Dans le monde des victimes célèbres1, nul besoin de présenter D.P. Schreber. Celui-ci paraîtêtre un invité obligé dans un congrès qui fait de la victime son thème de réflexion. Mais d’une façon qui surprendra, non pas pour reprendre avec le chœur la thèse largement reçue de Schreber victime de son père, mais pour dire à quel point ce leitmotiv repose sur une interprétation doublement douteuse transmise aux commentateurs d’aujourd’hui (analysants ou pas, étant entendu que ce n’est pas comme analyste qu’on théorise), interprétation jamais vraiment remise en question depuis belle lurette, au point que le petit bonhomme gesticulant de la fameuse Gymnastique en chambre de Schreber père est devenu un symbole des sections cliniques.

Notre École s’oriente, entre mille et une précieuses indications de travail de Lacan, d’une mise en question radicale de la cause, estampillée par lui de clocherie et rafraîchissant, décentrant même, forte de son enseignement sur le parlêtre, les remises en question de Hume et de Kant de l’idée de cause – sans parler de sa réalité -, qui furent un des séismes majeurs dans les théories de la connaissance (on ne disait pas encore “épistémologie”).

Pourtant, l’oubli guette, le recours à la cause étant un des réflexes de la pensée et sa recherche une tension qui agite, et même constitue en partie le parlêtre. Soit donc le schéma : à toute chose, conçue dès lors comme effet, (au moins) une cause. Le donné, côté effet, c’est un événement qui dérange (nous disons plus souvent : qui “traumatise”, “angoisse”, “frustre”, …), et qui donc est conçu comme ayant une cause à nommer et dont décrire la structure. Ainsi reçue, la cause donne un sens à l’effet, elle est gage de maîtrise, de prévisibilité : l’explication causale permettant – c’est l’espoir – de dissoudre le traumatisme, d’annuler l’angoisse, de résoudre le problème et surtout, d’en prévenir le retour. Foncièrement, il s’agit donc de rapporter un événement à un discours, de l’y réduire, sans reste idéalement. Et puisque le langage lui aussi traumatise, l’événement traumatisant, outre sa survenue dans la réalité – la fameuse tuile de l’exemple philosophique -, peut être aussi le fait d’un discours : l’insulte, par exemple, ou plus généralement toutes sortes de qualifications (jugements)2.

Du côté des Schreber, la simple application du schéma causal donnerait donc : « Tel père, tel fils », ou toute séquence causale du même acabit : « À père toxique, fils intoxiqué » ; « À pédagogue dérangé, fils délirant » ; « À père idéalisant, fils néantisé »3. Mais avec Lacan, aucun savoir préalable – ici, la dinguerie de Moritz Schreber – ne saurait garantir une conséquence subjective annonçable – la folie de Daniel Paul. Et même après-coup, c’est l’interprétation seule du commentateur qui établit ce lien : « Comment voulez-vous qu’avec un tel père, etc. ?! »

Mais si de Lacan nous avons appris quelque chose sur la cause, c’est bien – entre autres – ceci : quel que soit le rapport de Schreber fils avec son père, il ne saurait avoir été établi que dans la subjectivité du fils, et non pas par un automatisme de transmission de père à fils, par une loi (à l’envers de Leibniz) de dysharmonie pré-établie. Par ailleurs, le noyau de cette subjectivité peut n’être en rien centré sur le père. C’est le paradoxe de la subjectivité telle qu’à la suite de Lacan on peut la formuler : sa nécessité (son “essence”) repose sur un choix, donc sur une contingence. Sinon, au fond, pourquoi pas imaginer un DSM psychanalytique à la mode de chez nous ?!

Si on rétablit un sujet dans cette perspective, rien même ne dit a priori que le fils n’ait pas fait de son père un usage qui l’a préservé d’un désastre subjectif plus grand encore4. Car la pluralisation des noms-du-père par Lacan, clinique à l’appui, a démontré qu’un sujet se saisit d’éléments plus qu’imprévisibles pour constituer un sinthome sur lequel appuyer une subjectivité qu’on dit parfois « bricolée » ; la figure du père (et de son pouvoir causal) étant de ce point de vue largement imaginaire. À défaut d’un sinthome, le sujet prend parfois appui sur le délire5. La père-version élaborée par Lacan ne s’écarte pas de cette logique6 : c’est le sujet qui oriente sa version d’un père ; elle ne saurait lui être imposée sans autre.

