« La raison qui réson », par Claudia Iddan

Claudia Iddan nous propose dans son texte quelques précieuses boussoles pour aborder le thème de l’interprétation et la clinique de l’excès. Ce parcours nous mène au dernier enseignement de J. Lacan.

Pour rappel, l’interprétation était le thème du Congrès de la NLS en 2020 qui n’a pas eu lieu : « L’interprétation: de la vérité à l’événement ».

De Freud à J. Lacan

Le projet de départ de l’interprétation freudienne était le déchiffrage du sens caché du symptôme. Alors que dans le dernier enseignement de Lacan, affirme Claudia Iddan, il s’agit de parvenir à « une intervention qui agisse en tant qu’écho de la pulsion en jeu ».

Freud, dans Analyse fini et infini, avait constaté que malgré un travail analytique intense, bien conduit et malgré des interprétations, il y avait toujours un reste symptomatique qui résistait à l’interprétation et qui perdurait. Dans l’interprétation des rêves, Freud évoque l’ombilic du rêve qui échappe à toute interprétation.

Dans la découverte freudienne, un symptôme s’interprète comme un rêve, en fonction d’un désir refoulé et cela produit un effet de vérité. Mais il y a une persistance du symptôme après l’interprétation: Freud bute alors sur ce réel du symptôme, sur ce hors sens.

L’interprétation du dernier enseignement de J. Lacan vise une jouissance opaque. Une lecture de la lettre écrite sur le corps.

Dans la préface de l’édition anglaise du séminaire XI, Lacan affirmait que « analyste et analysant font la paire » « […] l’analyse se pratique en couple […] », « […] les cas d’urgence m’empêtraient pendant que j’écrivais ça […] je crois devoir faire la paire avec eux […] »1. C’est la paire analyste-analysant, qui constitue le point de départ pour toute interprétation.

Le savoir lire

Le symptôme est un Janus, il a deux faces : une face de vérité et une face de réel, affirmait J.A. Miller dans sa conférence à Londres en 2013, intitulé Lire un symptôme 2.

Jacques Lacan dans Radiophonie affirmait que « Le juif est celui qui sait lire, celui qui prends le livre à la lettre »3. Il s’agit du Midrash, la méthode herméneutique d’exégèse de textes bibliques, cité par Claudia Iddan et mis en parallèle avec l’interprétation du symptôme.

Claudia Iddan, dans sa conférence à Lausanne, utilise l’usage de l’équivoque à travers l’homophonie : RAISON / RESON. Ceci est également une illustration sur les deux différents modes d’interprétation.

La raison évoque le déchiffrage. Et le réson joue sur l’équivoque, l’homophonie, la coupure, la jaculation.

Nous avons des exemples de cette ponctuation de l’analyste dans le témoignage de passe de de Florencia Shanahan dans la journée sur la passe, à Lausanne, dans son exemple de abocada.

Dans RSI, Lacan signale que l’interprétation analytique porte d’une façon qui va plus loin que la parole : « Dans l’écriture poétique, vous pouvez avoir la dimension de ce qui pourrait être l’interprétation analytique »4. Lacan explore les résonnances qui font résonner autre chose que le sens, quelque chose qui évoque la jouissance dans la langue commune. C’est par exemple, la force du texte poétique dans le témoignage de Clotilde Leguil sur le rêve zéro-un.

La fonction poétique révèle que le langage n’est pas information mais résonnance et met en valeur la matière qui lie le son et le sens, affirme Eric Laurent dans l’argument du dernier congrès de la NLS. La jaculation est auto-érotique mais lalangue, elle n’est pas une affaire privée, elle est une affaire commune5.

L’interprétation, comme le savoir lire, vise à réduire le symptôme à sa formule initiale : la rencontre matérielle d’un signifiant et du corps, c’est-à-dire « au choc pur du langage sur le corps ». Le langage n’est pas information mais résonnance qui met en valeur la matière qui lie le son et le sens, le Motérialisme6. Le Maître Zen appelle ses élèves à chercher leurs réponses à leurs propres questions, à passer à l’envers de l’interprétation.

