble quelque chose qui n’a pas vocation à tenir ensemble.
P.L.S. : Oui ! Alors le progrès évident de #MeToo et du wokisme, c’est que cela met en avant la part qui est réelle du patriarcat, c’est-à-dire la part de l’oppression sexuelle en particulier, dont sont victimes une partie des femmes, une grande partie pourrait-on dire. Mais Freud soulignait qu’un progrès n’est que la moitié de ce qu’il paraît !
C’est intéressant, vous avez posé deux questions, alors (rire) : celle du lien entre le racisme et l’oppression des femmes. Il y a d’ailleurs beaucoup d’ouvrages contemporains à lire sur le racisme et sur l’oppression des femmes, des ouvrages souvent un peu radicaux, parfois surprenants, mais qui posent la question de la primauté : est-ce le racisme qui est premier et l’oppression des femmes seconde, ou est-ce que l’oppression des femmes est première et le racisme une sorte d’effet ? Ou bien les deux ont une même origine dans le patriarcat. Toujours est-il que dans la contemporanéité, il y a un lien entre les deux.
On passe à votre deuxième question puisqu’on a parlé un peu de la féminité. Le lien évident (avec le racisme), c’est la question du corps. Qu’en est-il de la jouissance du corps ? La jouissance du corps, dans la tradition, était réglée par un système du Nom du Père, par un certain système social autoritaire, aujourd’hui en crise. Donc la jouissance du corps, aujourd’hui, on peut dire qu’on a beaucoup de mal à la loger, à lui trouver une place, à la border d’une certaine façon, car l’Autre n’est plus là pour cela. Cela veut dire aussi que, traditionnellement, on la logeait hors corps. L’incarnation de cela, chez les Romains, puisque vous avez étudié cela, c’était le phallus. Tout le monde avait autour du cou un petit phallus, pour représenter la jouissance du corps hors corps. Beaucoup d’ouvrages de spécialistes de l’Antiquité montrent qu’on promenait en procession des phallus immenses, censés incarner la paix sociale, une paix de la jouissance. On peut dire aussi que tout cela a disparu grâce à la religion chrétienne, qui a mis à la place le Père, pour référence. Mais tout cela a aussi en partie disparu. Donc, où loger la jouissance ? C’est la question. Vous pouvez, en effet, soit la mettre de votre côté, mais le fait qu’elle soit très difficile à articuler dans le langage fait que vous risquez de tomber dans le sentiment de quelque chose de réel qui vous échappe, soit vous allez vous y essayer imaginairement en vous saisissant de l’idée, de l’image, de l’autre. Alors évidemment, l’autre radical, sur le plan de la jouissance, c’est une femme. Il est évident que pour l’homme qui n’a pas trop accès à ce réel de la jouissance, une femme non plus d’ailleurs, cette « saisie » fait fausse route, la saisie rate. Par contre, ce que fait l’homme pour attraper quand même sa partenaire et trouver un remède à sa difficulté d’accès à la jouissance autre, c’est de réduire la jouissance autre à ce que Lacan appelle l’objet petit a, l’objet cause du désir. Donc, pour un homme, une femme est cela, un objet a. Souvent. Mais cela ne l’empêche pas, cet homme, d’être un moyen, pour une femme, d’accéder à cette autre jouissance qui est la sienne propre, même si cette position d’objet est aussi inconfortable.
V.C. : Vous dites que pour un homme, une femme, c’est cela. Et pour une femme, un homme peut être cela aussi, objet cause du désir ?
P.L.S. : Aussi ! Mais disons que, fondamentalement, c’est plutôt la femme qui est l’objet a cause du désir. Ce qui d’ailleurs lui permet de sortir du phallicisme, c’est-à-dire de la nécessité d’être le phallus. Lacan, pendant un temps, a posé que le désir de l’homme, c’est la femme phallus – c’est dans Freud ! –, et c’est après qu’il l’a posée comme a cause du désir. Alors, évidemment, avec une certaine réciprocité possible entre les sexes. Mais par contre, cette jouissance autre, au féminin, qui est assez difficile à saisir, on peut dire aussi que la tendance, disons-le, assez masculine, va être de tenter de saisir cette jouissance chez un autre qui apparaît comme imaginairement différent. L’autre sexe, dans la psychanalyse, est biologiquement différent, mais pas imaginairement. Il l’est réellement surtout au regard du discours et de la sexuation. Son altérité est réelle. Même si ce qui devient impossible c’est le rapport sexuel ! Tandis que l’altérité de celui qui a un corps qui diffère du mien par un biais imaginaire – par exemple celui de la couleur du corps qui diffère du mien fait partie d’un attribut imaginaire. Mais, au-delà de l’image, cela peut être simplement que cet autre est d’une autre origine, au sens du « peuple ». Qu’il a un nom difficile à prononcer ou un accent qui fait dire : « vous êtes d’où ? ». il n’y a pas de fondement scientifique qui permettrait de dire que cette différence existe –, mais cela va servir à loger l’idée saugrenue, si on peut dire, que la jouissance du corps que je n’arrive pas à saisir, elle est présente dans l’autre. Et pour cela on constitue un peuple mythique qui sert à la ségrégation.
