Cette interview, que Andrés Borderias nous a aimablement accordée pour le blog de l’ASREEP-NLS, a été enregistrée le vendredi 24 avril et transcrite par Alexandra Clerc.

La situation actuelle en Espagne

A la fin de la sixième semaine de confinement, la situation est devenue particulièrement dure, surtout avec l’interdiction de sortir sans autorisation. Depuis les deux premières semaines, presque toute l’économie a été paralysée, sauf pour les besoins de première nécessité. La diminution de la vie publique est incroyable, ce que l’on constate par la présence d’animaux dans les villes et la paralysie de la vie sociale.

Alors, que nous Espagnols, nous aimons nous rencontrer dans la rue, dans les bars, les restaurants – la tradition de la vie publique est très forte en Espagne – l’annulation de ce type de lien social, du désir et de la jouissance, est en train de devenir un problème subjectif pour beaucoup, moi inclus.

Les journées sont devenues des espèces de « journées de la marmotte » qui ont problématisé la question du sommeil. Le problème n’est pas le confinement, mais la disparition du rythme normal de la vie quotidienne, et ce que nous avons appris avec surprise, c’est que le confinement s’est accompagné d’une augmentation du travail. Si on pouvait rêver d’un temps où on pourrait faire ce qu’on n’a pas le temps de faire normalement, c’est une erreur, tout le monde le dit. Je n’ai jamais été aussi occupé qu’actuellement.

On a constaté que l’écoute par internet augmente le temps de travail. Ce qui a effectivement disparu, c’est le temps du silence et de l’espace privé. Le temps intérieur est devenu un temps sans séparation de l’autre, paradoxalement, parce que je suis tout le temps en connexion avec les autres avec tous les moyens électroniques. Je suis presque tout le temps collé à l’image de l’écran. J’ai beaucoup moins de temps pour faire les choses que j’aime beaucoup. L’omniprésence de la voix et du regard de l’autre diminue la capacité de concentration pour la réflexion, la lecture, certains types d’isolement de la vie habituelle. Tout cela est lié aux préoccupations de chacun pour l’autre. La préoccupation a nourri l’omniprésence, mais on a découvert que cette contamination du regard a produit des effets dans le corps : la fatigue et une certaine anorexie du désir.

 

Les effets du capitalisme numérique

La présence est devenue la présence de l’objet. Le mystère de la présence est caché par l’omniprésence des objets de la pulsion, détachés du corps et numérisables1. Avec Lacan, nous savons que la disparition du capitalisme ne sera pas provoquée par un événement comme tel et selon Daniel Cohen, nous entrons sur un nouveau terrain du capitalisme, le capitalisme numérique. Il reflète très bien la formule de Gérard Wajcman : « L’œil absolu »2.

Les patients qui ont commencé à travailler online, nombreux actuellement en Espagne, constatent que leur temps de travail ne s’arrête jamais. Ce sont les nouvelles conditions de travail, à partir de la fabrique de travail qu’est devenue votre intérieur, ce qui est très intéressant pour les entreprises.

L’existence du travail à domicile, très fréquemment utilisé par les banques et les assurances par exemple, est particulièrement préjudiciable pour l’économie, la culture, le tourisme, les rencontres qui soutiennent une part importante de l’économie. Cela produit un effondrement dont on ne voit pas encore les conséquences. C’est un motif de préoccupation très important en Espagne. Si la crise de 2008 a été résolue avec le recours très important de la culture, de la santé, de l’éducation, des moyens sociaux, les partis politiques ont obligé le gouvernement espagnol à recourir à des coupures importantes dans ces domaine.

Dix ans plus tard, nous constatons les conséquences de ces restrictions, parce que le réseau social et le système de santé sont moins préparés à répondre à l’apparition de la pandémie. Alors les pays du Sud, l’Espagne et l’Italie, ont payé un prix spécialement fort en raison de la diminution de la capacité de faire face à la pandémie. Et on doit revoir la question de l’affectation des ressources après la fin de la crise.

Cela provoque un nombre très important de trous dans la subjectivité dont nous sommes atteints. Nous sortons du pire moment de la pandémie et nous entrons dans le tunnel de la destruction de l’économie. C’est un point d’angoisse qui accompagne tout.

Les mesures de confinement et leurs effets

En comparaison avec les mesures de dé-confinement prévues en Suisse, les mesures prévues en Espagne sont plus lentes, car la maladie a frappé très violemment les Espagnols. Des différences sont prévues à l’intérieur du pays, entre les provinces et les grandes villes. Les enfants ont été autorisés à sortir dans la rue, pour la première fois depuis six semaines dimanche, pour une durée d’une heure, avec les précautions habituelles.

