Le texte a paru en italien sur le site de la l’École lacanienne de psychanalyse, www.slp-cf.it, dans la rubrique Ouverture des travaux préparatoires au XVIII Congrès SLP, LE RÉEL DU SEXE. Un site ad hoc s’ouvrira prochainement.

Dans la sixième leçon du séminaire L’identification 1, Lacan commence son élaboration sur la différence entre nom propre et nom commun. Contrairement à Stuart Mill et Sir Alan Gardiner, il identifie la spécificité du nom propre du côté de l’écriture : Il y a une affinité entre le nom propre et la marque, le signe.

En même temps, il est confronté à une question cruciale, celle du Sans-nom dans la structure. Le névrosé, dit-il, se soutient d’un ego fort « si fort, peut-on dire, que son nom propre l’importune, que le névrosé est après tout un Sans-Nom2. » Il est important de rappeler que nous nous trouvons ici dans la logique des structures cliniques qui tend à identifier le trait commun, pas dans la clinique qui vise à saisir la singularité.

« Son nom propre l’importune », ne le laisse pas tranquille : cela met en évidence l’absence d’une détermination subjective, la difficulté à conclure et à assumer sa propre décision. Le contraire d’une certitude. Fondamentalement, « le névrosé est un Sans-Nom » situe le sujet de ce côté-ci de l’analyse, et indique par conséquent que le nom propre est du côté de la singularité. Lacan, définissant le névrosé comme un Sans-nom, montre en même temps l’orientation de l’analyse. Au fond, ce qui « importune » est hors de l’ordinaire, c’est précisément cet effet de singularité que le névrosé cherche à annuler, tout en le revendiquant. Ce n’est qu’à la fin de l’analyse que le sujet se départit des revendications des « petites différences », devenue alors la différence absolue. Le Sans-Nom prend différentes formes selon les analysants. Cela peut prendre la forme d’une question : comment être sûr d’être une femme ou un homme ? comment être sûr que c’est le bon choix ? comment être sûr qu’il s’agit de mon désir ? Il s’agit d’une recherche identitaire qui ne peut se terminer que par un nom qui ne soit pas fictif, mais qui soit le nom de ce qui reste irréductible à la fin d’une analyse.

Le Sans-Nom est donc l’effet de l’oscillation signifiante en jeu avant que le réel ne révèle au sujet son chiffre, son nom propre. La garantie ne peut venir de l’Autre, elle ne vient que de l’acte, même la garantie qui concerne le sexe vient de l’acte. C’est là qu’intervient la dimension de ce que Lacan désigne comme le choix du sexe en termes d’autorisation. Il dira en 1974 que « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même. »3 Et il faut noter que l’acte sexuel est un réel qui ne s’écrit pas dans l’être. La seule certitude concernant l’identité sexuelle dérive du fait qu’un sujet devient responsable de sa jouissance. L’être sexuel est le montage instinctif, le mythe fabriqué par un sujet pour donner forme à sa jouissance, et la structurer. C’est la manière dont la sexualité est ordonnée dans l’inconscient. À ce qui n’existe pas répond un mode de suppléance qui se traduit par une certitude générée.

Dans Télévision, Lacan souligne que, même si on ne peut se passer du mythe qui permet à chacun de recouvrir le réel de la structure, cela ne garantit pas la décision. En effet, on lit que « Même si les souvenirs de la répression familiale n’étaient pas vrais, il faudrait les inventer, et on n’y manque pas. Le mythe, c’est ça, la tentative de donner une forme épique à ce qui s’opère de la structure. L’impasse sexuelle sécrète les fictions qui rationalisent l’impossible dont elle provient. Je ne les dis pas imaginés, j’y lis comme Freud l’invitation au réel qui en répond»4. Il y a un réel à la base, commun à tout être parlant, mais il y a en plus un rapport à ce réel, propre à chacun, relatif au mythe qu’il fabrique pour nommer le réel du sexe. Le réel justifie aussi la place du mythe dans l’expérience analytique. Le mythe est une fiction qui sert de couverture au réel.

Mais en quoi le sexe est-il un réel ? Il est du réel non seulement parce que l’expérience qu’on en fait est toujours différente de la façon dont on l’imagine, mais aussi parce qu’il n’est pas possible d’inscrire l’expérience une fois pour toutes, parce qu’elle comporte toujours une dimension imprévisible. L’acte sexuel est toujours contingent. En déduisant du dire de Freud « il n’y a pas de rapport sexuel » 5, Lacan indique qu’il y a un réel dans la rencontre des jouissances qui ne s’écrit pas. La question est donc la réponse singulière donnée par chacun au « il n’y a pas de rapport sexuel ». Cette réponse sera le dire du sexe de chaque parlêtre. Dans l’analyse, il s’agira d’identifier le dire du sexe, en tant que réel du sexe.

Traduction, relue par son auteur, de Violaine Clément.

 

 

Notes :

  1. J. Lacan, Séminaire IX, L’identification, inédit, leçon du 20 décembre 1961.
  2. J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, p. 826.
  3. J. Lacan, Séminaire XXI, Les non-dupes errent, inédit, leçon du 9 avril 1974.
  4. J. Lacan, « Télévision », Autres Écrits, p. 532.
  5. J. Lacan, « L’Étourdit », Autres Écrits, p. 464.