Thèse

Parler d’interprétation, c’est revenir à la parole et au langage. C’est interroger l’action de l’analyste, se demander d’où il énonce ce qu’il énonce par rapport à la parole qui lui est adressée. C’est aussi interroger l’expérience de l’analyse elle-même afin de révéler, si je puis dire, le cœur, le battement de cœur dont elle est issue et qui en fait une pratique singulière par rapport à d’autres. Il s’agit, en somme, de balayer les diverses conceptions de l’humain, les plus idéales et même les plus désenchantées, pour  » montrer « ,  » imaginer le réel  » qui nous concerne en tant que corps parlants, ce que Lacan a fait à diverses reprises et, si je puis dire, de plus en plus de manière  » directe « , en passant des schémas aux mathèmes et à la topologie. Il s’agit de montrer quel est le traumatisme de structure dans lequel nagent ces corps parlants à leur naissance – ils y nagent dans la mesure où il les précède – et ce qui, dans ce  » bain commun « , les rend néanmoins si singuliers, tels des épars désassortis , sans aucune possibilité de relation entre eux. 10 juin 1980, Séminaire Dissolution, inexorable et inéluctable est le titre de cette thèse, Le malentendu. Je la cite :

« Soyons ici radicaux : votre corps est le fruit d’une lignée dont une bonne partie de vos malheurs tient à ce que déjà elle nageait dans le malentendu tant qu’elle pouvait. Elle nageait pour la simple raison qu’elle parlêtrait à qui mieux-mieux. C’est ce qu’elle vous a transmis en vous “donnant la vie”, comme on dit. C’est de ça que vous héritez. Et c’est ce qui explique votre malaise dans votre peau, quand c’est le cas. Le malentendu est déjà d’avant. Pour autant que dès avant ce beau legs, vous faites partie, ou plutôt vous faites part du bafouillage de vos ascendants. Pas besoin que vous bafouilliez vous-même. Dès avant, ce qui vous soutient au titre de l’inconscient, soit du malentendu, s’enracine là. »1

Hypothèse

« Interprétations exemplaires qui ont eu des effets ». Les effets, oui c’est de là qu’il faut prendre le thème de l’interprétation. Lacan à partir de La direction de la cure, je me souviens du titre du chapitre Quelle est la place de l’interprétation2, mais aussi un peu avant, aborde souvent le thème de l’interprétation à partir de l’acting out. Dans la leçon du 8 mars 1967 de son séminaire sur Logique du fantasme, il dit qu’il est nécessaire de situer l’interprétation, dont les dérives ont pris le chemin du déclin révélant l’insuffisance et la difficulté de la part des psychanalystes à articuler quoi que ce soit d’un point de vue théorique, dans le registre de l’acte. Ce n’est en effet que sur la base de ce registre que l’action analytique peut atteindre dans un rapport correct la structure qui lie le sujet et sa satisfaction, sans courir après le sujet lui-même déjà pris dans ses fallaces et ses tromperies.3

Ici, il s’agit d’un autre commentaire sur le cas du psychanalyste Ernst Kris, l’homme aux cervelles fraîches, que vous connaissez tous. Le symptôme de cet analysant peut se résumer à son auto-accusation d’être un plagiaire. Kris procède à la dissipation du « malentendu » de ce symptôme, en voulant le corriger et l’éliminer. Il informe le patient que, ayant pris le volume en question, il n’a rien trouvé de particulièrement original dont il aurait pu tirer profit. En bref, ce n’est qu’un malentendu ! Mais de qui ? De l’analysant, comme voudrait nous le faire croire l’analyste, qui persiste dans le  » malentendu  » ou de l’analyste lui-même qui, perdant la boussole de son intervention, en lisant mal, dans le sens de la surface vers la profondeur, réduit la lecture de l’inconscient à une rectification d’examen de la réalité ? Comme Lacan nous dit ici ce que l’inconscient crie, à savoir qu’il n’y a pas d’acte sexuel, ce ne peut être que la pratique de la psychanalyse elle-même, d’une certaine psychanalyse bien entendu, qui le fait taire. Comme Lacan l’énonce dans Le malentendu : « Je ne dis pas que le verbe soit créateur. Je dis tout autre chose parce que ma pratique le comporte : je dis que le verbe est inconscient – soit malentendu. […] Quant à la psychanalyse, son exploit, c’est d’exploiter le malentendu. Avec, au terme, une révélation qui est celle du fantasme. »4

Hypothèse donc : « Quel rapport celui qui interprète entretient-il avec le malentendu de la structure ? L’exploite-t-il avec à la fin une révélation qui est celle du fantasme ? »5 Ou le nourrit-il, le corrige-t-il, etc., autant de déviations que peuvent rencontrer les destinées de la thérapeutique et de ses innombrables techniques d’assistance ?

