Dossia Avdelidi

Psychanalyste à Athènes. Elle est membre de la Société Nœud borroméen et enseigne au Centre de recherches psychanalytiques d’Athènes. Elle a fait des études en psychologie et a obtenu un doctorat en psychanalyse dont est issue une thèse publiée en français en 20161 et en grec en 2018. Elle a été nommée AE en novembre 2019.

 Alexandra Clerc : Vous avez été nommée AE en novembre 2019 et vous n’avez pas encore pu témoigner

Dossia Avdelidi : Oui, je suis encore en attente de mon témoignage qui aurait dû avoir lieu à Buenos Aires et qui a été reporté. J’aurais dû faire un deuxième témoignage à Gand en juin.

En fait, je ressens que c’est comme un rêve, cette nomination, parce que j’ai été nommée il y a déjà 6 mois et en ce moment, je n’ai pas le droit de parler en tant qu’AE. C’est un peu particulier. Je me sens « comme un espion dormant » comme le dit Jacques-Alain Miller dans son texte « Effet retour sur la psychose ordinaire »2. Il dit que certaines psychoses ne se réveilleront jamais. Donc, j’attends le moment où je vais me réveiller. Mais d’un autre côté, je sais très bien que ce ne n’était pas le moment de faire un témoignage. Le silence pour les AE, je pense que c’est une position. Parler de mon fantasme en ce moment, ce n’était pas le plus important.

AC : Comment avez-vous compris la parole de Bernard Seynhaeve « Dignité  et Silence» ?

DA : J’ai compris qu’on est devant une situation qui nous dépasse, qui touche un très grand nombre de gens, même si en Grèce on n’a pas été trop touchés, donc ce n’était pas le moment d’élaborer, de continuer comme avant. C’est comme ça que je l’ai compris. Il fallait suspendre un peu nos activités et même suspendre la psychanalyse.

AC : En 2013, vous avez présenté un cas qui s’intitulait « Désir d’être réveillée vs désir de réveiller ». Avez-vous envie d’être réveillée maintenant ?

Ce dont j’ai témoigné aux passeurs, c’est en fait que j’étais réveillée, au niveau de mon fantasme. Mais pour dire ça au public, je suis en attente, comme « l’espion dormant ». Pourtant, au niveau subjectif, je suis réveillée. Ce qui pose problème, c’est le désir de réveiller l’Autre, mais ce désir n’existe plus.

AC : Malgré l’impossibilité de témoigner, quelles possibilités voyez-vous d’intervenir comme AE dans l’Ecole actuellement ?

Quand j’ai été nommée, Bernard Seynhaeve m’a expliqué que l’enseignement commence après le premier témoignage. Donc, avant le premier témoignage, c’est le silence. C’est pour ça que je dis que ma situation et particulière parce que j’ai le titre, mais je ne peux rien dire. Je ne sais pas comment on va faire, peut-être qu’on doit là inventer quelque chose.

AC : Malgré ces impossibilités, est-ce que vous continuez à travailler ?

En fait, en Grèce, des mesures de prévention ont été prises trop tôt dès le 27 février, alors qu’il n’y avait aucun cas contaminé en Grèce. La mort de la première personne est intervenue un jour après la fermeture des écoles. L’obligation de fournir une autorisation de sortie a été introduite le 23 mars et cela a duré jusqu’au 4 mai. Pendant cette période, c’est-à-dire six semaines, j’ai fermé mon cabinet. Depuis le 14 mars, tout était fermé et ça l’est toujours. Seules les écoles ont ré ouvert cette semaine, pour que les élèves en terminale passent les examens nécessaires à l’entrée à l’université, ainsi que les magasins mais pas les centres commerciaux ni les restaurants. Les classes pour les enfants dès 13 ans seront ouvertes la semaine prochaine. Les petits devront attendre le 1 juin, mais ce n’est pas encore sûr.

