Si Gabriel García Márquez abordait l’amour au temps du choléra, y aurait-il d’abord la haine au temps du coronavirus ? Avec le coronavirus, la haine fait son entrée. Une haine issue de la peur. Une haine dans le rapport à l’autre qui est devenu dangereux pour soi, une haine dans le rapport à l’État, aux décisions prises, imposées. Le bien pour tous n’est pas vécu comme un bien pour soi, le bien pour soi exclut parfois celui des autres, L’amour du prochain vacille, jusqu’à être remplacé par la crainte du prochain.

Une pandémie s’insinue dans les corps, tout en s’en prenant à la société. Rudolf Virchow disait à la fin du XIXème siècle, d’une façon étonnante, si parlante, qu’une pandémie est un phénomène social avec quelques aspects médicaux ! À quoi il faut sûrement ajouter des phénomènes subjectifs tels que la haine, mais aussi l’angoisse. Une pandémie n’est pas seulement  l’impact d’un virus contre la vie. Elle révèle aussi des forces de la mort dans la vie, une tendance à la mort, présente dans la vie. Une tendance secrète, intime, cachée, insidieuse, qui agit à l’insu de chacun, contre son bien, contre le bien de l’autre, jusqu’à déboucher sur la haine de l’autre, parfois jusqu’à la destructivité.

N’est-ce pas ce que montre la pandémie qui nous a frappé et qui continue sa course ? Une pandémie peut en cacher une autre : la pandémie virale se double d’une pandémie de haine contre l’autre qui soulève la responsabilité de chacun. Si le combat contre la pandémie est un combat pour la vie, cela n’empêche pas qu’un travail de mort soit en jeu au cœur même de cette lutte, un travail de haine: une haine pour se sauver, pour défendre la vie, sa vie.

Ces mouvements contradictoires s’intriquent, se cristallisent dans l’ambivalence. L’ambivalence, c’est la coexistence simultanée de forces contraires, non compatibles: confiance et défiance, peur et défi, solidarité et haine. L’autre devient un danger pour soi. Même les enfants deviennent potentiellement une menace pour les générations qui les précèdent, pour les plus fragiles, amenant au risque d’une crise intergénérationnelle sans précédent.

Des tensions qui prennent forme dans la haine. Ou plus exactement qui la dévoilent chez chacun. D’où la question de savoir quelles pourraient être ses sources subjectives? La haine provient-elle de la peur, de l’angoisse, d’une détresse fondamentale dont l’homme se sauve en passant par la haine ? C’est une contradiction fondamentale – plus précisément un paradoxe de la haine – entre ses racines et ses conséquences : l’humain se sauve à travers la haine. Freud pointe justement ce paradoxe dans sa réponse à Einstein en 1932 sur la question Pourquoi la guerre ?: « L’être vivant préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant celle d’autrui ».

Mais de quoi l’humain se préserve-t-il en se retournant contre l’autre ? Quelle menace  peut conduire à la haine de l’autre ? S’agit-il vraiment d’une peur de l’autre ? Ou d’une peur de soi, d’une peur de quelque chose en soi ? D’une angoisse sans résolution, sans autre résolution que la haine. Il y a paradoxalement quelque-chose de vital dans la haine, même si c’est une tendance qui va contre la vie.

Que faire pour sortir de l’angoisse, pour sortir de la haine, pour que quelque chose de nouveau surgisse au-delà d’un crise généralisée, aux conséquences tant intimes que collectives, tant subjectives que politiques ? La démocratie pourrait-elle reprendre ses droits, s’en trouver renouvelée, se refonder ? Ou au contraire irons-nous vers la répétition du pire ?

Une pandémie est-elle toujours à risque de déboucher sur un système totalitaire. Camus montrait déjà dans « L’état de siège » à quel point une épidémie risque d’aller vers un régime totalitaire, en silence, insidieusement, avec le consentement de tous, sur la base de la peur. La peur nourrit la servitude: une servitude volontaire qui peut s’installer à l’insu de chacun, à l’insu de tous. Une servitude doublée d’une défiance. La peur du virus se double d’un peur de l’autre. Non pas une peur de l’étranger, mais une peur du proche. La défiance envers l’autre devient généralisée. Qu’en sera-t-il des frontières, des liens sociaux, des liens familiaux, de la place des enfants? Qu’en sera-t-il de l’amour ? Qu’en sera-t-il de soi ? Qu’en sera-t-il de la société.

Mais le pire n’est pas toujours sûr ! Dans l’étymologie chinoise, le mot crise se décline dans un double acception, entre danger et opportunité. Comment par-delà la crise redonner sa place à la vie – à la vie comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ? S’il y a une mort qui met un terme à la vie, il y a aussi la mort qui sous-tend la vie. Il y a un lien paradoxal entre la mort et la liberté. Comme le disait si bien Montaigne : « Il est certain que la mort nous attende, attendons-là partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté ». L’issue peut ainsi être surprenante : une issue qui puisse servir d’une impasse, pour créer du nouveau, ce qui suppose sans doute d’inventer ce qu’on ne connaît pas.

François Ansermet est professeur honoraire de  pédopsychiatre
à l’Université de Genève et à l’Université de Lausanne,
psychanalyste, 
membre du Comité consultatif national d’éthique à Paris.

Article Publié dans « Le Temps » du lundi 11 octobre 2021.