Loi et Folie : entre liberté et contraintes structurelles comment s’entendre ?

« Il faut être fou pour ne pas faire avec ce que l’on est et ce que l’on a mais avec ce que l’on voudrait être et voudrait avoir »

¡Citation attribuée à Lacan.

 

Une porte illustre le thème de l’année. On ne sait si elle s’ouvre ou se ferme mais on distingue, de part et d’autre, deux espaces. La porte comme lieu de la loi, frontière entre ce qui est autorisé et ce qui est transgressif ; entre ce qui est fou et ce qui ne l’est pas. Une porte qui enferme ou qui ouvre. La figure d’un lieu de séparation entre des modes de jouissance. Une porte qui, selon la position qu’on va lui donner, laissera passer ou non des voix, donnera quelque chose à voir ou non, à comprendre ou non. Une porte dont le sens est oblitéré par la jouissance qu’un corps vivant parlant lui donnera.

La participation est gratuite sur inscription. Les réunions ont lieu mensuellement tous les 3ème mercredis du mois de 18h30 à 20h00 d’octobre à juin à l’avenue de la Gare 17, au 1er étage du Bar-Café Casino, salle des Artistes. La première rencontre du cycle 2019-20 aura lieu le mercredi 16 octobre 2019. Inscriptions à envoyer par mail à

ARGUMENT

Les ateliers de criminologie de Paris, Bordeaux et Martigny vont travailler la question de la liberté en rapport avec la folie. Le terme de « fou »1 est utilisé pour désigner quelque chose – une personne et/ou un système qui est hors-norme et qui, par conséquent, met à mal la notion de rationalité. Le rapport aux choses du monde devient très direct. Si le sujet, ainsi qualifié, a quelque chose de « fou » c’est parce qu’il lui est difficile de s’inscrire dans le discours commun.

Nos collègues parisiens relèvent dans leur argument que la liberté est un thème rencontré en milieu carcéral et extra-carcéral lorsqu’il s’agit de traiter l’agir humain. Le lien avec la folie vient du fait du sujet psychotique qui est considéré, par la psychanalyse, comme libre sous les versants de l’aliénation ou de la non-séparation, du délire ou encore dans « la solution » du passage à l’acte. Une des conséquences de cette « liberté » est l’incarcération mais aussi, de plus en plus souvent l’astreinte à une liberté sous contrainte (obligations/injonctions de soins). Face à ce constat, ils travailleront sur : « Les contraintes de la liberté : obligation et injonction de soins/les soins sans consentement ». Quant à Bordeaux, ils travailleront : « Le passage à l’acte : liberté, libération, ou contrainte de jouissance ? ».

Nous avons choisi : « Loi et Folie : entre liberté et contraintes structurelles comment s’entendre ? ». Ce titre s’est imposé en raison de la composition de notre atelier (juge, procureur, avocat, policier, soignant, travailleur social, éducateur, etc.) ainsi qu’en raison des équivoques qui le compose. Equivoques qui signent la complexité de toutes conversations ayant trait à ces deux champs.

Le mot « liberté » peut être entendu et interprété du côté de la Loi, celle qui fixe et définit les contraintes et les libertés de tous les citoyens. Celle qui chapeaute l’interdit/la sanction puis la réhabilitation (dans notre vocabulaire le Nom-du-Père et la menace de castration), mais aussi la liberté « de la jouissance » qui est sans limite, sans foi ni Loi, et qui n’a que faire de l’interdit, de la sanction ou encore de la réhabilitation.

Le syntagme de « contraintes structurelles » renvoie aux lois du langage qui définissent dans nos sociétés un ensemble de règles impératives pour tous (des Lois) et qui fondent un cadre, soit des limites, ordonné aux désirs de chacun. Mais nous pouvons également y lire, pour chaque corps vivant parlant, la contrainte interne que représente chez chacun une jouissance « auto » de l’UN qui, elle, ne se laisse pas limiter par une Loi, des règles ou autre conventions signifiantes. Celle-ci, parce qu’elle n’a pas de vecteur allant vers l’autre, est illimitée !

Finalement, l’acte du « comment s’entendre » ? Entre loi et « folie », il ne suffit pas de se parler pour s’entendre. Comment s’entendre lorsque nous avons affaire à des structures non-homogènes, dysharmoniques, irréconciliables. Comment passer d’une jouissance auto-érotique illimitée à une langue qui soit commune ? Ici, il ne suffit pas d’interroger le coupable, de disputer lors du procès, de prononcer un jugement ou encore d’ordonner un soin dans un champ dialectique bien rôdé. Il nous semble qu’il faut plutôt viser quelque chose qui réintroduise de l’impossible dans le champ de l’illimité.

Dans l’articulation langagière de la folie avec la Loi, laissons-nous la liberté de ne pas nous précipiter de comprendre.