V.C. : C’est cela : lui, il a ce que je n’ai pas.
P.L.S. : Voilà ! Un autre a ce que je n’ai pas, et il est supposé jouir de ce que je n’ai pas. Et la solution classique de cela, au fond, pour retrouver une soi-disant tranquillité, c’est la ségrégation des corps. Cette supposition de la jouissance de l’autre fait qu’on va trouver le moyen de s’en séparer, c’est-à-dire de la ségréguer, de l’exclure. Et le danger va être toujours l’idée, comme cela, qu’on a aujourd’hui du remplacement. C’est-à-dire que la jouissance supposée des autres va venir se substituer à celle qui est supposée nous définir…
V.C. : Celle que j’aurais le droit d’avoir.
P.L.S. : Oui ! Ce sur quoi Lacan insiste, parce qu’il a quand même parlé de façon amusante des races, c’est votre autre question : il faut sortir de l’idée de la fraternité des corps. Une fraternité est toujours toxique… On le voit bien dans la Bible, qui remet en question en permanence la fraternité des corps : l’histoire de Joseph est exemplaire et elle montre l’envers du fraternel…
V.C. : … et celle de Caïn et Abel !
P.L.S. : Absolument, Abel et Caïn, tout cela, qui finit toujours mal, démontre qu’il vaut toujours mieux choisir la voie de l’alliance. L’alliance supplée à la fraternité, disons familialiste, nationaliste, ethnique, etc. Et le rapport de l’homme un peu sublimé avec les autres passe par l’alliance et l’ouverture à l’autre, à l’étranger. Cela, c’est quand même nouveau. Et ce que Lacan dit de nouveau, c’est que nous sommes fils du discours. C’est-à-dire qu’on n’est pas fils, ou plutôt frères, au sens du corps, familialiste (sanguin), mais au sens du discours. C’est beaucoup mieux, parce que vous pouvez toujours changer de discours. Mais ce qui vous fait être c’est le discours pas le sang ! Et le populisme cherche à construire un peuple sur les corps.
V.C. : (rire) Oui, l’amour !
P.L.S. : Voilà ! Avec un peu d’amour, vous pouvez, ou plutôt, c’est quand vous changez de discours que l’amour vient, et qu’il est possible de changer de discours. Et en changeant de discours et en s’avisant comme fils du discours, on peut peut-être espérer sortir un peu de la ségrégation. C’est pour cela que, d’une certaine façon, vous citiez la fin du Séminaire XIX, c’est très joli ce qu’il dit : une analyse réussie débouche sur le fait que l’analyste et son patient se retrouvent dans une nouvelle fraternité.
V.C. : … discrète.
P.L.S. : C’est très joli : discrète, cela veut dire à la fois qu’elle n’est pas très spectaculaire, mais cela veut dire aussi qu’elle est singulière : l’une n’est pas comparable à l’autre, il n’y a pas d’universel de cette fraternité.
V.C. : C’est séparé.
P.L.S. : C’est séparé, et au fond, c’est une petite note d’espoir. Ce qu’on voit aussi de ce côté-là, c’est que cette fraternité-là ne débouche pas sur le groupe.
V.C : C’est difficile de faire une communauté d’analystes.
P.L.S. : C’est tout l’enjeu, d’ailleurs, de « L’Étourdit » : des analystes peuvent travailler ensemble, ils peuvent d’ailleurs être reliés, comme le dit Jacques-Alain Miller, par une certaine affectio societatis, par une certaine amitié, mais ils ne sont pas là pour faire groupe, pour faire bande, parce qu’ils sont censés être passés par la castration, qui en met un coup sur le fait d’exister par la bande, dans tous les sens, de la bande du groupe, et dans tous les sens phalliques qu’il y a derrière. Il faut bien dire que le virilisme, le masculinisme, le ségrégationnisme, le racisme, tout cela, on le voit aujourd’hui de manière spectaculaire, fonctionne ensemble.
V.C. : Oui, ensemble, et de mieux en mieux !
P.L.S. : Oui, il y a un retour, un backfire incroyable de tout ce qu’on croyait passé. Et cela permet de s’interroger sur le progrès. Lacan s’est toujours interrogé sur le progrès, qu’il ne niait pas, mais il y a aussi des effets d’épidémie. Une épidémie de racisme, et une épidémie aussi que les mauvaises langues pourraient dire : voilà la rançon de votre tentative d’assimilation généralisée.