De mon stupide bafouillage et du bain dans ce qui m’a précédé

Une phase plutôt pointue de l’analyse. Dernières gouttes de salive d’une langue, très obstinée et tout aussi insatisfaite dans son alacrité au travail de dire. L’analyste ponctue et tranche la  » stupidité  » de l’acharnement acéphale par des bruits et des sons continus de la langue, entre la douceur jouie du la lallation et la rudesse insupportable de la succion de la langue. Il faut noter qu’un rêve s’était produit auparavant, dans lequel l’analyste ouvrait sa chemise et ses seins tombaient. Effet de cette intervention de l’analyste : un rêve. « D’un trou dans un mur, une langue masculine apparaît, m’invitant par des mouvements sifflants à m’approcher. Un peu je regarde et un peu j’essaie de me mettre à l’abri. Dans cet « entre » [en italien : tra] hésitant, je réponds résolu à un moment donné qu’elle peut rester là, en m’en allant ». A l’énoncé de ce rêve, l’analyste coupe court à la séance par une dernière aspiration incisive.

Torsion

L’extimité de cette jouissance ouvre à son assomption. Du bafouillage qui m’a précédé et dans lequel en flottant « entre », mais sans pouvoir nager, je me sentais aspiré, le sinthome-bouée de l’osso buco est isolé, révélant la matrice du sinthome que j’ai pu dire à l’aide de l’osso buco, de la langue et de l’objet rien. « Mais tout ça, c’était leur délire ! !! » a été ma façon, à la fin, de me séparer d’une aliénation sans solution du côté de la vérité, en assumant la marque de la jouissance, longtemps dénoncée comme celle de l’autre et comme insupportable, en tant que reste, solution d’impasse et outil d’invention devant le traumatisme auquel j’étais confronté. Ma version délirante du malentendu et du bafouillage, je peux maintenant le dire, était « mal/mâle-entendu », ayant choisi depuis longtemps de me voiler les yeux avec des lunettes, supposées made in mother, bien entendu vers ma version du malentendu, en croyant que : « Tout le mal est dans le mâle ».

Conclusion :

Jacques-Alain Miller, dans L’interprétation à l’envers, soulignant la pertinence de ce point pour la question du terminable et de l’interminable dans l’analyse, dit : « Une pratique qui vise dans le sujet le sinthome n’interprète pas à l’instar de l’inconscient. Interpréter à l’instar de l’inconscient, c’est rester au service du principe de plaisir. […] Interpréter au service du principe de plaisir – ne cherchez pas ailleurs le principe de l’analyse interminable. Ce n’est pas là ce que Lacan appelle « la voie d’un vrai réveil pour le sujet ». […] Il y a une autre voie […] Cette voie, on continuera si l’on veut de l’appeler « interprétation », bien qu’elle n’ait plus rien à voir avec le système de l’interprétation, sinon à en être son envers. […] L’autre voie consiste à retenir S2, à ne pas l’ajouter aux fins de cerner S1. C’est reconduire le sujet aux signifiants proprement élémentaires sur lesquels il a, dans sa névrose, déliré. »6

Ce texte passionnant a été prononcé par Davide Pegoraro à Rome, le 29 mai 2022, lors du récent congrès de la SLP « Interprétations exemplaires qui ont eu des effets » : je remercie Davide Pegoraro, AE en exercice de l’École Une, l’AMP, de m’avoir autorisée à le traduire, et d’avoir permis qu’il soit publié sur notre blog. Violaine Clément.

 

Notes :

  1. Jacques Lacan, “Le malentendu”, Aux confins du Séminaire, Navarin, Paris 2021, 74-75.
  2. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1961 [juil. 1958]), Écrits, Seuil, Paris 1966, 592.
  3. Jacques Lacan, La logique du fantasme, Le séminaire, livre XIV (1966-1967), inédit, leçon du 8 mars 1967.
  4. Jacques Lacan, “Le malentendu”, op. cit., 73-74.
  5. Ibidem.
  6. Jacques-Alain Miller, “L’interprétation à l’envers”, La cause freudienne n° 32, E.C.F., diffusion Navarin Seuil, Paris 1996, 12. Paru aussi dans l’Hebdo-blog n° 230, 7 mars 2021.