Atelier de Criminologie Lacanienne 2019-2021 ASREEP-NLS : Conférence de Dominique Holvoet à Aigle le 24/09/2021.

Argument :

Lacan a fait de la jouissance un concept majeur de son enseignement non sans avoir préparé son auditoire à prendre la mesure de l’impact de la langue sur le corps parlant. En cela la pulsion n’est pas l’instinct.

Nous nous arrêterons au cœur de son développement au moment du Séminaire 11 dans lequel il déplie le concept freudien de pulsion pour en aiguiser toutes les arêtes !

Nous irons de surprise en surprise quant à découvrir ce que la satisfaction recèle de détour et de paradoxe entre la sublimation, le plaisir du déplaisir et tout le mal que le parlêtre se donne pour l’obtenir.

Quelque chose insiste dans une poussée constante qui relève strictement de la subjectivité et non d’un archaïsme pulsionnel qu’on ne repère nulle part. La pulsion constitue toujours une trajectoire complexe qui doit hypnotiser le désir de l’analyste dans son acte.

Jouissance et droit

Le titre et l’argument de l’Atelier de criminologie lacanienne qui nous réunit ce soir fait écho à la figure de Janus que Lacan présente dans son écrit “Kant avec Sade” : jouissance et droit, droit et jouissance se présentent comme les deux faces de la même pièce. L’impératif moral de Kant énonce ceci : « Agis de telle sorte que le principe de ton action puisse être érigée en loi universelle »1, c’est une morale de pur devoir pour laquelle la jouissance qu’on pourrait en retirer ne compte pas. Eh bien pour Lacan ce sens du devoir n’est que l’envers de l’injonction sadienne qui énonce le droit que j’ai à jouir de ton corps2. Autrement dit le droit recèle lui aussi une jouissance, en tout cas n’échappe pas à la jouissance de son exercice qui vise pourtant a priori une régulation de la jouissance. Le moraliste est ainsi en quelque sorte un jouisseur qui s’ignore. A partir de cette image de janus je me suis lancé dans un petit exercice de traduction de ce titre.

On pourrait traduire jouissance et droit par le binôme perversion et paranoïa: le pervers qui se pense maître de sa jouissance d’un côté et le paranoïaque qui a toujours le droit pour lui de l’autre. Dans son Séminaire SILET, Jacques-Alain Miller fait valoir que perversion et paranoïa sont l’une et l’autre des figures originelles du sujet3, selon l’angle de vue que l’on prend. Si l’on prend comme angle de vue le stade du miroir, c’est-à-dire ce moment fondateur où l’enfant reconnaît son image comme étant la sienne, nous sommes du côté du fondement paranoïaque de la personnalité. Le stade du miroir est le modèle de l’identification primordiale, ce moment psychogénétique où l’enfant se reconnaît pour la première fois dans un miroir. Il témoigne d’ailleurs d’une jubilation manifeste de se saisir ainsi comme “je”, comme “soi”. Mais dans cette rencontre avec le soi, avec donc un autre lui-même, se loge une intention agressive en tant que ce semblable est aussi un rival. Ce moment fondateur fixe le rapport à l’autre en tant semblable où se mêle le double enjeu du pacte et de la rivalité qui reproduit la duplicité de notre binôme droit et jouissance. La personnalité paranoïaque met en doute tout pacte possible au profit d’une suspicion constante d’une nuisance rivale. Là se loge la jouissance insue du censeur révélée par le paranoïaque qui se fait maître du monde.

La perversion serait aussi sous un autre angle une structure originelle du sujet biface que nous étudions. C’est ce qu’indique Freud quand il fait du jeune enfant un petit pervers polymorphe. Retenons d’ailleurs que cela concerne la vie sexuelle en générale et pas uniquement celle de l’enfant. ”Freud a pu poser la sexualité comme essentiellement polymorphe, [càd] aberrante. Le charme d’une prétendue innocence infantile a été rompu”4. Le sexuel s’impose toujours trop tôt pour le jeune enfant, il fait effraction. Mais il en est ainsi parce que la sexualité en son essence est affaire de signifiant. Ce sera le cœur de mon propos de mettre en valeur le concept psychanalytique qui éclaire ce point et qui est le concept de pulsion. L’enfant éprouve un corps qui se jouit – avant toute éducation qui viendra domestiquer cette jouissance erratique. Mais d’emblée ce jouir du corps passe dans ce que Lacan nomme “les réseaux de la constitution subjective”. Autrement dit d’emblée le corps jouissant est habité par un sujet – ce que Lacan nomme constitution subjective. Cette constitution subjective s’appareille à un organisme vivant pour en faire un corps parlant par sa prise dans les réseaux du signifiant. C’est parce que nous sommes des parlants que le trajet pulsionnel n’est jamais que partiel, aberrant et non harmonique.