V.C. : Ce blog s’appelle « Le virus de la psychanalyse ». On pourrait dire que c’est la faute à la psychanalyse…
P.L.S. : Je n’irais pas jusque-là, mais je lisais un livre, de Pierre Roy, je crois, qui expliquait ce qui se passe dans les pays de l’Est, à l’heure actuelle, avec la guerre. Il disait qu’à la sortie du communisme, on avait proposé aux gens de l’Est de s’identifier aux gens de l’Ouest, leur proposant de devenir comme les gens de l’Ouest, comme les capitalistes, comme nous… Eh bien, une grande partie d’entre eux ont refusé de s’identifier, d’imiter les gens de l’Ouest. Et ils se sont dit qu’ils avaient une identité, et qu’ils n’étaient pas du tout d’accord pour imiter. Le fait est que cette recherche d’une socialisation qui ne passe pas par l’imitation – c’est la grande idée de Tarde que tout passe par l’imitation –, cela débouche très souvent sur la tentation qu’on voit très bien se pointer en Amérique, qui est une tentation de dictature. Avec le fait, très nouveau par contre, que, si tant est que certains dictateurs ont été portés au pouvoir par le capitalisme, on peut dire qu’ils ont été les dupes consentant du nazisme. Il est très possible que ceux qui sont portés au pouvoir par les nouveaux capitalistes en soient les dupes, mais que les dictateurs soient eux-mêmes ces nouveaux capitalistes, ceux des GAFAM.
V.C. : Ah bon… On aurait donc plusieurs conversations à poursuivre sur ces thèmes formidables, parce que vous ouvrez à chaque fois un nouveau champ. Mais si vous voulez bien…
P.L.S. : On s’arrête là ?
V.C. : Il y a juste encore ma troisième question : dans cet entretien à Panorama2, il y a 50 ans, Lacan imaginait qu’il serait aussi clair et transparent qu’un verre de bière. Alors, est-il devenu banal ? On a reproché à Freud d’avoir été la cause de changements profonds dans la société, on peut aussi le reprocher parfois à Lacan. Auriez-vous une note plus optimiste ?
P.L.S. : Je ne le crois pas au fond, même si on le lui a reproché. Mais l’idée de Lacan est que ce qui a fait que les diverses cultures ne restaient pas séparées, c’est le marché commun. Ce n’est pas la psychanalyse. Ce n’est pas l’anthropologie non plus. Ce n’est pas Lévi-Strauss qui a fait qu’on trouve formidables les gens d’Amazonie. C’est le marché commun qui a branché toutes les cultures avec la tendance hégémonique d’une certaine culture qui, au nom de la science, ou de ce que vous voudrez, la technique, devait effacer les traditions des autres. Et cela a pu entraîner un certain nombre de réactions qu’on voit, y compris d’ailleurs dans le retour que Lacan avait parfaitement prévu, et qui est extrêmement sensible, des religions. (C’est ça !) Et ce sont des religions qui, peut-être moins pour la chrétienne, mais pour beaucoup d’autres, nous font vivre de leur pouvoir de ségrégation : toi, tu en es, toi tu n’en es pas. Toi tu es un croyant, toi tu es un mécréant.
V.C. : C’est cela ! Et vendredi, je vais interroger le frère de François Ansermet, le professeur de physique Jean-Philippe Ansermet, qui faisait remarquer qu’il y a une épidémie de foi, une épidémie de croyants chez les chercheurs les plus pointus dans les sciences les plus dures. C’est une vraie question, non ?
P.L.S. : Lacan disait que l’avancée de la science a toute une histoire : il y a une religion à partir de la production du sens, et puis il y a une production du côté de la lettre. L’écriture, que ce soit en Inde ou dans la Bible, l’écriture, fondamentalement, débouche sur du hors-sens. C’est une tentative d’écrire, de garder des traces de quelque chose de réel, qui serait le discours de l’Autre s’il existait. Et au fond, cela peut faciliter, il y a des épistémologues qui l’ont dit, cela facilite évidemment le côté hors sens de la logique et de la science. Alors après, évidemment, ce nettoyage du sens qui est une grande part de la science, va être tamponné par l’autre part, la religion qui est ce qui va produire du sens à tour de bras.
V.C. : Magnifique.
P.L.S. : Voilà !
V.C. : Produire du sens à tour de bras, en tout cas, ce n’est pas ce que vous faites. Vous produisez plutôt des trous, qui font envie d’aller y voir, de continuer à travailler… Je vous remercie infiniment et si vous voulez, on s’arrête là.
Notes :
- Philippe La Sagna, Rodolphe Adam, Contrer l’universel. « L’étourdit » de Lacan à la lettre, Éditions Michèle, 2020. ↑
- Paru dans La Cause Freudienne, n°88, p. 169. ↑