Cela fait plus d’un an et demi que l’information véhiculée par les mass media se concentre principalement sur les thématiques relatives à la pandémie due au virus du Sars-Cov2. Il ne pouvait bien sûr pas en être autrement, du fait qu’il y a eu trop de morts, trop d’enterrements, qu’il y a eu tellement d’appels à la prudence, souvent trop peu entendus, que les prises de position de la part de scientifiques (quand ils le sont, scientifiques), ont contribué souvent à créer ce climat de méfiance, voire de suspicion, qui a aidé ceux qui n’attendaient que cela pour soutenir le parti du discrédit, et même, parfois, de la mystification. Dans ce climat d’amplification des voix et des discours, aussi bien que des souffrances liées à devoir faire face à de nouveaux modes de transmission du savoir scolaire, aux difficultés d’inventer de nouvelles façons de rendre crédibles, au-delà de l’écran, les notions que les professeurs largement expérimentés n’auraient jamais pensé devoir mettre en doute, on a aussi pu entendre les difficultés des parents qui, aux prises avec leurs enfants, ont eu à répondre à leurs demandes bien plus longtemps que prévu. Signe de ce que l’au-delà du Père a pu créer un trou dans le savoir difficile à border.

Rien de bien nouveau en somme dans la société à propos d’un malaise inouï, pourrait-on dire. Cette société a continué à fonctionner comme toujours, ignorant encore une fois le Réel dont la psychanalyse a toujours parlé, et qui s’est présenté ponctuellement avec son irréductible capacité à saper les certitudes, avec sa capacité de remettre en cause les proclamations et les procès consolidés, les politiques environnementales et les soutiens économiques au monde du travail, de la culture et des idées, une société qui a concentré son effort, comme par le passé, à soutenir, aux marges de l’articulation de ses règles, la présence de ceux qui n’ont pas eu la possibilité, soit par choix, soit en raison des politiques de marginalisation, de consolider leur propre mode de présence.

C’est ainsi que les informations relatives au dernier naufrage de jeunes gens, sur la chaîne télévisée sicilienne, ne deviennent que des reportages à oublier en quelques jours, sans que les institutions italiennes et libyennes n’interviennent pour éviter la mort de cent trente vies humaines, malgré les heures passées en mer à invoquer leur aide. Ne restent fixées que quelques instants dans la mémoire les images d’hommes sans vie, suspendus à des gilets de sauvetage, dans une tentative extrême de s’accrocher au faible espoir de survie qu’il leur reste. Ce sont les dernières cent trente dernières vies à mourir dans l’indifférence de ceux qui se cachent derrière les proclamations d’accords nationaux non respectés et de la sauvegarde des frontières nationales et de la « race ». Nuremberg, la Shoah, Auschwitz, le témoignage des survivants des camps de concentration deviennent des souvenirs à exhumer uniquement lors de leur commémoration.

Depuis des années, je m’occupe de sujets torturés ou traités comme des objets de violences dites intentionnelles. C’est un défi, le mien, de ne pas reculer devant l’horreur de ce Réel qui a fait le contour de leur existence, mais aussi un défi de remettre chaque fois en question la limite de l’horreur « touchée » dans mon analyse, une limite qui, à l’écoute des histoires de ceux qui ont quitté l’Afrique ou toute autre partie du monde, me confronte à l’insuffisance d’une digue tenue pour telle une fois pour toutes. Mais ceci ne peut que présentifier la limite qu’implique toute analyse, et qui trouve, dans le fait de ne pas reculer devant l’horreur, la possibilité d’une remise en cause et d’une certaine manière, de porter cette limite encore plus loin.

Ousmane est un médiateur culturel sénégalais qui fait partie du groupe des opérateurs, aux fonctions et qualifications diverses, avec lesquels j’écoute les histoires de vie de ceux qui ont été exposés à ces expériences, dont la limite implique l’annihilation subjective et la torture de leur corps. Durant le récit de Georges, jeune garçon gambien, récit de son naufrage juste après le départ de Sabrata sur la côte libyenne, Ousmane a eu un rejet, un mouvement de fermeture à peine perceptible, qui ne l’a pas empêché, cependant, de poursuivre son travail de médiation. Ce n’est qu’à la fin de la séance, alors que Georges s’était éloigné, qu’Ousmane a raconté être arrivé en Italie grâce au sauvetage par un navire d’une ONG qui se trouvait dans le canal de Sicile à la recherche de vies à sauver. Il était resté douze heures, a-t-il raconté, agrippé à un tube du canot pneumatique qui s’était ouvert au milieu, faisant glisser dans la mer cent vingt hommes, femmes et enfants, et il avait été sauvé avec douze autres hommes. Il pleurait, nous dit-il, car il s’était souvenu de l’enfant de quelques mois qu’il avait tenu près de lui, en espérant qu’il ne meure pas, un bras accroché au tubulaire, et l’autre tenu en l’air en tentant de soulever hors de l’eau ce tout petit enfant, presque un nouveau-né qui « ne pouvait mourir, parce que s’il mourait, nous mourrions tous, même une fois sauvés. »