Voilà, très succintement, pour ce qui est de l’automatisme causal explicatif qui à mon sens menace les tentatives d’élucidation de l’assujettissement de D.P. Schreber à son Dieu et de ses relations torturées avec Celui qui veut faire de lui une femme. Il est évident que Schreber fils, outre que sous cet angle, il n’est pas l’effet assuré de son père, n’est pas non plus une victime7 ; pas plus que son père n’est un bourreau. Remarquons que ni Freud, ni Lacan ne font de Schreber la victime immédiate de son père. Les contraintes de ce petit texte ne laissent pas de place pour développer ici ce point important.

Une question resterait : tel père, telle contingence peuvent-ils, à défaut d’engendrer tel sujet, empêcher un sujet d’accéder à telle ou telle forme de subjectivité ? Au vu de la façon dont la psychanalyse conçoit le sujet, que l’on imagine la causalité comme positive ou négative, on aboutit à une même contradiction dans les termes : nécessité causale et contingence subjective.

Mais à propos du père bourreau, il faut ici mentionner un autre point, qui ne peut dans un premier temps qu’apporter un démenti à la plupart des commentateurs de D.P. Schreber, mais qui de l’autre relance le débat d’une manière passionnante. En mai 1986 était publié dans la collection dirigée par Jacques-Alain Miller un ouvrage d’un prix inestimable pour le sujet qui nous occupe : Schreber, père et fils, de Han Israëls, jeune sociologue hollandais dont c’était la thèse de doctorat, soutenue en 1980 à Amsterdam8. Dans cette enquête fouillée, Han Israëls non seulement met à mal, mais invalide complètement l’image sans nuances de construite de Moritz Schreber, père de Daniel Paul.

L’auteur signe là un ouvrage indispensable à quiconque souhaite se documenter ou, plus avant, exprimer un jugement fiable sur les Schreber ; ou en tout cas, pour éviter les contre- vérités ou les inventions pures et simples qui foisonnent sur ce sujet. Lacan, qui figure évidemment dans la bibliographie (de 29 pages …) de ce travail avec le séminaire III sur Les psychoses et la Question préliminaire …, Lacan, à coup sûr, lui aurait rendu hommage ! Freud aussi, nul doute là-dessus, dont l’amour de la rigueur et la détestation des délires interprétatifs, de l’exaltation ou du et de la pensée correcte (Lacan a là-dessus, de son côté, quelques formules cinglantes) transpirent de tout son œuvre aussi bien que de sa correspondance.

Un travail tout de rigueur et motivé par un désir irrépressible d’en savoir plus sur l’auteur des Mémoires 9 et sur son père. Dans l’Introduction à ce travail majeur, le chercheur, souhaitant expliquer pourquoi il a “choisi d’écrire sur un thème rebattu”, résume la visée de son travail : “Je compte bien, quant à moi, avoir tué définitivement dans l’œuf, grâce aux éléments que j’apporte, toute velléité présente ou à venir de présenter Moritz Schreber comme un Docteur Spok avant la lettre.” (SPF p. 20) Mission accomplie, à mes yeux. De pratiquement tout ce qui a permis de faire de Moritz le paradigme du “père qui se croit père”10, Israëls fait justice de façon imparable.

Tout y passe. Moritz a consacré sa vie à son œuvre de pédagogue-redresseur ? Non : l’essentiel de ce qu’il a écrit l’a été dans les dix dernières années de sa vie (l’auteur dit dans quelles circonstances). La famille pathologique de D.P. Schreber ? Une mascarade d’interprétation à la sauce du psycho-sociologiquement correct de notre temps. La grande renommée de Moritz comme auteur ? “Le courant d’articles qui s’est maintenu contre vents et marées n’a jamais attesté que de ce curieux phénomène : de génération en génération s’est perpétuée la fausse gloire d’un homme qui n’a jamais accompli ce pourquoi on l’encensa pendant vingt lustres ! De cette littérature d’hommage, vide de contenu, nous retiendrons surtout les glissements de l’accent, au fil des changements de régime11. (…) L’influence de Moritz Schreber, sa renommée sont toujours amplement exagérées. (…) [Mais] l’effusion hagiographique n’égalera jamais, dans l’outrance, la noirceur des portraits-charges que tracent les psychanalystes.” (SPF pp. 277-278)

