Samedi 18 janvier 2020

Lieu : CAAP Grand Pré, 70 C Rue Grand Pré, 1202, Genève

Journée réservé aux membres et aux Amis de l’Asreep-NLS ou sur invitation

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Télécharger (pdf) : Journée Clinique sur l’Autisme 18 jan 2020

 

Programme

10h00 : Présentation par Nelson Feldman

« Le traitement psychanalytique de l’autisme »

Conférence De Silvia Elena Tendlarz

AME de l’EOL, Membre du Conseil de l’AMP, professeure Chaire Autisme de l’UBA, membre ECF et AMP.

  • Suivie de discussion

12h00-13h30 : Pause 

13h30-15h00 : Présentations cliniques

  • Juliette Duval, (Aigle). Christiane Ruffieux, discutant
  • Sandra Cisternas, (Genève). Silvia Geller, discutant

16h00 : A propos de deux livres par ses auteurs

  • Laurence Vollin, (Neuchâtel) : Hors protocole
  • Juan Pablo Lucchelli, (Bellelay, Paris) : Autisme, quelle place pour la Psychanalyse ?
  • Discutants : Frédéric Pacaud et Olivier Clerc

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Texte de présentation du livre de Laurence Vollin

Aucun risque : Laurence Vollin ne sera jamais paresseuse1, mais peut-être apprend-elle, livre après livre, à faire un peu de vide. Le temps2 est un des principaux personnages de ce dernier livre, ce tempo qui rythme toute vie, surtout pour cette musicienne qu’est Laurence. Dans ce dernier livre, Laurence, la mère, donne la parole aux autres membres de la famille, en leur prêtant ses mots. Cela se tresse et donne un texte joyeux et clair, tout en vocalises et sourires, soutenu par des boum-boum… Et comme elle n’oublie pas qu’avant sa rencontre avec Anne-Laure, elle n’avait pas d’intérêt particulier pour le handicap, elle sait doser les pointes d’humour, les piques d’ironie mais aussi les plaintes et les revendications qui permettront à ceux qui veulent bien lire d’entendre ce nouveau savoir, joyeux et inventif, qui ne se construit que hors protocole. Nous, les neurotypiques, avons à en prendre de la graine.

Dans la famille Vollin, Anne-Laure, c’est la fille autiste : elle est à contre-temps. Elle ne peut jouer sa partition que si sa mère perd la sienne… Elle a de la chance d’avoir toute une famille autour d’elle pour apprendre ce qu’elle apprécie et ce qu’elle n’aime pas trop, ainsi son petit frère qui lui donne à manger en s’amusant3. C’est quand on ne lui demande plus qu’elle accepte de faire. Comment ce petit frère pourrait-il comprendre, lui qui joue de l’alto sans qu’on le lui demande ? C’est lui aussi qui déclare : Le savoir n’était plus uniquement du côté de ma mère.

Anne-Laure est formidable4. Oui, elle est extra-ordinaire, un peu comme Charcos, le pokémon qui se développe… Le petit frère, qui aurait bien aimé adopter un autre pokémon pour faire la paire avec Anne-Laure savait que maman refuserait, qu’elle n’aimait pas les pokémon, et leur mauvaise influence. Lorsque les parents disent avec leur sérieux d’adultes que c’est une chance de rencontrer Anne-Laure, qui fait partie du peuple des autistes qui débarque sur terre pour changer notre façon de vivre, le petit frère imagine la rencontre entre sa sœur et Charcos, une vraie rencontre du troisième type (p.73).

Peut-on trouver dans les livres le mode d’emploi des autistes ? Laurence Vollin, l’écrivaine, l’amoureuse des livres, a voulu y croire dans un premier temps, Elle y a cherché des réponses, des savoir-y-faire, puis, comme sa fille aînée le lui a fait remarquer, un jour les livres ont disparu, pour qu’apparaisse ce livre-là qui n’est pas un livre de recettes, mais un compagnon de route, peut-être le livre qu’elle aurait voulu lire.

