Récemment, j’ai acheté une voiture, utilitaire, dont la caractéristique est d’être hybride. Elle n’est pas particulièrement rapide, mais pour la vitesse à laquelle je me déplace, elle fait mon affaire. Elle est par contre écologique, consomme peu, et de voir les lumières sur le tableau de bord indiquer le passage d’un système d’alimentation à l’autre a son charme, le charme de l’illusion de ne rien perdre. La particularité de la technologie hybride n’est pas seulement le passage d’une alimentation à l’autre, mais le fait que les deux alimentations, générées par deux moteurs différents, l’un à essence et l’autre électriques, et alimentés par une batterie, s’alimentent dans une circularité apparemment sans fin et sans restes. En réalité, l’illusion écologique et de la pureté énergétique tombe de manière désastreuse lorsque, des années plus tard, refait surface le reste de cette formidable technologie : une batterie usagée contenant des matériaux rares, très polluants et difficiles à recycler comme le lithium, le nickel, le cobalt… Jusqu’à aujourd’hui, presque tous ces déchets se retrouvent dans les hauts-fourneaux allemands qui, à une température très élevée, libèrent la soi-disant «black mass» qui, à son tour, prendra la route pour la Chine et l’Asie du sud-est. C’est ainsi que les déchets circulent d’un bout du monde à l’autre, jusqu’à ce qu’ils génèrent des bénéfices, puis vont se déposer, généralement dans les mêmes coins, loin des lieux de production et du carrousel sur lequel vous étiez commodément montés.

La black mass analytique

En fin de compte, nous pouvons dire que l’analyste en tant que produit d’une analyse est la black mass, le déchet du discours dont il dérive, En 1973, dans Télévision, Lacan, en passant, dit qu’il préfère le terme « abjet », « comme je désigne maintenant plutôt mon objet (a), qu’un de chez moi eut le vertige (vertige réprimé), de me laisser, tel cet objet, tomber. »1 Du latin abjectus, participe passé d’abjicere, jeter, rejeter, une chose méprisable, ignoble, vile. Donc l’objet dont Lacan nous avait déjà mis en garde d’en faire une consistance et une substance, en vient maintenant à coïncider avec l’acte même de jeter, de laisser tomber cet objet, perdu depuis toujours, que l’analyste avait accepté d’incarner dans la cure. Lacan en parle plutôt en termes de « substance épisodique » : « rien n’indique que l’objet a n’a pas une consistance qui se soutienne de logique pure. »2 Il invente et propose la passe aux analystes de son École, ayant noté que ceux-ci ont tendance à méconnaître et nier systématiquement le réel, l’abject dont ils proviennent, reculant devant le trou dont ils se détachent et dont ils ne veulent rien savoir. La passe est capable de ne vérifier rien d’autre que ceci : qu’un analyste dérive effectivement du singulier abjet de sa propre analyse ; cet instant de chute vertigineuse et traumatique, qui se répète et porte la marque de la rencontre primordiale et insensée de lalangue sur la chair. La passe est donc cette expérience qui vise à garder vivante l’expérience du réel au cœur de l’École, de l’École sujet pour le dire avec la Théorie de Turin de Jacques-Alain Miller3. Dans son enseignement, l’AE est appelé à faire parler, encore et encore, l’abjet toujours perdu, pour le maintenir vivant dans le discours comme cause d’un dire, capable de provoquer le passage d’un discours à un autre, pour contrer le risque que la psychanalyse ne se referme sur d’autres discours, sur une Weltanschauung parmi d’autres. « C’est que l’effet qui se propage n’est pas de communication de la parole, mais de déplacement du discours. »4 Dans les trois ans qui suivent la nomination, l’École offre un temps et une place pour faire le deuil lié à la perte de l’objet/abjet perdu depuis toujours. Curieusement, trois ans, c’est aussi le temps que Freud considérait comme le temps pour faire le travail requis par le deuil. Je parlerais ici de « deuil enthousiasmant ». Qu’on le veuille ou non, l’AE interprète l’École en ceci qu’il en constitue la black mass, les déchets qui sortent des hauts fourneaux de l’École. En ce sens, l’AE est le papier tournesol (scartina al tornasole 5) de la formation analytique qui découle de l’École ; par là même, il est appelé au lieu de l’agent du discours pour garder vivante et ouverte la dimension analysante dans le lien entre l’individu et le collectif : « Cette expérience est essentielle à l’isoler de la thérapeutique, qui ne distord pas la psychanalyse de seulement en retrancher sa rigueur. »6