J’ai fermé mon cabinet pour plusieurs raisons, d’abord parce que les gens avaient peur de sortir, donc j’ai pensé que ce n’était pas la peine d’avoir peur d’aller chez son analyste. Ca ne faisait pas sens pour moi. Deuxièmement, les écoles étaient fermées, ma fille de cinq ans était à la maison, donc c’était difficile de travailler. Et puis il y avait toute cette situation qui nous dépassait et j’ai pensé que ce serait mieux de ne pas travailler.

Des gens m’ont demandé des séances par Skype, ce que j’ai refusé dans un premier temps en expliquant que la psychanalyse est une pratique qui engage le corps, tout en disant aux analysants que, s’ils avaient besoin de parler, je serais disponible. Donc faire des séances par Skype, c’était quelque chose qui était insondable pour moi, je ne savais pas comment le faire et je savais que ça n’allait pas fonctionner. Jacques-Alain Miller, dans son cours de 20113, dit en fait que, dans le dernier enseignement de Lacan, on a affaire avec une jouissance répétitive. Il appelle ça « jouissance d’addiction » qui n’a de rapport qu’avec le S1 tout seul. Et ce qui fait fonction de S2, ce qui fait fonction de l’Autre du signifiant, c’est le corps. Eric Laurent ajoute que l’analyste objet a, fait des choses qu’on n’attend pas, des choses qui ne se font pas et il les fait avec son corps. Il s’agit d’une implication du corps inhabituelle, inédite, et qui ne peut pas se faire par Skype. Ce qu’on entend dans plusieurs témoignages d’AE.

Certains patients m’ont appelée et j’ai accepté de les voir pour une ou plusieurs séances parce qu’il s’agissait de sujets fragiles qui ne pouvaient pas faire avec ce réel – que le fantasme soit défaillait, soit n’était pas en place pour fabriquer quelque chose. Mais le principe était que je ne vais pas travailler parce que je ne crois pas à Skype.

J’ai repris la semaine dernière et les patients ont rendu compte d’expériences très différentes : certains ont repris leur analyse là où ils l’avaient laissée, d’autres ont beaucoup parlé des difficultés qu’ils ont affrontées et d’autres encore ont pu dire qu’ils se sont sentis bien dans le confinement. Certains ont eu des crises de panique, d’autres ont eu très peur et quelques personnes ne sont pas encore venues car elles ont peur de se déplacer. En ce moment, au niveau de l’analyse, on est dans la même « normalité » qu’avant, mais pas pour tous.

AC : Comment avez-vous gardé contact avec vos collègues analystes pendant cette période?

Par messages électroniques surtout, par téléphone, on a essayé de s’organiser pour poursuivre les enseignements. Certains ont organisé des enseignements par Zoom ou Skype, d’autres ont suspendu leurs cours. Au centre de recherches psychanalytiques créé en 2011, il y a un groupe clinique – qui comprend une vingtaine de jeunes cliniciens et huit enseignants – qui se réunit une fois par mois pour discuter d’un texte théorique et d’un cas clinique. On a essayé de faire ça par mail  et ça s’est très bien passé, ça a été très fécond et d’une qualité supérieure à ce qui se passait dans les séances.

AC : Que retirez-vous des séances par Skype, alors que vous n’y croyiez pas ?

Puisque j’ai parlé avec des personnes fragiles, j’ai essayé d’apaiser un peu les choses. Ce n’était pas des séances de psychanalyse pure. Je ne pense pas que ça peut exister par Skype. Cela s’est passé surtout par téléphone, ce que je préférais. Il s’agissait d’être là pour certaines personnes pour qu’elles puissent s’en sortir dans cette situation.

AC : Dans la présentation que Guy de Villers a faite de votre livre, il a relevé une phrase : « Il s’agit d’une clinique pragmatique où ce qui importe, c’est le fait que ça fonctionne ou que ça ne fonctionne pas »4. Peut-on parler de clinique pragmatique dans ces temps d’empêchement ?