Le haut taux de mortalité des personnes âgées a engendré un problème particulier, celui de faire le deuil.

La privatisation des homes pour personnes âgées dans de nombreuses régions espagnoles, spécifiquement les régions gérées par la droite, a mis au jour de fortes inégalités dans ce domaine. Nombreuses sont les familles qui n’ont pu organiser les rituels de deuil. La question se pose du retour de ce trou dans la vie quotidienne, car cette dernière est actuellement en état d’hibernation. De ces deuils hibernés, nous verrons les conséquences.

Chacun a cherché ses points de fuite, sa portion de libertés, dans le mur du confinement : sorties pour les achats nécessaires (nourriture, médicaments, journaux, etc.), promenades du chien. Mais les effets du confinement sont très forts. Les écoles ne ré-ouvriront qu’à l’automne.

Le suivi des patients en trois temps

La question du suivi des patients a été un grand thème de discussion avec les collègues et amis. Dans le premier temps, j’ai envoyé un message aux patients en annonçant une suspension des consultations, tout en signalant rester à leur disposition.

Dans un second temps, celui d’une certaine « éternisation » où on était confrontés à un trou dans le savoir, je me suis adressé à quelques patients pour leur proposer de parler un peu. Il s’agissait de leur proposer de faire présence. Quelques-uns ont répondu, d’autres ont préféré attendre.

Il y a une différence entre les cas graves, ceux où l’urgence et l’angoisse sont apparues, qui ont recherché le contact, et ceux qui ont un transfert au travail analytique de plusieurs années, pour qui les contacts se sont faits d’une autre façon, parfois pas du tout. J’ai pu observer un champ variable des positions subjectives face à l’offre proposée dans un deuxième temps, ce qui a permis, pour quelques-uns, un début d’élaboration avec des points intéressants, parce que la non-présence physique a donné un poids spécial à ce qui se dit, à la voix, au regard.

Alors, j’ai capté quelques petits détails cliniques intéressants : des réflexions sur le comment faire avec les enfants, comment faire avec une espèce de difficulté à soutenir une implication dans le dire.

Finalement, je n’ai rien offert, j’ai dit : « Je suis là et si tu veux tu peux m’appeler», sans aucune proposition de continuité du suivi. L’idée est que nous reprendrons quand la situation sera rétablie. Il y a donc eu une offre de présence et une possibilité de prendre contact en cas de besoin (urgence, angoisse), d’envie de parler ou de question subjective.

Les inventions espagnoles

L’utilisation des possibilités d’internet existait déjà avant le début de la pandémie dans divers champs d’action. Au début de la maladie, une collègue italienne, Loretta Biondi, m’a demandé un texte pour le site « Rete Lacan »3 et, dans ce premier numéro, j’ai parlé de l’effort de poésie et de la nécessité d’inventer.

Peut-être parce que j’ai été très présent dans les institutions en Espagne, après les attentats de mars 2004, le CPCT de Madrid, le CPA (issu de l’expérience des CPCT), et que cela fait partie de mon symptôme, j’ai pensé très tôt à quoi faire, avec le CPA dont on a dû interrompre les consultations. Quand j’ai appris que les collègues du CPCT de Bordeaux avaient entrepris une « action spécifique » à l’intention du personnel sanitaire, j’ai pensé faire quelque chose de semblable avec le CPA.

Nous avons donc fait une offre de séances par téléphone ou vidéo au personnel sanitaire et social du district de Madrid, spécialement celui de l’hôpital universitaire de Madrid, le plus affecté par la vague de personnes infectées par le Covid 19.

Il s’agissait pour moi d’un premier temps dans la réponse, comme après les attentats de Madrid : se présenter à l’autre avec un signe d’amour : « Je suis là, tu peux m’appeler si tu veux », sans aucune intention thérapeutique.

Il s’agit du premier temps thérapeutique comme présence de l’autre, sans introduction de sens, de l’offre d’un vide. Il est important que la psychanalyse pose un acte, comme signe d’amour.

La temporalité

C’est ce que j’ai retenu des premiers temps après les attentats de 2004, en accompagnant les familles à aller reconnaître les corps, pendant la nuit. Il n’y a rien à dire, mais il s’agit d’être présent: « Je vous accompagne ».

Je pense que la psychanalyse est là pour respecter le silence et le vide dans ces moments. J’ai compris quelque chose de ça dans le message de Bernard Seynhaeve, mais je pense qu’il s’agit du premier moment.