Au chapitre suivant, reprenant son propos en introduction, Israëls constate : “Nous avons vu comment la vogue des petits jardins éponymes qu’il ne promut pas perpétua sa gloire posthume. Cruelle ironie d’un sort hagiographique qui perpétua la mémoire de l’homme pour le créditer en porte à faux d’un renom auquel il aspira en vain pendant toute son existence. (…) Je montrerai que le rayonnement de l’éducateur sadique, allégué par les psychiatres, passe de loin tout ce qu’ont pu échafauder en ce sens les thuriféraires du courant associatif.” (SPF p. 289)

Dans cette veine, je me souviens avoir entendu il y a quelques années un collègue analyste critiquer je ne sais plus quelles méthodes éducatives (suspectes, évidemment) en usage dans une crèche moderne en rappelant au passage à l’appui de sa critique les Kindergarten fondés par Schreber père ! De Schrebergarten à Kindergarten, la légende s’enrichissait d’un nouvel élément, transformé allusivement en centre de redressement … Le véritable fondateur des Kindergärten est Friedrich Fröbel, philosophe et pédagogue allemand (1782-1852), que Morton Schatzman recrute pour soutenir son idéal personnel de liberté et l’opposer au fantôme de Moritz l’éducateur fou. “Bon Fröbel contre mauvais Schreber ? (…) Le succès des idées de Fröbel témoignait simplement de l’évolution des esprits ; déjà s’opérait le glissement en faveur de l’octroi d’un pouvoir plus grand aux enfants. Mais Moritz Schreber avait sa part dans cette évolution : il n’est pas difficile de le montrer.” (SPF pp. 332-333)

Ainsi, à la fin du compte, D.P. Schreber n’aura pas été l’effet inéluctable d’un Moritz qui par ailleurs, n’a jamais existé12. Le livre d’Israëls, lui, fournit nombre d’éléments qui permettent de relancer le travail pour approcher les Schreber, aussi bien le père que le fils. Par-delà la tombe résonne encore à nos oreilles l’écho émouvant du sixième papier autographe écrit d’une main tremblante par Schreber à l’asile de Leipzig-Dösen, sa dernière demeure : « Ursachen erforschen » (sonder les causes). (Schreber inédit, pp. 112-113). Analysants éclairés que nous désirons être, nous pouvons nous en inspirer.

 

 

Notes :

