En Grèce, en plein milieu de la pandémie et de la sidération qui en découle, plus spécialement dans le milieu artistique, un élan des accusations s’est enclenché faisant suite au mouvement #metoo . Les accusations de viol sur une championne réputée pendant l’entraînement pour les jeux olympiques ont créé une avalanche dans les médias sociaux. Cette dernière s’est propagée bien plus loin entraînant de nombreux comédiens à dénoncer les mauvais traitements de la part de réalisateurs, de metteurs en scène et de collègues protagonistes réputés, accusés de leur “parler mal”, de “s’énerver trop”, jusqu’à la demande “déplacée” de jouer des scènes sexuelles pendant une audition. Le discours tourne autour des semblants, du moralisme, des règles éthiques dans le milieu du travail… Le milieu artistique est “aussi” un milieu de travail, ce que le confinement a certainement rappelé à la société. Les artistes ont demandé, à juste titre, des aides financières mais ont également éprouvé le besoin d’utiliser davantage les médias sociaux, faute des scènes. La contingence des mouvements syndicaux et du mouvement #metoo a révélé le laxisme des règles éthiques dans le milieu artistique. Ce mouvement n’a pas pu éviter des phénomènes d’hystérie de masses et des artistes au parcours et à la réputation indéniables sont cloués au pilori. Certes les revendications de respect dans le monde du travail priment, mais quel jugement peut-on porter des formations d’une jouissance sublimée dans le processus d’une œuvre artistique et comment l’artiste se sentira-t-il libre en tant qu’être pulsionnel – ou à pouvoir déjouer l’être pulsionnel sur scène – s’il risque de passer au tribunal des médias sociaux ?

Un poème de Nikos Karyotakis, poète grec du 19ème siècle, m’est venu à l’esprit, intitulé « Preveza »1. Ce poète existentiel et nihiliste s’est suicidé en 1928 peu après la création de ce poème, dans sa dernière ville de résidence, Preveza. En énonçant la mort, à côté des actes banals de la vie quotidienne avec ses colorations expressionnistes et surréalistes comme “la mort, les corbeaux qui se cognent contre les murs” et “la mort, les femmes qui s’aiment en épluchant des oignons“, il finit son poème en se référant aux hommes qui représentent les autorités de sa ville :

“Si quelqu’un parmi ces hommes mourait de dégoût … nous irions, attristés, silencieux, et dignes dans nos manières, s’amuser à ses funérailles“.

Avec la réserve de ma propre traduction subjective du poème, j’aimerais partager avec vous ici cette citation en guise de commentaire aux phénomènes sociétaux d’aujourd’hui. Le fantasme de la dignité, entièrement lié au dégoût, risque de nous suffoquer, comme un effet secondaire des mouvements – tout à fait fondés – défendant les droits de l’homme et le traitement sociétal du traumatisme, et ceci, en plus, dans le contexte d’une menace pandémique où l’individu vit à l’extrême sa dépendance aux autorités. La mort, déposée comme une épée de Damoclès sur nos têtes durant cette pandémie, nous sidère et nous prend en otage dans le réel. Ça m’a fait du bien de me rappeler la mort poétique, la scansion et l’ironie qu’elle représente dans la citation de Karyotakis, et surtout sa manière de transcrire la jouissance du monde civilisé qui a fonctionné comme une bouffée d’air dans mon esprit.

Le poème Preveza a été envoyé par N.Karyotakis à son cousin « pour le faire rire » selon ses mots le 1 juillet 1928, soit 20 jours avant son décès. Il a été publié depuis dans différentes collections de son œuvre ou collectives, a été adapté en chanson par I.Glezos et repris par des nombreux artistes. Karyotakis est connue d’avoir eu un grand impact sur la poésie grecque après-guerre et ses poèmes sont toujours enseignés dans le système d’éducation nationale.

Illustration: N.Karyotakis.

Traductions en français : « Prévéza » et « Poésie: 4 poèmes de Costas Karyotakis IV. Prèveza »

Traduction en anglais : « Preveza ».

 

Notes :

  1. Le poème « Preveza » a été envoyé par N.Karyotakis à son cousin « pour le faire rire » selon ses mots le 01 juillet 1928, soit 20 jours avant son décès. Il a été publié depuis dans différentes collections de son œuvre ou collectives, a été adapté en chanson par I.Glezos et repris par des nombreux artistes. Karyotakis est connue d’avoir eu un grand impact sur la poésie grecque après-guerre et ses poèmes sont toujours enseignés dans le système d’éducation nationale.