A l’acmé de l’œdipe, l’enfant jouit de se croire être le phallus, c’est-à-dire l’objet désirable de l’Autre. Ce concept du phallus en psychanalyse indexe l’objet par excellence dont le modèle, le symbole est l’organe mâle qui se caractérise autant par sa prééminence que par son absence, le phallus comme modèle des objets du désir, c’est l’objet perdu à tout jamais. L’objet ne reste désirable que tant qu’il reste inaccessible. Le névrosé ne l’atteint que par le montage fictionnel de son fantasme, le pervers lui croit l’atteindre dans la réalité car il croit au Phallus sans la castration qui est pourtant sa vérité dernière. Pour le pervers l’objet n’est pas perdu, il le récupère sans cesse dans ses manœuvres complexes… sans cesse veut bien dire qu’il ne le récupère jamais, que ça ne cesse pas de ne pas se réaliser. La perversion comme figure originelle du sujet témoigne ainsi du plus de jouir qui sans cesse est en excès chez tout être parlant.

On peut également traduire le binôme Jouissance et Droit dans les catégories lacaniennes du Réel et du Symbolique. Cette opposition représente tout le parcours réflexif de Lacan qui, partant de Freud, élabore pas à pas une doctrine qui devra résister à l’épreuve du temps. En effet, le temps de la répression sexuelle de l’époque victorienne dans laquelle Freud a vécu, n’est pas celui que nous connaissons. Lacan a indexé notre époque d’une montée au zénith des objets de jouissance, inversement proportionnelle au déclin du père – ce dont témoigne particulièrement la diffusion sans filtre du porno. Le surgissement de la copulation dans le champ de la représentation via le porno était laissée hors champ de l’exhibition des corps dans l’art baroque. Sa diffusion massive à l’époque d’internet ne produit pas un accès à la jouissance plus harmonique – que du contraire. Ce que la psychanalyse nous apprend depuis Freud c’est bien que le principe de plaisir est une régulation, un retour à un état de moindre tension de la jouissance. Ainsi la diffusion massive du porno ne fait qu’accentuer – c’est ce que faisait valoir J-A Miller dans son texte “L’inconscient et le corps parlant – l’absence du rapport sexuel dans le réel, l’impasse structurale liée à la sexualité des êtres parlants que nous sommes. Ce que vise la psychanalyse c’est cet impossible, non pour le vaincre car c’est un impossible, mais pour y prendre appui. L’opération analytique consiste à réduire les symptômes jusqu’à leur noyau et à prendre appui sur ce reste, auquel Lacan a donné le nom de Sinthome. C’est ce qui constitue ce que J-A Miller a appelé l’os d’une cure.

Vous pouvez ainsi déjà lire dans les deux traductions que je propose, celle du binôme perversion/paranoïa autant que celle des registres lacaniens du Réel et du Symbolique que Jouissance et Droit sont les deux faces de la même pièce, à savoir qu’il n’y a pas d’accès à la jouissance sans l’intervention du droit et pas de droit qui ne recèle en son fond une volonté de jouissance. Autrement dit, le principe de plaisir qu’énonce Freud n’est pas du tout un générateur de jouissance. Au contraire le plaisir est ce qui fait limite à la jouissance toujours en excès. Il faut que la jouissance soit refusée, énonce Lacan dans la dernière phrase de son Écrit “Subversion du sujet” pour qu’elle soit atteinte sur l’échelle renversée de la loi du désir ! Il faut la castration pour qu’il y ait un chemin vers la Loi du désir. Mais par ailleurs, il n’y a pas de droit qui puisse résorber de façon exhaustive la jouissance qu’il cherche à réguler. Cette formule de “loi du désir” nous met sur le chemin de ce dont il s’agit, tout comme cette formule “d’échelle renversée de la loi du désir”. Il n’y a pas de désir sans loi, la loi est la condition du désir. Le renversement dont il est question est précisément ce passage par la loi, par la castration, par le manque pour entrer dans la dialectique, dans le mouvement du désir qui se présente comme une quête incessante. Eh bien cette quête incessante c’est ce que représente la pulsion. “La pulsion représente, mais ne fait que représenter, et partiellement, la courbe de l’accomplissement de la sexualité chez le vivant”5.