Je pense qu’il ne faut pas se précipiter. Si la situation devient permanente, si le discours du maître change, les symptômes vont changer et la psychanalyse aussi. Je ne pense pas qu’on en est là. J’espère qu’il n’y aura pas de nécessité de changer notre pratique. Je ne pense pas que ce que j’ai fait pendant ces six semaines, c’était une clinique pragmatique, mais un soutien. Et je ne pense pas qu’il faut réviser la façon dont on pratique la psychanalyse, au moins pour l’instant. Je suis optimiste et j’espère qu’on retournera à la pratique de la psychanalyse telle qu’on la connaît. Si le monde tel qu’on le connaît change, la psychanalyse doit changer aussi. Là, on verra. Il va falloir inventer. Mais je conserve mes doutes quant à la séance par Skype, surtout pour des sujets psychotiques, car ça favorise l’axe imaginaire, ce qui peut les déstabiliser. J’ai entendu en contrôle le cas d’un patient dont c’est le cas, car le corps de la psychologue a été soustrait et elle est devenue pour lui une femme comme les femmes avec lesquelles il parlait sur internet. La soustraction du corps a des effets. Il y a des cas où ça peut avoir des effets bénéfiques, mais pour d’autres, des effets désastreux. Je ne pense que c’est le temps d’entrer dans la discussion du changement de la pratique, il faut attendre.

AC : Qu’en est-il de la situation des réfugiés en Grèce et à Athènes ?

Quelques psychologues travaillent autour des camps qui existent à Athènes et dans les environs proches. Une jeune psychologue m’a dit être furieuse, car on traite les gens comme des numéros, ils n’ont pas de nom, ils ont un numéro. Il y a eu des cas de personnes touchées par la pandémie dans quelques camps où les personnes ont été confinées.

AC : Ont-ils été assimilés à des vecteurs de la contagion ?

Bien que j’aie entendu cela de la bouche de certains patients paranoïaques, ce n’est pas le cas dans l’opinion publique, bien que pour l’extrême droite, l’immigré est et reste l’ennemi ainsi que le porteur du kakon. Mais la société n’a pas interprété les choses comme ça. Il existe des discours conspirationnistes, mais je ne pense pas que le public les partage et la maladie n’a pas changé l’attitude du public face aux immigrés. La situation des immigrés reste grave et le gouvernement n’a pas les moyens de leur offrir à tous un accès aux soins.

AC : Comment qualifieriez-vous cette période pour vous?

Il y a eu des moments de calme, mais aussi des moments de grande fatigue, en raison de ma situation familiale. Il y a eu un peu de tout. Il y a eu aussi beaucoup d’attente, ça a été une période en suspens où j’attendais.

J’ai été très préoccupée par la situation de ma fille, car je ne trouve pas « normal » de confiner une enfant qui ne pouvait pas aller à l’école, qui n’avait aucun stimulus, qui ne pouvait pas jouer avec ses copains. Je trouve que ça a été beaucoup plus grave pour les petits. Si j’avais un souci, c’était pour ma fille et pour les petits enfants.

Dans cette situation, je n’ai pas pu travailler du tout, ça a été la période la plus morte au niveau du travail. J’aurais bien aimé travailler, mais ce n’était pas possible. On a fait des cartels électroniques quand même et, si j’avais le courage de lire un peu, je le faisais le soir. J’ai trouvé que cette période en suspens, c’était nécessaire et inévitable.

AC : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Si cette période a révélé quelque chose, c’est que la garantie n’existe pas. On fait des plans, mais on ne sait jamais si on sera en mesure de les réaliser.

 

Notes :

  1. Avdelidi D., La psychose ordinaire, La forclusion du Nom-du-Père dans le dernier enseignement de Lacan, Presses universitaires de Rennes, 2016
  2. Miller J.-A., Quarto 94 -95
  3. Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, L’un tout seul.
  4. Avdelidi D., La psychose ordinaire, La forclusion du Nom-du-Père dans le dernier enseignement de Lacan, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 296.