Big Bang
Ce texte a été publié en italien aux Editions SEB27, en 2020, dans Psicoanalisi Lacaniana Annali, par les bons soins de Rosanna Tremante, et avec des textes de toute une équipe de travailleurs décidés, sous le titre L’inconscio, una svista1, L’inconscient, un lapsus, et traduit par Violaine Clément, relu par l’auteur.
Chaque année, les travaux des participants à l’Antenne clinique, sous la direction et le désir contagieux de Rosa Elena Manzetti, qu’ils soient les enseignants ou simples participants, donnent lieu à une publication qui rend compte du travail fourni durant l’année. Ce texte de Sergio Caretto, AME, m’a frappée par son actualité. Le sujet, pour advenir, peut se réaliser par un (ou plusieurs) big bang. Faut-il en avoir peur ? À chacun de nous de nous tenir à la hauteur de ces créations subjectives, pour qu’il y ait encore du psychanalyste vivant.
Et puis cette invitation en passant à (re)lire cet ouvrage d’Amélie Nothomb, une mine de renseignements sur le passage de l’enfant objet à l’enfant sujet.
Corps sans mémoire, se détruire pour se donner une origine
Corps, mémoire, destruction et origine : comment nouer entre eux les quatre termes présents dans le titre de ce séminaire ? Je tenterais de le faire à partir du symptôme, en particulier du symptôme auquel la psychanalyse doit tant eu égard à son origine : le symptôme hystérique. L’hystérie, depuis les Études sur l’Hystérie2, se présente à Freud comme un sujet souffrant dans le corps, un corps qui ne répond plus aux commandes et qui apparaît habité d’une étrangeté inquiétante dont la science ne sait rendre raison. À travers l’hypnose, Freud découvre que le symptôme hystérique correspond au retour, dans le corps, des représentations du passé qui ont été rejetées par le conscient en tant que déplaisants pour le Moi, et devenues inconscientes. Le symptôme hystérique vient à être un moyen de faire parler le corps à travers une langue privée, langue dont Freud déchiffre la grammaire et les règles de fonctionnement, ouvrant ainsi la voie à une lecture possible : l’interprétation. Dans ce premier temps, l’hystérie se caractériserait par des « trous » dans la mémoire que le médecin, à travers l’hypnose, aurait la charge de boucher afin d’éliminer le symptôme, ou au moins de consentir à son traitement. Le corps de l’hystérie, loin d’être un « corps sans mémoire », est, au contraire, un corps qui commémore, à travers le symptôme, la suppression effective d’un signifiant. Dans ce sens, le symptôme hystérique porte en lui et noue, dans le corps, l’élément pulsionnel avec l’Autre de la parole et du langage, c’est-à-dire avec la dimension signifiante.
« Corps sans mémoire » indiquerait pourtant l’illusion qu’il puisse exister un corps sans l’Autre, ou bien un corps détaché de ce qui de fait le rend tel, ou du rapport qu’il entretient avec le langage, à travers la médiation et l’organisation du discours. Un corps sans mémoire est un corps sans sujet, ou, mieux encore, un corpobjet réductible à un tube, selon la représentation suggestive fournie par Amélie Nothomb. Le roman narre les trois premières années de la vie d’un « tube » né au Japon de géniteurs d’origine belge, tube qui, tout à coup, à trois ans, sort d’une condition d’autisme et se met à parler à l’occasion d’une rencontre « goûteuse » avec une barre de chocolat blanc offerte par sa grand-mère en visite au Japon. De manière analogue à la petite madeleine de Proust, capable de réévoquer des souvenirs lointains, la barre de chocolat blanc, accompagnée des paroles de la grand-mère, produit une marque de jouissance qui s’écrit et consacre une différence entre un avant et un après, ouvrant à la possibilité que le sujet s’inscrive dans un discours et construise son histoire. La sérénité du Dieu « tube », qui végétait inerte et sans aucun besoin de rien, est brisée par la rencontre avec la voix de la grand-mère et l’expérience de jouissance liée à ce corps étranger (oggetto straniero) qui lui inonde pour un instant le palais en produisant, pour la première fois, une sensation de plaisir et en même temps engendrant un Je qui se reconnaît dans le champ de l’Autre : « Vive moi ! Je suis formidable comme la volupté que je ressens et que j’ai inventée. Sans moi, ce chocolat est un bloc de rien. Mais on le met dans ma bouche et il devient le plaisir. Il a besoin de moi.3» Ce n’est qu’à partir de la rencontre que s’instaure la mémoire et le souvenir : « En me donnant une identité, le chocolat blanc m’avait aussi fourni une mémoire (…) Avant le chocolat blanc, je ne me souviens de rien.4 » Le tube commence à parler à condition de consentir à perdre la puissance de l’Un à l’œuvre du signifiant qui introduit une localisation de la jouissance dans le corps, le rendant de cette façon érotisé et érotisable en tant que corps pris dans le champ de l’Autre. « L’imago », terme freudien, repris par Lacan dans Les Complexes familiaux5, représente une sorte de cellule élémentaire qui condense et porte la trace de cette rencontre « mythique » qui noue de manière singulière le réel de la jouissance avec le langage. Ensuite, la matrice d’un tel nouage ne sera plus tant identifiée à une image originaire à laquelle le sujet tendrait à retourner dans la tentative de retrouver la satisfaction perdue qui lui est liée, mais elle sera plutôt repérable dans la logique du fantasme mis en forme dans l’expérience analytique. L’interprétation du symptôme, toujours plus réduit à l’os, ouvre la voie au travail de construction du fantasme fondamental inconscient, grâce auquel le sujet isole la singularité de l’objet de jouissance qui en cause le désir et spécifie le type de lien qu’il entretient avec l’Autre. La jouissance perdue, qui engendre la répétition, d’abord fixée dans une image indélébile, est maintenant prise dans une matrice symbolique, le fantasme, auquel le sujet ne veut renoncer pour rien au monde en tant que, à la différence du symptôme, il se distingue par le fait d’être source de plaisir.
