« Je suis une formatrice. Je veux bien aussi être une déformatrice »
Conversation avec Isabelle Monnard, formatrice au CEDP (Centre de formation à l’enseignement pour le degré primaire, Université de Fribourg) au moment de l’entretien
Guillaume Chatagny (GCh) : Chère Isabelle, un chaleureux merci pour avoir accepté cet entretien dont certaines parties seront publiées sur le blog de l’ASREEP-NLS. En préparant mes questions, j’avais en tête une image de toi sur le seuil de ton bureau. Tu rangeais et triais des affaires, car le moment de la retraite approche pour toi, celle-ci étant fixée au début du mois de septembre. Bon, tu n’es pas encore à la retraite, tu retourneras travailler après notre entretien ! Ma première question est la suivante : combien d’années as-tu consacrées dans le domaine de l’enseignement et de la formation des enseignant·e·s ?
Isabelle Monnard (IMo) : Si je compte depuis le moment où j’ai été diplômée pour l’enseignement, cela fait 39 ans. Je n’aime pas les chiffres ronds. J’ai fini à 21 ans l’école normale à Fribourg, cela fait donc 39 ans. C’est pas mal !
GCh : Oui c’est pas mal. Si tu le veux bien, on va commencer par tes « devoirs ». Je t’avais proposé d’apporter un objet. Qu’as-tu choisi ?
IMo : (Elle sort une statuette de son sac posé à ses côtés sur un banc). C’est un dodo. Un dodo de l’Île Maurice, parce que ça me ressemble assez bien (elle essuie la poussière sur l’objet en riant). C’est un dodo que m’a offert Shakila, notre dame de ménage à la Haute école pédagogique. Elle a travaillé là pendant des années et elle aimait beaucoup venir discuter. J’étais souvent parmi les derniers à quitter les bureaux en fin de journée, alors on parlait du travail et de la vie en général. Parfois, elle venait pour que je l’aide pour deux ou trois trucs. Quand je dis que cela me ressemble, c’est que c’est encore aujourd’hui ainsi. Pour moi, ce qui fait que je reste dans un lieu, ce sont les gens qui y sont et les discussions que j’ai avec eux. Cela me ramène dans la vraie vie.
GCh : Je fais le lien avec ton engagement presque politique au sein de l’institution…
IMo : Oui, certainement. Un engagement en général si tu veux. Je ne sais pas si tu as déjà vu ma signature dans mes mails ou ailleurs ? Je n’ai quasiment jamais mis rien d’autre que mon nom, parfois aussi mes responsabilités. Même si je pense qu’il faut des responsables, j’ai cependant toujours beaucoup ri quand je voyais les gens qui mettaient tout : « Docteur », etc. Cela n’a pas de sens pour moi. J’ai toujours trouvé cela un peu pénible : « Madame, Monsieur le professeur, la femme du docteur », le côté hiérarchique au sens de : « Je suis supérieur parce que j’ai fait des études », ces choses-là… Cela se retrouve à l’école d’ailleurs.
GCh : Justement, j’allais le dire. S’il y a bien un domaine où il y a de la hiérarchie, c’est l’école, avec les notes, la maîtresse, etc. Il en va de même avec l’institution de formation dans laquelle toi et moi travaillons !
IMo : Très fortement. Mais tout cela vient de très loin chez moi. À la fin de l’école primaire, j’avais obtenu les notes pour aller au collège, mais je n’y suis pas allée. Il faut savoir que nous étions les premières volées mixtes filles et garçons. Et le collège où j’aurais dû aller, c’était le Collège Sainte-Croix qui, justement, n’était pas mixte à l’époque. Alors pour moi, il était hors de question de me retrouver dans une école non mixte. J’avais 13 ans à ce moment-là. D’ailleurs, beaucoup plus tard, j’ai réalisé l’analyse d’une enquête qui proposait la réduction du nombre de filières au cycle d’orientation. Cela n’a pas passé.
GCh : Par rapport à cette hiérarchisation, au fait que l’école soit « hyper sélective », comment l’école change, selon toi ?
IMo : Je trouve qu’elle ne change pas tellement. Et cela est déprimant. Ce n’est pas non plus que cela s’aggrave. On sait qu’elle est sélective, et de manière inégalitaire. On sait cela depuis des années et, au fond, on ne fait pas grand-chose là-contre. On sait bien que ce n’est pas la question des compétences qui est importante. C’est plutôt : « d’où je viens ? », « en quoi j’ai la chance d’être né au bon endroit ? », etc.