Les deux moteurs de l’expérience analytique : symptôme et fantasme

La souffrance du symptôme, dit Freud, est le moteur principal du traitement en tant qu’il est la cause de la demande de traitement thérapeutique. L’interprétation analytique, là où elle ne se referme pas sur le sens, ne manquera pas de faire ressortir un deuxième moteur, plus silencieux que le premier, mais pas moins important pour l’analyse et pour le mouvement psychanalytique : le fantasme. Il s’agit d’un moteur, le fantasme, qui tend plutôt à freiner la cure en ce qu’il s’alimente justement du symptôme dont l’ego voudrait se débarrasser. Le « bénéfice secondaire du symptôme » s’enracine dans cet accumulateur de jouissance qui détermine une certaine inertie et résistance au progrès de l’analyse. Ici, l’interprétation ne tient plus, et entrent en jeu le travail de construction et l’acte analytique, acte qui part de l’abjecte cause du désir plus encore que de la concaténation signifiante inconsciente. Ainsi, le discours analytique, au-delà du thérapeutique, vise l’inconscient réel qui se greffe sur le corps du parlêtre et révèle son caractère intrinsèquement hybride, non seulement parce qu’il concerne des dimensions hétérogènes liées au moins pire, mais aussi parce qu’un tel nouage n’est pas forcément forgé sur le Nom-du-Père. Hybride dérive du latin Hybrida, qui signifie bâtard, provenant d’un croisement de variétés, genres, espèces différent.es. Cependant, toujours à la fin des années 1970, Lacan met en garde contre la suppression de la référence oedipienne tout court : « […] retirez l’Œdipe, et la psychanalyse en extension, dirai-je, devient tout entière judiciable du délire du président Schreber. »7 « Le Nom-du-Père, s’en passer, s’en servir », formule que Lacan va extraire non sans l’enseignement de Joyce, indique, dans l’acte, la possibilité de soutenir un nouage dans les trois registres sur la voie du sinthome, au-delà de l’Œdipe, réduit à son noyau de réel. D’après mon expérience, l’acte analytique comme passage de l’analysant à l’analyste ne peut ignorer la présence, dans la rencontre, du corps pulsionnel qui pose une limite à tout principe de substitution possible, découpant un littoral singulier où la suggestion ne trouve plus de pain pour ses dents. En ce sens, cependant, si la psychanalyse a un caractère hybride, en même temps, son implication dans d’autres discours ne se fait pas au nom de l’hybridation, et c’est pourquoi Freud a souligné un quantum de résistance inéliminable au discours analytique de la part de la société.

Sentiment transocéanique

J.-A. Miller, en 1996, dans le Rapport de l’Assemblée générale de Buenos Aires intitulé « Le troisième âge »8 écrivait : « L’époque des groupes a utilisé la poste ; l’époque des École a été dominée par le fax (introduit dans le Champ freudien à la fin des années 1990) ; l’ère de l’ AMP exige internet. » Il faut le dire, jamais le présent n’a été plus remoto 9 éloigné. Jamais comme aujourd’hui, en raison de la « distanciation sociale », ce besoin d’internet ne s’est autant fait sentir dans notre communauté analytique à plusieurs niveaux : sur le plan organisationnel, au niveau des liens entre nous, entre les Écoles, pour l’enseignement et, last but non least, au niveau clinique.