  1. Ce texte a été produit pour le blog de PIPOL 7, 3è Congrès européen de psychanalyse (Bruxelles, 4 et 5 juillet 2015) ; il ramasse les éléments d’un article plus détaillé à paraître : Schreber père et fils à la six- quatre-deux : lire Han Israëls.
  2. Posons les choses ainsi pour abréger : cette séparation “à la hache” est faite ici selon le semblant, étant admis, avec Lacan, qu’il n’y a de “réalité” que de discours, et que tout discours recèle un rapport au réel.
  3. L’expérience de Kierkegaard face à son père, elle, a servi à Lacan pour préciser ceci : « Le Père, le Nom-du-Père, soutient la structure du désir avec celle de la Loi. Mais l’héritage du père, c’est celui que nous désigne Kierkegaard : c’est son péché. » (Sémin. XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 35.4.) De son père, Kafka a senti autre chose de proprement annihilant. (V. entre autres la Lettre au père et Le verdict.) Resterait à explorer ce que les pères de ces trois-là ont en commun, et ce en quoi ils diffèrent.
  4. Ce que l’analyse du délire de Schreber par Han Israëls (v. infra) suggère effectivement.
  5. Ce que Freud pose, le délire étant par lui défini comme recours subjectif.
  6. V. à cet effet Lacan, séminaire XXIII, Le Sinthome, p. 85 : “L’imagination d’être le rédempteur, dans notre tradition au moins, est le prototype de la père-version. C’est dans la mesure où il y a rapport de fils à père qu’a surgi cette idée loufoque du rédempteur, et ceci depuis très longtemps. Le sadisme est pour le père, le masochisme est pour le fils. Freud a tout de même essayé de se dépêtrer de ce sado- masochisme. C’est le seul point où il y a un rapport supposé entre le sadisme et le masochisme. Ces deux termes n’ont strictement aucun rapport entre eux.” Si ce n’est en rédempteur, c’est en producteur d’une nouvelle humanité que D.P. Schreber s’est posé.
  7. PIPOL 7 : Victime ou victoire, par Antoni Vicens : “La souveraineté du sinthome, sa capacité de création, est incompatible avec le victimisme.” 
  8. Han Israëls, Schreber, père et fils (abrégé SPF), Paris, éd. du Seuil, coll. Le champ freudien, Paris 1986. En même temps était publié, dans la même collection, Schreber inédit (abrégé SI), textes présentés par Daniel Devreese, Han Israëls et Julien Quackelbeen. Ce deuxième travail présente plusieurs poèmes de circonstance du président (dont celui, de 435 vers, qu’il composa à l’occasion des quatre-vingt-dix ans de sa mère), ainsi que la très précieuse publication intégrale de son dossier personnel, retrouvé aux archives du ministère de la Justice de l’ancien royaume de Saxe. Avec cela, huit papiers autographes glissés dans une enveloppe du dossier de Leipzig-Dösen, dernier lieu d’internement du président Schreber, où il mourra. (Toutes ces pièces sont accompagnées de larges commentaires par les trois publieurs de cet ouvrage.)
  9. Daniel Paul Schreber, Denkwürdigkeiten eines Nervenkranen, Leipzig, Oswald Mutze, 1903. Mémoires d’un névropathe, trad. française de Paul Duquenne et Nicole Sels, éd. Seuil, Paris 1975. Titre traduit à l’occasion, avec plus de relief, Geste mémorable d’un grand malade des nerfs (SI p. 15).
  10. Monique Amirault, Il n’y a pas de norme du père, 30 avril 2014, petit texte 9 – textes publiés dans la perspective du Colloque Uforca du 29 juin 2014, Pères toxiques.
  11. À noter ici : “L’année 1936 fut celle de la soutenance de thèse d’Alfons Ritter sur le thème : Schreber, le système éducatif d’un médecin. (…) Si, dans l’esprit [des auteurs psychanalytiques], le nom de Moritz Schreber reste plus ou moins lié aux prodromes de l’idéologie nazie, c’est indiscutablement à Ritter qu’on le doit.” (280) Lien devant lequel Schatzman ne recule pas : “On atteint [avec lui] au paroxysme : le « prière d’insérer » de son livre (Soul murder) nous enseigne que « les théories éducatives incroyablement répressives [de Moritz Schreber], très largement répandues dans toute l’Allemagne, ont sans doute préludé à la création de l’esprit nazi. » « Ces méthodes, ajoute-t-on, auraient encore aujourd’hui trois millions d’adeptes. » (257)
  12. D’autres corrections sont également apportées par Israëls, concernant cette fois Daniel Paul. Par exemple, il fait plus que relativiser l’effet sur D.P. de sa nomination en 1993 à Dresde comme président de chambre (Senatspräsident) à la Cour suprême de l’État de Saxe – le délire qui s’empare de lui étant d’habitude interprété comme l’impossibilité d’accéder à et d’assumer une position (symbolique) de père : d’une part, D.P. avait déjà connu une crise terrible en 1984 lors de sa non élection comme candidat à la Diète d’Empire (Reichstag) : d’autre part, il avait déjà été nommé à plusieurs reprises (avant 1879 et en 1863, 1885 et 1889) à une charge importante (membre du directoire du tribunal de grande instance – Landsgerichtdirektor), et ces nominations n’avaient provoqué aucun effondrement, contrairement à ce qui se passera en 1893. C’est la 3è crise, celle de 1907, qui mènera à l’internement définitif. Concernant cette 3è crise, Lacan n’a pas pu disposer des documents inédits et des données biographiques nouvelles publiées dans Schreber inédit, op. cit.