Si le symptôme hystérique aide à saisir le lien entre corps et mémoire, le fantasme peut contribuer à mettre en lumière quelque chose de la seconde partie du titre de la conversation : « se détruire pour se donner une origine ». Le fantasme est une construction inconsciente dans laquelle le sujet peut puiser chaque fois qu’il se trouve confronté au désir de l’Autre et au point qu’il fait structurellement trou dans le savoir en tant que réalité inaccessible au langage. Comme l’indique Freud, dans les théories sexuelles des enfants, nous retrouvons un exemple de cette texture mise en acte pour répondre de manière créative et singulière au trou sur l’origine. Il s’agit de théories qui seront plus tard supprimées et que, grâce à l’analyse, le sujet pourra reconstruire et reconnaître comme les siennes propres, non sans saisir la matrice fantasmatique qui préside à sa constitution. Le fantasme a donc cet effet de produire une localisation de jouissance et d’ouvrir le sujet, divisé par l’objet, au champ du désir. Inversement, l’absence de structuration du fantasme laisse plutôt le sujet à la merci d’une jouissance indifférenciée, sans digues, et donc destructrice.
La toute dernière élaboration de Lacan conduira un pas au-delà du fantasme, mettant en lumière comment la marque traumatique de jouissance se constitue principalement dans la rencontre entre une langue non encore organisée selon une grammaire et une syntaxe, la lalangue, et un organisme vivant qui ne peut pas encore se définir comme un corps. La fixation de jouissance, tout d’abord isolée dans l’image indélébile, puis prise dans le champ du symbolique, sera alors à trouver dans une lettre insensée qui ne s’articule en aucune signification, mais qui, en s’écrivant, arrive à faire un bord, à affleurer et border la jouissance.
Je dirais que le titre de la conversation indique un certain statut du symptôme et du fantasme au temps où, au zénith social, comme le préconisait déjà Lacan dans les années septante, nous ne trouvons plus le symbolique et la dimension idéale, mais la jouissance des objets. Le « corps sans mémoire » semble promouvoir sur la scène l’évidence d’un corps toujours plus détaché de l’Autre de la parole et du langage, et donc toujours moins soumis à la castration, à la limite symbolique. Un corps, par conséquent, qui jouit de plus en plus, qui parle de moins en moins, et que le Moi prétend illusoirement maîtriser comme si c’était une pâte à modeler à façonner à son gré. Dans la clinique, nous pouvons noter comment la poussée à réaliser un corps « normal », sans symptômes ni inhibitions dans le rapport à l’Autre, s’inverse de fait en son contraire, c’est-à-dire dans la perte de contrôle propre des attaques de panique, de la frénésie boulimique, de la dépendance toxicomane, etc. Dans cette logique, le symptôme se présente toujours moins comme un symptôme subjectif avec son histoire et sa mémoire, mais comme un phénomène hors discours, auquel le sujet est totalement étranger, ou totalement identifié. Comme l’affirmait récemment un jeune de 17 ans, arrivé aux urgences pour un coma éthylique : « Boire de l’alcool fort associé au Tachydol me permet de me détacher totalement de la pensée, et d’entrer dans un champ illimité du plaisir, où je n’ai d’inhibition ni à parler, ni approcher l’autre sexe. » Le passage à l’acte permet au jeune homme de traverser ce que Freud appelle la barrière du dégoût et de la pudeur, résultat de la suppression, et d’accéder directement au champ de la jouissance sans passer par la médiation du symbolique. L’effet est celui de se détruire, sachant que c’est le cas, et le voulant. Dans ce sens, la destruction n’est plus crainte comme un possible effet collatéral d’un agir, mais elle fait partie du programme de maîtrise d’un Moi toujours plus réduit au tube qui se remplit et se vide alternativement sans limite. Au fond, si le fantasme posait un voile de réparation sur le trou de l’origine, gardant ouvert le désir et la recherche d’un au-delà, sa réalisation dans le passage à l’acte vise plutôt à briser tout tabou et division. Division qui fait alors retour sur la scène, détachée du symptôme subjectif, sous la forme des coupures sur le corps, des scarifications, des pratiques de contrôle de l’alimentation etc… Tandis que le mythe individuel du névrosé s’appuie sur le mythe familial et répond à l’énigme de l’origine sur le plan de la filiation, nous pouvons dire que le mythe du sujet contemporain vise plutôt à opérer une création à partir de rien, rien qu’il s’agirait de rejoindre à travers la volonté perverse de se détacher de l’Autre au moyen du passage à l’acte, avec tous ses effets destructeurs. En d’autres termes : la réalisation tragique, chaque fois et sans mémoire, d’un Big Bang pour éprouver la vie nue.
Notes :
- AA. VV., a cura di Rosanna Tremante, L’inconscio, una svista, Edizioni SEB27. ↑
- Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, 1983-5, traduction in Œuvres complètes PUF 2009, volume 2. ↑
- Amélie Nothomb, La métaphysique des tubes, Livre de poche, 2000, p.30 ↑
- Ibidem, p. 35 ↑
- Jacques Lacan, Les complexes familiaux dans la formation de l’individu, Autres Écrits, 1ère parution en 1984, Seuil 2001, p.23-84. ↑