GCh : Revenons à cet objet que Shakila t’a offert, ce dodo ! Vas-tu le garder ?
IMo : Alors j’avoue que je me demandais si je l’avais gardé… Tu vois, je me disais qu’il était possible que je l’aie jeté. Parce que bon… Voilà, esthétiquement, c’est discutable. Mais maintenant, en l’ayant repris, je vais le garder. Oui, je vais le garder. Je suis un peu malheureuse parce que Shakila est retournée à l’Île Maurice depuis quelques mois. Avant qu’elle ne parte, je lui avais dit de passer nous voir pour dire au revoir. Et puis, elle est partie sans que je ne la revoie.
GCh : Tu l’évoques dans cet entretien…
IMo : Je pense souvent à elle, oui, vraiment. Je me dis qu’elle va bien, là-bas.
GCh : Tu es engagée dans la formation de ce que l’on nomme dans notre jargon les « PraFo » (Praticiens et praticiennes formatrices, soit les enseignant·e·s qui reçoivent des stagiaires dans leur classe). Dans leur cursus de formation, les intitulés de deux modules m’ont marqué : « Être PraFo » et puis « Transformer et être transformé par la rencontre ». Tu as d’ailleurs commencé cet entretien en parlant d’une rencontre, celle avec Shakila. En quoi devient-on enseignant·e par la rencontre ?
IMo : Plus j’avance, plus je me dis que ce qui est important quand on est enseignant·e, c’est avant tout la relation. « La relation pédagogique », disons, quand même. Et je me dis que le reste, ce n’est pas très important, que le reste change trop vite de toute façon.
GCh : Alors, c’est quoi le reste ?
IMo : Les didactiques, les savoirs, les machins… Et je dis toujours qu’on ne fait pas assez cela avec nos étudiantes et étudiants dans la formation, de travailler sur leur personne et sur leurs propres conceptions. J’ai par exemple travaillé longtemps sur l’évaluation et je pense que l’on pourrait travailler toute une année et non pas une seule journée avec nos étudiant·e·s sur leurs conceptions de l’évaluation. C’est quoi l’école pour elles et pour eux ? C’est quoi un·e élève ? C’est quoi un·e enseignant·e ? etc. Surtout que la profession est plus dure aujourd’hui, qu’il y a beaucoup de paramètres et de nouvelles exigences qui viennent de la société, des parents, etc.
GCh : Tu parles des exigences de la société et celles des parents. J’avais justement une question à ce propos. En France, on parle de ministère de l’Éducation nationale. En Suisse, on ne parle pas vraiment d’éducation, mais plutôt de formation. L’école est-elle aussi appelée à faire un travail d’éducation ?
IMo : Elle le doit. C’est ailleurs l’une de ses missions. Je travaillais aussi là-dessus avec mes étudiant·e·s. On doit enseigner, mais on doit aussi éduquer, et pas seulement parce que c’est dans la loi ! Bon, je vais reprendre le terme « former », que j’aime mieux qu’« enseigner » ou « faire apprendre », pour dire qu’on ne forme pas assez, je trouve.
(Guillaume rebondit sur le mot « déformer », lapsus qui a ponctué la réponse d’Isabelle.)
Je suis formatrice. Alors, « forme », quand je le dis, maintenant, je me dis que ça pourrait donner l’impression de chercher la bonne forme. Et je ne le vois pas tellement dans cette optique-là. Je veux bien être aussi une « déformatrice ». Cette année, je crois que j’ai été un peu déformatrice, du moins je l’espère. Je donnais de moins en moins de contenus, mais je questionnais de plus en plus les étudiant·e·s sur le « que faire avec ces contenus ? » C’est très important.
GCh : La psychanalyse – le travail psychanalytique, comme j’aime à dire – combat cette idée suivant laquelle on pourrait travailler avec l’humain en suivant simplement des protocoles1. En t’entendant parler de formation et de déformation, j’ai l’impression que je repère un point commun avec cette critique du ronron guidé par le protocole dans le travail avec l’humain.
IMo : En réfléchissant à cet entretien, je me disais : « Je trouve que l’enseignement est quand même de plus en plus protocolé ». Il y a un seul degré où je ne peux pas enseigner, c’est le degré 1-2 H. Mon diplôme ne le permet pas. Et si je devais enseigner aujourd’hui, j’irais justement dans ce degré-là, parce qu’il n’y a pas de protocole !
