Je suis allé plein d’enthousiasme le samedi 7 mars à Barcelone à un colloque du TyA, assez emballé pour présenter un cas clinique avec les amis du groupe, dans les locaux de l’ELP.

Je savais que l’infection commençait à se propager en Europe, mais ni Barcelone ni la Catalogne n’étaient, selon les informations de la presse, parmi les plus exposées début mars. Plutôt Madrid et le Pays Basque. Les organisateurs ont maintenu la réunion dans le local de l’ELP.

A mon, retour en Suisse, le mercredi 11 mars, je ne me sentais pas bien : fièvre, fatigue très intense, toux, mal être général, diarrhée. J’annule tous les RDV de l’après-midi et, profitant d’un détour à l’hôpital de Morges pour chercher des masques pour mon cabinet, je demande à faire un test au nouveau centre de dépistage COVID 19.

Je passe une mauvaise nuit chez moi où j’ai déjà pris le pari de l’isolement pour protéger mes proches. Le jeudi matin, je reçois par téléphone l’annonce : « Vous êtes positif au Coronavirus » « Vous devez rester à l’isolement complet au moins une semaine jusqu’à disparition de symptômes ». « Prenez du Dafalgan quatre fois par jour ».

J’ai prévenu toutes les personnes avec qui j’avais été en contact et ils ont dû également rester en isolement pour 2 semaines, à commencer par ma propre famille, ainsi que mes collègues.

La semaine d’isolement a été une épreuve très difficile : dans une chambre peu éclairée avec une fièvre de 38°5 qui ne baissait pas malgré les médicaments. Heureusement ma famille, à l’isolement aussi, m’a soutenu et me laissait des boissons et les repas devant la porte. Mais je n’avais aucun appétit et je devais me forcer à boire pour ne pas me déshydrater. Je pouvais utiliser une toilette à part que je devais désinfecter à chaque passage pour protéger mes proches. Pour m’endormir, je mettais des CD de musique classique que j’écoutais en transpirant abondamment.

Je me sentais me transformer uniquement en un corps souffrant, et quelques sensations et souvenirs venaient me rappeler ma condition humaine. Parfois, je me sentais obnubilé et confus, j’essayais de rassurer ma famille qui me voyait aller masqué au toilettes, eux aussi masqués pour se protéger….

Et si ça n s’améliore pas ? Quoi faire ?

Une semaine plus tard, les choses n’allaient toujours pas mieux, même si mon généraliste me disait au téléphone que « je luttais très bien contre le virus » … J’avais du mal à respirer et je m’essoufflais en allant aux toilettes. Après avoir constaté que j’avais craché du sang, j’ai appelé le service du médecin cantonal qui m’avait prescrit les consignes d’isolement. Un collègue me conseille alors de me rendre aux urgences de l’hôpital de Nyon, proche de mon domicile.

Mon fils m’y a conduit en voiture et j’ai été rapidement pris en charge par une cheffe de clinique très compétente qui a effectué une gazométrie et les examens nécessaires : un scanner a montré une pneumonie bilatérale, conséquence de l’infection au coronavirus.

Suite à tout ça, je suis resté une semaine à l’hôpital dans un étage réservé à cette infection, pris en charge par une équipe médicale et des infirmières très compétentes, à qui je dois ma sortie en meilleur état le mardi 25 mars.

Il y a eu des moments compliqués : en particulier la nuit et très tôt le matin. Des nuits où la fièvre ne baissait pas du tout malgré les médicaments et ou je me sentais faible et confus. Aller aux toilettes, éloignées de deux mètres, me semblait une épreuve à chaque fois, ainsi que continuer à boire pour ne pas être déshydraté. Il m’est arrivé de penser : « Et si tout se termine ici dans cette petite chambre avec vue sur lavabo » ? La vie tient-elle à un fil aussi fin ? De quoi cela dépend-il ?

Très abattu et fatigué de tout ça, j’en suis arrivé à me dire : « Si ça se termine, et bien que ça se termine ! » Mais peu après, l’infirmière est venue contrôler mes signes vitaux et m’a dit que tout serait un mauvais souvenir quelques jours plus tard.

Mon voisin de chambre, derrière un rideau jaune est plus âgé. Il souffre d’une atteinte pulmonaire du même virus et j’entends son encombrement, sa toux et ses difficultés. Il reçoit de l’oxygène car il n’arrive pas à maintenir une saturation suffisante. On s’accompagne à notre façon, chacun à ses bruits et ses soupirs. La nuit, je m’inquiétais de n’entendre aucun bruit alors qu’il en faisait plein.

Au sixième jour, comme je n’avais plus de fièvre et que je me portais mieux, les choses ont changé de direction et le médecin m’a annoncé la fin du séjour, après un nouveau scanner de contrôle.

Le retour au domicile a été difficile au début, à cause de la fatigue et des maux de tête. Ma famille m’a beaucoup aidé. Je vais mieux et je dois faire attention à la fin de ma pneumonie.

Maintenant je me fais du souci pour mes proches.

J’ai dû annuler toutes mes consultations jusqu’au 20 avril. Les collègues de la NLS et de l’ASREEP m’ont aidé par des messages d’encouragement et l’envoi de fleurs colorées à l’hôpital.

Avec du recul, je m’en veux sérieusement d’avoir accepté de participer au Colloque du TyA à Barcelone et d’avoir sous-estimé les risques pour moi et ceux que j’ai fait courir à mes proches. D’un autre côté mes collègues d’Espagne n’avaient pas non plus bien évalué les risques d’une rencontre dans les locaux de l’ELP, ni ceux de la soirée où nombreux collègues, y compris argentins et italiens, étaient présents dans un local confiné. J’ai appris par la suite que des collègues avaient également eu des symptômes dans les jours qui ont suivi.

Barcelone ne se doutait de rien ce 7 mars : les bars et restaurants étaient bien remplis, les rues et les Ramblas également. Le club de foot Barcelone jouait au Nou Camp contre Real Sociedad, et le dimanche 8 mars, 60.000 femmes étaient dans les rues. Dans l’avion de retour, j’étais le seul à porter un masque…L’Espagne n’avait pas encore pris la dimension de la chose. Ce qui s’est produit une semaine plus tard.

On pourrait dire avec du recul que cela s’appelle le déni du coronavirus et de la mort.

Nous devons apprendre à reconnaître et accepter ce nouveau le réel qui est aujourd’hui à nos côtés. Les colloques, congrès et rencontres sont actuellement à annuler car ils constituent des situations de risques de transmission du virus et pas de transmission de la psychanalyse…

Et nous devons nous rappeler que tout analystes que nous sommes, nous sommes mortels……La mort se charge de nous rappeler son existence et parfois la vie tient à un fil.

Mon amitié pour les collègues en Espagne, en Italie, en France, en Angleterre et aux USA qui vivent de moments difficiles. En Suisse, nous sommes sur le fil du rasoir. Et quelle chance que nos hôpitaux régionaux soient là malgré le new management de la santé !

Je remercie ma famille pour son soutien, ainsi que mes amis et collègues pour leurs messages. La lecture de 2666 de Roberto Bolaño et la série de TV ZéroZéroZéro de Roberto Saviano m’ont accompagné pendant ces jours et c’était, probablement, une autre façon de rappeler l’existence de la mort…