Parce que dans le deuxième temps, il s’agit d’offrir à nouveau le discours. Premier temps : présence, silence, signe d’amour ; deuxième temps : discours. Il a été difficile de capter ces deux temps, car la présence du réel a évolué. Il y a une temporalité : le virus est venu de l’est vers l’ouest, du sud vers le nord et cette temporalité a été accompagnée par un déni, une incroyance : « Je ne crois pas » qui a accompagné l’approche de ce réel et des réactions face à la pandémie. Mouvement constaté dans toute l’AMP.

L’autre chose que j’ai inventée est la constitution d’une tertulia 4 avec les amis et collègues. La tertulia, c’est le « Banquet des analystes »5, dont la tradition vient de la Grèce. Banquet qui se célèbre tous les jours en Espagne, en fin de journée et plus spécialement le week-end : rencontres dans les bars ou dans la rue, moments très importants pour la vie sociale et la circulation du désir et de la jouissance.

J’ai donc organisé des rencontres virtuelles avec des amis pour cultiver l’humour, faire circuler l’information et entretenir la discussion. J’ai aussi invité des amis d’autres pays à y participer et nous constatons que c’est très intéressant pour tous et que cela a créé des surprises. La présence de collègues sud-américains et européens a eu des effets de plus de désir et de plus de jouissance aussi, peut-être grâce à l’humour et à la fluidité de la conversation.

Cela a aussi eu un autre effet, car la tertulia du vendredi soir est particulière, elle est devenue une espèce de cartel formidable, centrée sur nos discussions autour de la question de la présence, internet et la présence. La tertulia du vendredi a évolué au cours du temps avec la présence de AE, ex-AE et cela a pris un tour un peu plus intellectuel et sérieux. On pourrait dire que nous sommes dans le deuxième temps de la tertulia également, le temps du discours, avec le maintien de l’humour et du désir, faute de quoi je ne serais pas intéressé. Des personnes d’autres champs y participent également les autres jours: artistes, journalistes, chercheurs,…

La transmission

Dans le cadre de l’institut de formation, nous avons annoncé tout de suite que la formation continuait par les moyens audiovisuels. C’est le compromis que nous avons pris avec des étudiants immatriculés. Cela produit des échanges entre les intervenants, dans le cadre des différents enseignements, autour de la clinique, du travail avec des collègues d’autres pays,

Le 9 mai prochain, la journée de travail organisée par le DEP1 (Section clinique de Madrid https://nucep.com/) sur l’identité sexuelle des adolescents, avec la participation de Geneviève Cloutour-Monribot, responsable du CPCT de Bordeaux, sera remplacée par une rencontre sur internet, avec ses possibilités et ses complications. Internet a aussi produit un autre effet : le désir de certains collègues (éloignés) de participer à des évènements, rendus accessibles par internet, ce qui n’était auparavant pas possible. Cela introduit la question du risque de la dégradation de la transmission à partir d’internet, ce qui est une question très importante. Et cela n’a rien à voir à la présence en corps à un séminaire, l’implication dans le discours et dans la transmission est différente. Nous sommes peut-être en train de bien saisir les effets de la transmission virtuelle.

C’est une question de premier niveau qui mettra peut-être en évidence la nécessité de la présence dans la transmission : par exemple le témoignage des AE, le travail d’un analysant avec un passeur. Nous saisissons immédiatement que c’est impossible. Il y a un risque de déplacement, de glissement dans le domaine de l’enseignement et de la transmission selon lequel le virtuel pourrait remplacer la présence.

Tout le monde a pu voir sur internet la conférence de Jacques-Alain Miller à Madrid en mai 20176. L’école Une, comme le dit Eric Laurent, a été incarnée. Paradoxe de l’incarnation de l’école par la « virtualisation de la présence », d’une partie de la présence en tout cas.

La question sera de savoir comment réaliser la combinaison de la nécessaire présence dans la transmission et des possibilités de la virtualisation. Les questions de proportion sont posées, en lien avec le temps et la distance.

Cette période sera certainement riche d’enseignements qu’il s’agira de tirer a posteriori avec des conséquences dont on ne peut réaliser l’importance et la portée.

 

Notes :

  1. « La crise du coronavirus signale l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique ». Art. du journal Le Monde du 2 avril 2020
  2. Wajcman G., L’œil absolu, Denoël, 2010.
  3. Rete Lacan n°1 – 16 marzo 2020.
  4. Tertulia (Wikipedia)
  5. Miller J–A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », cours 1989-1990.
  6. Jacques-Alain Miller, conférence de Madrid du 13 mai 2017, LQ 700.