Si le symptôme se produit en deux temps, la deuxième vague de COVID 19, comme on la nomme, ne peut manquer de redéfinir la première en lui donnant rétroactivement sa portée « traumatique ». En ce qui me concerne, l’embarras et le scepticisme initial m’ont servi de prothèses technologiques puissantes pour soutenir le travail sur le terrain analytique, que ce soit pour la transmission, l’enseignement, et pour la clinique. Après une brève période, cela a cédé la place à un effet euphorique/maniaque favorisé par l’absence de gravité dans laquelle j’avais l’impression de me mouvoir. Pourtant, j’étais encore, confiné comme un Hikikomori dans les murs de ma maison de plus en plus réduite à une cellule technologique. Le temps deux, lié à la réouverture progressive, était plutôt caractérisé par une certaine logique, non pas tant de présence/absence, mais plutôt de présence/présence à distance. En d’autres termes, bye bye castration. J’ai dès lors alterné des moments où j’étais confortablement assis à la maison tout en participant à des événements outre-mer, et d’autres inversement, où mon corps se déplaçait comme une toupie d’un lieu à l’autre, tout en restant toujours connecté, afin de ne rater aucune réunion, y compris celle de Rete Lacan, au volant de mon hybride.

En d’autres termes, l’illusion de remplacer à distance la présence en chair et en os du corps avec sa limite encombrante a favorisé la montée en puissance de l’homme animé d’un sentiment transocéanique. Le symptôme, implacable, ne tarda pas à présenter la facture : je suis allé en présence à des réunions qui avaient été convoquées par Skype, et vice-versa. Évidemment, j’ai tout de suite tenté de remédier à cette pierre d’achoppement à l’aide de la technologie. De plus, avec la deuxième vague de Covid, je ressentais de la fatigue et des nausées à rester durant des heures branché à la vidéo, constatant à quel point les événements intéressants auxquels je participais, et qui méritaient certainement à ce moment-là un like, ne me faisaient pas grand effet, avec la distance. Pourtant, j’étais là. La décision de l’AMP de ne pas tenir le congrès à distance, en raison de l’impossibilité de se réunir en présence, fut pour moi un signe que pas tout, dans l’analyse, ne peut être remplacé, et qu’il faut encore perdre quelque chose, malgré les prothèses les plus formidables de la technologie dont nous sommes équipés. Merci à l’AMP de nous avoir détachés du carrousel et de nous rappeler que La femme n’existe pas ! L’avenir de la psychanalyse dépendra de plus en plus du bon usage troué que nous saurons faire de ces technologies. Encore une fois, ce ne sera que la black mass qui émergera des analyses singulières et du mouvement psychanalytique qui nous dira si et comment nous aurons été des analystes à la hauteur de notre époque.

Publié dans Rete Lacan numéro 20, 18 novembre 2020. Traduit par Violaine Clément.

 

Notes :

  1. J. Lacan, « Télévision », Autres Écrits, p. 525.
  2. J. Lacan, « L’acte psychanalytique », Autres Écrits, p.377.
  3. J.-A. Miller, Théorie de Turin, Cause Freudienne 74, 2010, p.132-142.
  4. J. Lacan, « Radiophonie », Autres Écrits, p.407.
  5. « Scartina al tornasole” est un jeu de mot qui condense le déchet et le papier tournesol, pour indiquer que le déchet en vient à être l’élément de preuve sur lequel s’évalue la fin d’une analyse.
  6. J. Lacan, « Proposition sur le psychanalyste de l’École », Autres Écrits, p. 246.
  7. J. Lacan, ibidem, p. 256..
  8. .-A. Miller, Rapport à Buenos Aires.
  9. Remoto a aussi bien en italien la signification de passé que d’accès à distance, online, en italien : collegamento in remoto.