La jouissance de l’être parlant

La jouissance est un phénomène du corps. Le statut du corps vivant est de jouir de lui-même. La jouissance subie l’incidence de la parole et la jouissance du symptôme est produite par le signifiant. Lire un symptôme consiste à sevrer le symptôme du sens, affirmait J.A. Miller7. Un inconscient qui passe de la lecture du sens à la lecture du hors-sens.

Le sens appelle le sens, voici le risque de la pente interprétative, évoqué par J.A.Miller dans ce même texte8. Un jeu de mot qui résonne avec le célèbre le sang appelle le sang dans le Macbeth de Shakespeare. Car il y a un risque analytique : le risque même du délire interprétatif avec une recherche inépuisable du sens.

Dans cette conférence du 14 avril 2014, Jaques A. Miller rappelle que « le symptôme, en tant que formation de l’inconscient est structuré comme un langage avec un effet de sens. Tandis que le sinthome d’un parlêtre est un évènement de corps, une émergence de jouissance »9.

Dans le tableau de Holbein, les ambassadeurs, cité par J.A. Miller dans l’os d’une cure 10, la tête de mort apparait sous une forme déformée, cachée dans un coin de la peinture, une anamorphose. C’est un exemple lumineux de trouver ce qui échappe à l’œil et de lire ce qui n’est pas écrit. La tête de mort a une fonction de vérité : parmi les vanités et la puissance des ambassadeurs, il y a la mort. La passe est aussi un dernier regard sur son propre analyse et une autre façon de vivre la vie et d’apercevoir la présence de la mort.

Dans Lire un symptôme, Jacques Alain Miller affirme que la pratique de la psychanalyse change11. L’interprétation apparaît comme un savoir lire et nous amène aux questions sur le réel dans le dernier enseignement de Lacan : « Le bien dire dans la psychanalyse n’est rien sans le savoir lire »12.

Il y a un mouvement de l’inconscient transférentiel structuré comme un langage qui s’interprète par le sens et la signification, par l’effet de vérité vers l’inconscient réel, le parlêtre, hors sens et inscrit dans le corps.

A propos de la clinique de l’excès

Claudia Iddan introduit la clinique de l’excès à travers le cas clinique d’un sujet qui utilise l’alcool pour tempérer son angoisse et montre les subtiles interventions de l’analyste en raison de la pente persécutrice et mélancolique de l’analysant.

La clinique de l’excès fait écho à l’idée de Lacan dans Radiophonie sur « l’ascension de l’objet a au zénith social »13 avec une pluralité des excès dans le florilège actuel des addictions ou des nouvelles formes du symptôme. L’objet a, l’actuel objet de consommation, inépuisable.

Dans ce même texte de Miller nos trouvons quelques indications sur cette clinique des excès : « L’addiction c’est la racine du symptôme qui est faite de l’itération inextinguible de l’Un14 » «  C’est toujours le même verre, ça ne s’additionne pas. On boit toujours le même verre une fois de plus, c’est ça la racine du symptôme»15. Il s’agit d’une itération qui n’a aucune portée symbolique interprétable, à différence de la répétition. Une nouvelle clinique des addictions qui est très contemporaine.

 

 

Notes :

  1. Lacan J., préface à l’édition anglaise du séminaire XI du 17 mai 1976, TLR N° 6, 2018, p.22-26.
  2. Miller J.A., Lire un symptôme, Mental N° 26, juin 2011, p. 56.
  3. Lacan J., « Radiophonie », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 428.
  4. Jacques Lacan, [46], Le Séminaire XXIV, « L’insu qui sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon 10, 19 avril 1977, inédit.
  5. Eric Laurent, L’interprétation : de la vérité à l’événement, Texte d’orientation au Congrès NLS 2020.
  6. Ibid.
  7. J.A.Miller, Lire un symptôme, Mental, N° 26, juin 2011,p. 57.
  8. Ibid.
  9. J.A. Miller, Une fantaisie, Revue Mental N° 15, 2005, p. 28.
  10. J.A. Miller, El hueso de un análisis, Ed. Tres Heches, 2001,p. 18.
  11. J.A. Miller, Lire un symptôme, Mental, N° 26, juin 2011.
  12. Ibid.
  13. Jacques Lacan, « Radipohonie », Autres Écrits, Ed.Seuil, 2001, p. 414.
  14. J.A.Miller, Lire un symptôme, Ibid, p.60.
  15. Ibid.