GCh : Avec les plus jeunes enfants, on voit que suivre un protocole, cela ne marche pas !
IMo : Ça ne marche pas et on a beaucoup plus de marge de manœuvre dans l’enseignement avec les plus petits. Maintenant, j’ai l’impression qu’on est aussi en train de cadrer l’enseignement dans les plus petits degrés, ce qui m’ennuie un peu. Pour moi, c’est comme cela que je vois les choses : tu prends des élèves, là où elles et ils en sont et tu vas avec ces élèves. Tu vas avec là où elles et ils peuvent… Je suis contre l’idée actuelle qu’on devrait faire apprendre la même chose à tout le monde. Alors, je suis toujours en chemin là-dessus, je réfléchis toujours. Bien sûr, il y a une base que tout le monde doit apprendre, mais je pense que cette base est assez petite… Tout le reste devrait être plus souple, plus diversifié, en fonction des élèves et de l’enseignant·e.
GCh : Flotte un peu cette idée suivant laquelle, si l’on travaille sans protocole, ce n’est pas très sérieux. Je fais un lien avec une phrase lue dans un article d’Éric Laurent : « En psychanalyse, ce n’est pas parce que l’on travaille sans protocole qu’on travaille sans éthique2 ». L’éthique professionnelle est aussi gage de sérieux !
IMo : Un protocole, c’est rassurant…
GCh : Tout l’enjeu est de savoir-faire un peu avec le désir de l’autre, des élèves… Ça, c’est plus compliqué et bien moins rassurant.
IMo : Bien sûr. C’est de la maltraitance. Les mots que j’utilise sont un peu forts. Mais pour moi, c’est un peu cela quand même lorsque c’est moi, l’enseignante, qui veux et qui décide de ce que tous les élèves, tous les enfants, doivent apprendre et de manière pareille… C’est impossible. D’où l’intérêt peut-être de se poser quelques questions à propos du processus de l’« être et devenir enseignant·e ». On en revient à cette distinction entre, d’une part, réfléchir au contenu et, d’autre part, réfléchir à ce que l’on peut faire de ce contenu. Mais c’est un long chemin. Je parle beaucoup avec mon collègue de bureau…
GCh : On va le nommer !
IMo : Oui (elle rigole), mon collègue Richard ! Parfois, on discute des plombes – parce qu’on peut discuter longtemps ! –, on part sur un truc et puis ça construit quelque chose. Et je m’aperçois que ce sont les mêmes dadas qui m’animent. J’ai tiré un fil au gré des années, j’ai tiré sur ce fil différemment en l’étirant de nombreuses fois. Alors, je rêve d’une école primaire où on ne sélectionne pas. Après, on me dira : « Mais les élèves n’apprendront alors rien ! » C’est faux ! Je pense qu’on pourrait apprendre tellement mieux ainsi.
GCh : J’ai encore une question, pour conclure. Nous en avons parlé en introduction : tu prends très prochainement, après l’été, ta retraite. Quel est le désir qui te porte dans cette retraite, vers cette retraite ?
IMo : C’est toujours la curiosité, de faire des choses que je n’ai pas encore faites. Il y a le désir de faire ce que je n’ai pas pu faire pendant des années, parce que j’investissais beaucoup dans mon travail : le désir d’utiliser mes mains. Faire de la couture, du tricot, de la céramique, travailler avec le bois…
GCh : On y revient. Tu aimes bien donner forme…
IMo : Oui, et déformer aussi. En fait, j’ai toujours été incapable de travailler plus de 5-10 ans sur la même thématique. J’ai tout le temps changé : évaluation, maintenant, c’est l’insertion professionnelle des enseignant·e·s novices. Et si je continuais, je ferais encore autre chose. Mais c’est bien d’arrêter.
Photo : Vue depuis le bureau d’Isabelle Monnard : Fribourg, la cathédrale et le dodo.
Notes :
- Le jour de l’entretien, l’École de la Cause freudienne (ECF) publie un communiqué au début duquel elle rappelle la place singulière que la psychanalyse occupe par rapport aux approches thérapeutiques qui vantent la rapidité et la standardisation des protocoles. ↑
- La phrase exacte est : « (…) l’interprétation est sans standard, mais pas sans principe. », tirée de Éric Laurent (2005). « Interpréter la psychose au quotidien », Mental, n°16, pp. 9-24. ↑