Evoqué surtout pour l’indispensable protection qu’il offre au personnel hospitalier, pour la pénurie quasi généralisée en Europe et aux USA, pour les tractations dont il fait l’objet entre les états, pour son port généralisé dans la rue… le masque semble être, associé à la « distanciation sociale » et au lavage fréquent des mains, le remède miracle contre la propagation du virus Covid 19. Le thème du masque et de tout ce que celui-ci peut représenter est loin d’être épuisé, si l’on en croit les nombreuses publications dont il fait l’objet. Le masque n’est pas une invention récente puisque le premier masque, le « masque-bec », a été inventé par Charles de l’Orme, médecin du roi, en 1619, à l’occasion de l’épidémie de peste.

La même édition du Point a également évoqué ce très beau poème de Léopold Sédar Senghor, « Prière aux Masques » publié en 1945 dans le recueil Chants d’ombre, qui commence ainsi : « Masques ! Ô Masques ! Masque noir masque rouge, vous masques blanc – et noir – Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit Je vous salue dans le silence !»1.

L’histoire du vêtement nous propose d’autres éléments de costume – portant de jolis noms – répondant aux exigences de la mode et ajoutant une note de séduction aux belles et beaux qui s’en paraient. A chaque époque des artifices de mode qui tiennent l’autre à distance. Ces derniers sont d’origine espagnole, ils ont ensuite été portés dans les cours d’Europe et ont été prisés surtout par les catholiques.

 

Le vertugadin

Le fraise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De quels artifices disposons-nous aujourd’hui pour tenir l’autre à distance ? La période de confinement nous privilégie, nous qui disposons des moyens audiovisuels disponibles, en cela que nous pouvons rester en contact avec nos proches, nos patients, nos amis, nos collègues. Dans le même temps, elle révèle la mise à distance imposée par de tels outils qui oblige à la recherche d’autres modalités de liens, à nouer différemment. Il est évident que les contacts téléphoniques et audiovisuels entre psychanalystes et analysants ne remplacent pas les rencontres en cabinet, mais ils sont actuellement, et pour un grand nombre, un substitut nécessaire. Ils sont là pour protéger et permettre, non pour empêcher.

Le désir de l’analyste se situe là où la rencontre peut avoir lieu. Il s’agit là d’éthique, de l’éthique de l’élaboration du bien-dire. En effet, de nombreux patients ont recours à la présence, même virtuelle, de l’analyste comme tiers, garant extérieur, pour déposer leurs angoisses, leurs craintes, leurs découvertes aussi.

Ainsi ce jeune homme empêtré dans des « problèmes de sociabilisation » et assailli par des « pensées qui tournent en boucle » qui a pu me parler pour la première fois de ses difficultés, protégé par le confinement et par l’écran. Il se retrouve être « normal » dans ces temps troublés, puisque ce qui posait problème dans ses relations est actuellement interdit et que son comportement est devenu la norme. Paradoxalement, sa présence à l’écran est plus consistante qu’en cabinet.

Alors que certains de nos collègues ont relevé la fatigue engendrée par les entretiens téléphoniques ou audiovisuels avec leurs patients, à devoir rester concentrés sur la voix, cela a permis à ce jeune homme de me parler de la voix qu’il entend, surtout dans les moments où il doit effectuer des tâches qui lui déplaisent. En m’adressant à cette voix, en lui disant de se taire, alors qu’elle ne s’adresse en principe qu’à lui, cette dernière lui a répondu en me traitant de « poule mouillée ». Je pense que mon éclat de rire a soulagé quelque chose de cette intrusion vocale. Il a en effet terminé notre entre-tien par ces mots : « Peut-être qu’en parler, ça soulage »2.

 

Notes :

  1. François-Guillaume Lorrain. Petite mythologie du masque. Le Point.
  2. Les mots entre parenthèses sont des citations.