 

  1. Le mot « folie » n’est pas une insulte. Il est poli-sémique, non univoque et en psychiatrie, ce n’est pas un concept. Il faut surtout l’entendre comme une manière de décrire un rapport de certitude au monde. Il est important de dire que dans toute « folie », en apparence irrationnelle, il existe une logique. Une logique de jouissance liée à la percussion, contingente, de la langue sur le corps. La jouissance est un événement de corps hors sens. Elle est toujours singulière et propre à l’être vivant parlant. Elle ne répond ni au chiffrage, ni aux discours sur la norme ni encore à la standardisation.

 

Pourquoi la forme d’un atelier ?

L’atelier est un espace de création et de travail dynamique consacré à l’étude pluridisciplinaire du matériau singulier, souvent énigmatique, que constituent les dires du sujet « criminel ». Il s’oriente d’un non-savoir a priori et vise à créer les conditions d’un travail régulier orienté par la psychanalyse lacanienne en dégageant, à partir d’exemples tirés de la pratique des participants, ainsi que de lectures théoriques, des points qui éclairent, au cas par cas, les discours qui circulent sur et autour des passages à l’acte criminels.

Pourquoi criminologie ? Parce que le crime est la signature d’un corps vivant parlant1

Comme le révèle sa pratique à la Préfecture de police entre 1928 et 1929, ainsi que sa thèse sur le cas Aimée2 et finalement deux textes sur la criminologie3, le Docteur Jacques Lacan (1901–1981) s’est intéressé à cette forme radicale de séparation d’avec l’autre, à cette énigme, qu’est le passage à l’acte criminel4.

Le champ de la criminologie où domine la recherche de la vérité, de la dangerosité et du risque de récidive, nous apparaît particulièrement à propos pour éclairer la question de l’indicible (la jouissance) qui infiltre le discours et l’agir du « criminel » au regard de la Loi qui tente de réguler cette jouissance et de soutenir le lien social.

Pourquoi lacanien ? Parce que nous ne soutenons pas de « se laisser suggestionner par l’image, ni endormir par le signifiant mis en œuvre dans la parole »

Lacanien se réfère au fait que nous nous orientons des développements théoriques et cliniques de Jacques Lacan. Qu’est-ce que parler veut dire ? Que se passe-t-il lorsque le passage par le langage est entravé et que signifie « entendre » quand un « criminel » nous parle ?

Deux axes soutiennent notre orientation : Soit l’origine même de l’enseignement de Jacques Lacan, dont il dit : « (…), mon enseignement c’est tout simplement le langage, absolument rien d’autre »5. Et d’autre part, l’observation que le champ propre de la psychanalyse suppose « que le discours du sujet se développe normalement – ceci est du Freud – dans l’ordre de l’erreur, de la méconnaissance, voire de la dénégation ». Dès lors comment savoir quelle est la valeur de ce qui nous est dit ? A partir des dires, comment prescrire de l’échange (nature versus culture) là où règne l’autisme (l’auto-érotisme, la jouissance, la pulsion de mort)? Comment soutenir le sujet du passage à l’acte à s’inscrire dans un discours commun, une langue commune et à faire lien social (cf. la limite de l’impossible) là où la jouissance illimitée de l’UN tout seul le dé-subjectivise.

Par qui et avec qui ? Pas tout seul mais articulé à deux autres ateliers

A Martigny, le travail est conduit par René Raggenbass et Jacqueline Nanchen, membres de l’ASREEP-NLS et de l’AMP. Le groupe travaille en liens avec les ateliers de criminologie lacanienne de Paris conduit par Dario Morales et José Rambeau, psychanalystes membres de l’ECF et de Bordeaux conduit par les psychanalystes Daniele Laufer (ECF) et Bernard Lamothe (ACF). Les ateliers travaillent sous des titres qui leur sont propres mais sur le même thème.

Pour qui ? Pour tous les acteurs intéressés

L’atelier est ouvert à toutes les personnes ayant à faire à des personnes qui sont passées par l’acte avec des conséquences pénales. Les participants travaillent dans le champ pénal (avocat, procureur, juge, police), éducatif, probatoire, criminologique, expertal, soignant et pénitentiaire. L’année de travail se termine par un après-midi de discussions de cas avec des invités externes et une conférence publique.

Quand, où et comment ?

La participation est gratuite sur inscription. Les réunions ont lieu mensuellement tous les 3èmes mercredis du mois de 18h30 à 20h00 d’octobre à juin. Les rencontres ont lieu à l’avenue de la Gare 17, au 1er étage du Bar-Café Casino, salle des Artistes.

Inscriptions à envoyer par mail à

 

  1. « Rien n’est plus humain que le crime ». Jacques-Alain Miller, « Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte », Mental n° 17, Avril 2006, p.17 à 28.
  2. Jacques Lacan, « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité », thèse de doctorat en médecin en 1932, paru au Seuil, 1975.
  3. Jacques Lacan, « Introduction aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Ecrits, Paris Seuil, 1966, p.125-149 et « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 121-130.
  4. Francesca Biagi-Chai, « Lacan criminologue », Cause Freudienne n°79, 2011, p. 88.
  5. Jacques Lacan, « Mon enseignement », Champ Freudien, Seuil, 2005, p. 37-38.