Deux pages remarquables5 font le coeur de ce livre, font entendre la palpitation d’un corps vivant, parlant. Il faut que Laurence en passe par ce qu’elle ne voulait pas, le corps défaillant de son être. Elle va expérimenter l’isolement, fascinant appel du vide, mais son mari est là, le câble qui la relie à la terre. Elle découvre que ce n’est plus sa fille qui est différente, mais elle-même.  L’isolement est ma survie6.

On assiste alors à la naissance au langage : Attends7 qu’on peut écrire de tant de façons… ce signifiant tous usages… mais on apprend aussi l’effet qu’a eu la parole d’une enseignante dans la naissance d’un troisième bébé8. On apprend enfin que c’est avec le travail analytique que Laurence a pu faire un pas de côté et nous offrir cet éloge de la faiblesse pour soutenir un désir bien vivant. Le papa d’Anne-Laure est, quant à lui, naturellement un héros. « Il ne s’encombre d’aucun protocole, il agit à sa façon. » On se demande quelle est la façon d’Anne-Laure ? Elle le montre lorsque sa mère nourrit le bébé : elle jette le bébé par terre. Ou encore, lorsqu’elle attrape la main de cette vielle dame qui lui a souri, en l’emmenant avec elle dans sa promenade9… Chacun sait qu’il faut la suivre, mais quel travail !

S’il n’y a de mode d’emploi pour aucun être humain, avec Anne-Laure, c’est le règne de l’imprévisibilité. Tout ce que nous trouvons normal, manger, s’habiller, se laver, est questionné. Toute parole percute son corps, mais peu à peu, l’éloignement obligatoire de la mère est scandé par un je reviens, qui se conjugue : tu reviens. Le bébé devient un interlocuteur de remplacement pour éviter la confrontation. Ces trouvailles viennent comme ça, sans modèle, à mon insu10.

C’est après une opération pour sa scoliose que le protocole trouve sa limite officielle : Anne-Laure n’obéit pas plus aux traitements qu’elle n’obéit aux injonctions… La phrase tombe : Maintenant, on est hors protocole11. On y était depuis toujours.

Pour sa mère, Anne-Laure est une adorable chipie, pour Amandine elle est un remède, qui fait rire et donne le sommeil. Pour Lena, c’est une princesse qui nous regarde. Mais avec elle, impossible d’anticiper, ajoute Jade, c’est un mystère, et nul ne sait ce qu’il y a en elle. C’est pour Valentine un moment hors du temps.

Au moment de signer l’eschatocole12, on peut poser la question des souffrances qui ont été induites par la volonté si humaine de faire naître Anne-Laure au langage, de la faire renaître, jour après jour. Le refus d’Anne-Laure de nager dans ce bain de langage dans lequel on la forçait à plonger nous questionne. Pourrait-elle nous dire, comme ce sourd me l’a un jour envoyé, que nous sommes des parlants profonds, sourds à ce qu’elle montre, nous qui lui imposons sans cesse nos mots, qu’elle reçoit comme des vagues, parfois comme d’éternels tsunami. Saurons-nous quelle saveur elle trouve dans les gouttes d’eau des fontaines et dans leur flot ininterrompu ?

Cela demande qu’autour d’elle des adultes acceptent leurs failles, leur ignorance, pour que dans ce vide s’inscrive une petite lettre nouvelle, encore jamais lue, un poème.

Violaine Clément

 

Notes :

  1. Hors protocole, Handicap, autisme, famille, fratrie…décalage, L’Harmattan, 2019, p. 81.
  2. Idem, p.82.
  3. Idem, p.89.
  4. Nous n’oublions pas que le mot signifie à l’origine : qui produit peur, terreur, effroi.
  5. Idem, p.100-101.
  6. Idem, p.107.
  7. Idem, p.113.
  8. Idem, p.114.
  9. Idem, p. 124.
  10. Idem, p. 132.
  11. L’étymologie du mot est curieuse : on collait la première feuille du livre du notaire, stipulant son nom est la nomenclature de l’acte, car elle ne devait pas être décollée. Et il y a aussi la dernière feuille, l’eschatocole, sur laquelle on trouvera les signatures.
  12. Ou protocole final.