Pour toutes les sciences, les arts, les talents, les techniques, prévaut la conviction qu’on ne les possède pas sans se donner de la peine et sans faire l’effort de les apprendre et de les pratiquer. Si quiconque ayant des yeux et des doigts, à qui on fournit du cuir et un instrument, n’est pas pour cela en mesure de faire des souliers, de nos jours domine le préjugé selon lequel chacun sait immédiatement philosopher et apprécier la philosophie puisqu’il possède l’unité de mesure nécessaire dans sa raison naturelle – comme si chacun ne possédait pas aussi dans son pied la mesure d’un soulier1.

Une des visées de la Préface à la Phénoménologie de l’Esprit est d’orienter le lecteur sur la position qu’il doit garder dans l’expérience philosophique. Ce sont des recommandations techniques qui me semblent être fort pertinentes pour notre pratique quotidienne dans le champ analytique.

Pour simplifier les choses, et puisque Hegel utilise comme exemples des propositions, posons trois termes : il y a le penseur, voire le philosophe, que Hegel désigne dans certains passages comme le Moi, il y a le Sujet, c’est ce à quoi on pense, on parle, mais aussi bien le Sujet de la proposition, et enfin il y a le prédicat de ce Sujet.

Moi       Sujet       Prédicat

Hegel va décrire trois positions dans l’expérience philosophique, ces positions décrivent le rapport entre le Moi et le Sujet.

Philosophie naturelle ou la mise en garde au contre-transfert

Hegel fait une aspre critique envers ce qu’il appelle la « philosophie naturelle »2 de l’époque romantique, celle du « sens commun »3. Ce type de philosophie veut que le Moi ait accès au Sujet de façon « immédiate »4, étant « enfoncé »5 et se perdant soi-même dans le Sujet : c’est une communion, une fusion par les « sentiments »6, le tout procède de façon « intuitive »7, dans une « affinité instinctive »8 entre Moi et Sujet.

Ici ce n’est pas tellement question de prédicat, il n’y a rien à dire, c’est du ressenti :

Moi <=> Sujet // Prédicat

Cette philosophie naturelle n’est pas similaire à la position qui gardent les partisans du contre-transfert ? L’idée qu’on puisse accéder directement, via nos éprouvés, à l’histoire inconsciente du patient. Voire même la participation émotionnelle de l’analyste dans la cure, qui vient remplacer l’interprétation, voire le prédicat. C’est réduire ce qui se passe, ce qui est dit chez l’analysant aux émotions de l’analyste. Notre pratique exige au contraire un profond respect des signifiants des analysants.

Il est aussi intéressant de pointer que l’intuition en allemand est Anschauung, qui renvoi à la vue : façon de voir (cfr. Le verbe schauen, regarder). Cette position me semble donc se fonder, dans nos termes, à un instant de voir qui phagocyte le temps pour comprendre et le moment de conclure. C’est, pour reprendre Hegel avec Lacan, la nuit où tous les prisonniers sont noirs.

La ratiocination ou la tentation d’occuper la place de l’analysant

Il faut donc réintroduire le prédicat, le langage, l’interprétation. Pourtant Hegel met en garde le lecteur sur une autre position à éviter : la « ratiocination »9 du Moi.

Le Moi n’est plus enfoncé dans le Sujet par la communion sentimental, mais il « se fixe au-dessus »10 du Sujet : il utilise une « sagesse arbitraire acquise ailleurs »11, extérieure au Sujet lui-même, en la lui imposant, ceci au lieu de laisser la « liberté »12 au Sujet de suivre son propre « auto-mouvement »13. Hegel parle aussi de « vanité »14 des « incursions personnelles »15 du Moi dans le Sujet.

Moi => (Sujet – Prédicat)

Ici nous avons le bon pas, réintroduction du langage, du prédicat, mais dans la mauvaise direction, le Moi imposant ses prédicats arbitraires au Sujet : « le sujet est pris comme un point fixe [où…] les prédicats sont attachés »16.

Pensons à la petite incursion personnelle de Ernst Kris : ne se contentant pas des dires du patient, il cherche ailleurs, il vérifie, avec surement les meilleures intentions au monde, que le patient ne fait pas du plagiat. Il le lui dit, il le lui impose. On connait la suite.

Ça peut aussi être la position de certains post-freudiens, où pendant que l’analysé parle, ils laissent libre cours à leurs propres associations. Par exemple, ils aiment répéter : il/elle m’a fait fantasmer que…

Comme on verra dans la dernière partie, le Moi pour Hegel doit se mettre entre parenthèses. Dans notre champ ça signifie qu’il faut se laisser conduire, enseigner par l’analysant : considérer chaque cas comme nouveau, dixit Freud.

La philosophie spéculative ou il faut le temps

Cette mise entre parenthèses du Moi est décrite par Hegel dans la « philosophie spéculative »17. La différence avec ce qui précède est que, tout en restant au niveau de la proposition, du langage, la liberté qui se donnait le Moi doit être « enfoncée »18 dans le Sujet, ce dernier ayant la liberté de son auto-mouvement.

Hegel nous dit que de ce fait « le prédicat [est] lui-même exprimé comme un sujet »19. C’est-à-dire qu’au lieu d’être un support fixe et inerte, le sujet se déplace, il se retrouve au niveau du prédicat :

(Moi) => Sujet – Sujet’

En nos termes, je dirais tout uniment que c’est laisser la parole à l’analysant, le laisser travailler.

Hegel dit que dans la philosophie spéculative, le Moi « s’abandonne »20 dans le Sujet, mais non plus comme dans le premier cas de figure avec les (ses) sentiments et intuitions, mais avec un « effort tendu de la conception »21, une « attention concentrée »22 sur le devenir du Sujet. Chez nous, c’est l’attention également portée sur le discours du sujet (gleichschwebende, cfr. Freud). Notre compréhension, nos significations personnelles étant mises entre parenthèses : c’est en effet un effort, voire un forçage !

Précisons que cet auto-mouvement du Sujet n’est en rien immédiat : Hegel martèle dans toute la Préface qu’il faut le temps ! Le Moi est là pour accompagner le Sujet dans ce long chemin. Pour les petits malins qui voudraient arriver immédiatement au but, Hegel dit bien qu’il faut « supporter la longueur du chemin »23, il n’y a pas de « voie plus courte »24, pas de raccourcis. Il faut « s’arrêter à chaque moment et séjourner en lui »25, ne pas être « impatient »26, autant du côté du Sujet que du Moi qui l’accompagne pendant tout le temps qu’il faudra.

 

Notes :

  1. G.W.F. Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit, trad. J. Hyppolite, pp.57-58.
  2. Ibid., p.58.
  3. Ibid., p.5.
  4. Ibid., p.14.
  5. Ibid., p.51.
  6. Ibid., p.59.
  7. Ibid., p.44.
  8. Ibid.
  9. Ibid., p.51.
  10. Ibid., p.47.
  11. Ibid., p.51.
  12. Ibid.
  13. Ibid., p.22.
  14. Ibid., p.51.
  15. Ibid.
  16. Ibid., p.21.
  17. Ibid., p.50.
  18. Ibid., p.51.
  19. Ibid., p.54.
  20. Ibid., p.47.
  21. Ibid., p.50.
  22. Ibid., p.51.
  23. Ibid., p.27.
  24. Ibid.
  25. Ibid.
  26. Ibid.