Asad est un garçon éthiopien de vingt-deux ans qui a fui son pays avec la fille avec laquelle il avait entamé depuis longtemps une relation amoureuse, contre l’avis des de leurs parents, leurs ethnies étant en guerre. À leur arrivée en Libye, la jeune fille, Zalika, fut capturée et violée devant Assad par de nombreux hommes arabes. Il n’a plus jamais entendu parler d’elle, peut-être est-elle en France aujourd’hui, mais son remords est tel qu’il n’a pas le courage de la chercher. Assad a été conduit dans une prison libyenne où il est resté environ trois ans, battu, torturé, laissé dans une cellule avec d’autres hommes à la merci d’agents libyens qui leur demandaient périodiquement de l’argent avec la promesse, toujours repoussée, d’être libérés. Il était le treizième d’une série d’hommes qui ont été tués devant et avant lui, coupables seulement de ne plus avoir d’argent pour satisfaire la soif de richesse de ceux qui auraient dû les protéger. Sa mère, cette fois, a répondu au téléphone et l’a empêché d’être le treizième à tomber, à mourir sous les coups de feu des policiers. Durant sa détention en prison, Assad s’est vu arracher brutalement les ongles de tous ses doigts (« avec une pince », a-t-il dit), puis on lui a brûlé ce qui restait de la matrice de l’ongle (letto ungueale) avec un fer chaud.

L’abandon d’Ousmane et d’Assad, et de tous ceux que j’ai écoutés jusqu’à aujourd’hui, à cette sorte de torpeur que l’on peut lire dans leur regard et dans les mouvements de leur corps sont l’expression du dépassement de la limite, d’une jouissance de l’Autre si destructeur et envahissant qu’elle laisse le sujet sans ressource, annulant ses capacités expressives, le privant du droit à la parole, le vidant de toute lueur de désir.

Si Ousmane et Asad ont la chance, si on peut parler de chance, de pouvoir témoigner de leur expérience extrême, la réflexion faite au début de ce petit extrait vaut peut-être la peine d’être reprise. Dans le monde, des gens ont continué à mourir, et pas seulement du Covid. Mais pour faire face à la pandémie, les énergies se sont retirées d’autres formes de pathologie et de douleurs en détournant leurs efforts sur quelque chose qui n’a pas eu, ces derniers temps, la même virulence et la même capacité de propagation. Les camions militaires qui ont transporté les corps des défunts dans la région de Bergame ou les bûchers érigés dans les rues pour tenter d’endiguer l’impossibilité d’enterrer les milliers de morts du Covid en respectant les rituels hindous ne peuvent nous faire oublier, toutefois, qu’il y a d’autres formes de souffrance, d’autres formes de jouissance mortifère de l’Autre, sans que celles-ci aient les possibilités de compter sur la même vague médiatique et sur la même visibilité dans les médias qui véhiculent les informations les plus opportunes pour un contrôle social. Cette tentation est toujours présente dans la gestion de la chose publique par les gouvernements. La politique de santé publique n’est que l’un des moyens par lesquels s’exerce le contrôle social et humain. C’est le discours du maître qui s’affirme et se consolide, créant l’exclusion et la marginalisation de ceux qui ne lui sont pas asservis.

Les invisibles, tous ceux qui souffrent ou ont été exposés à l’indicible du réel sans loi comme Ousmane et Assad, nous enseignent qu’il n’est pas possible de se taire sur les horreurs que cela entraîne, et qu’il n’y a pas de pandémie qui puisse cacher ce qui touche une question éthique, question que le discours analytique a la possibilité de reconnaître et dont il peut témoigner, parce que si les paroles ont une valeur, comme nous sommes tous engagés à l’affirmer et à le démontrer, ce n’est qu’en reconnaissant la dignité de l’existence de chacun que nous pouvons être sûrs de ne pas être de connivence avec un maître qui a transformé son propre discours en une forme de dictature.

Les noms des sujets qui sont présents dans ces notes ont été modifiés, dans le respect de leur vie privée. J’ai choisi de ne pas rapporter leurs initiales mais de changer leur nom, car le nom propre témoigne d’une histoire, de l’exercice continu d’un désir de l’Autre qui, par son acte de nomination, a posé les conditions pour qu’un sujet puisse s’inscrire, lui offrant la possibilité de choisir quelle place occuper par rapport à ce désir et dans la constellation familiale.

Paru sur Rete Lacan numéro 30. Palerme, mai 2021.

Sebastiano Vinci. Membre de la SLP et de l’AMP.