Montage de la pulsion

Ainsi ce chemin vers la loi du désir porte dans le vocabulaire freudien un nom, c’est ce que les psychanalystes nomme “Pulsion”. La pulsion se distingue de l’instinct en tant qu’elle est dérivation de l’accès à l’objet. L’instinct est un savoir inné du chemin qui mène à l’objet de satisfaction alors que la pulsion constitue une dérivation qui constitue un ratage dans l’obtention de l’objet. La pulsion constitue le moteur de la satisfaction en tant que l’objet est inaccessible, qu’il est perdu comme s’exprime Freud. Et c’est le propre de l’être parlant de ne pas être orienté par l’instinct, donc par un savoir inné, mais par la pulsion, donc par un savoir transmis. Ce qui constitue les sillons du chemin du désir sont les marques laissées par les dires et les dits familiers, donc le plus souvent familiaux. Ces dires et ces dits constituent le réseau de signifiants que j’évoquais juste avant.

Mais comment donc Freud a construit ce cheminement de la pulsion ? Il s’agit d’un montage complexe que Lacan reprend dans la leçon 13 du Séminaire 11, leçon d’où provient la première citation de l’argument, et que j’ai relu pour mon propos. C’est assez dense – je vais tenter de le déplier pli par pli !

La pulsion est un concept fondamental en tant qu’elle relève, note Lacan, d’une sorte de donnée radicale de notre expérience au point qu’on pourrait penser que la pulsion relève du registre de l’organique, qu’il s’agirait de quelque chose de naturel. Certes elle se présente comme irrépressible, ce qui nécessite que l’ordre de la loi intervienne pour la réprimer. Mais la pulsion n’est pas simplement quelque chose qui pousse, elle se distingue de l’instinct en tant qu’elle relève d’un montage complexe que Freud décline en quatre termes. La pulsion se caractérise bien sûr par une poussée mais Freud y ajoute trois autres éléments : il y a la source, l’objet et le but. La pulsion n’est pas à concevoir comme une donnée brute de l’expérience mais plutôt comme une fiction, un montage conceptuel pour tenter de rendre compte de ce qui s’aperçoit dans l’expérience comme irrépressible. Cet irrépressible est certes spécialement sensible dans le traitement des enfants mais se présente dans toute cure analytique où malgré les apaisements des débuts de cure, quelque chose insiste toujours dans la même direction et de façon aberrante.

Avant de déplier ce schéma conceptuel il faut noter que Lacan a mis dix années avant de lever une sorte de tabou sur la pulsion que semblait poser son premier enseignement. Jusqu’au moment de son 11è Séminaire, il faut bien dire qu’il y a chez Lacan une proscription de la pulsion. Elle était reléguée au registre imaginaire, relevant donc du rapport au semblable et non du rapport au grand Autre, à l’instance symbolique du grand Autre. Dans ce temps fondateur de son enseignement, l’accent est mis par Lacan sur la fonction de la parole en psychanalyse en tant qu’intersubjective et la satisfaction est essentiellement liée à la reconnaissance reçue d’une parole de cette instance symbolique. Le sujet donc se satisfait en dernier recours du signifiant. L’analysant se satisfait de belles paroles qui ont pour lui un effet de vérité ! La proscription de la pulsion chez Lacan est donc cohérente avec son point de départ qui accorde à la fonction de la parole et au registre symbolique une place prépondérante. Mais toute la dynamique de la recherche du Dr Lacan sera de réintroduire la pulsion à sa juste place jusqu’au concept qui fait notre propos d’aujourd’hui, celui de jouissance. Mais c’est un concept qui n’apparaîtra que tardivement, après ce Séminaire 11, qui en quelque sorte prépare son apparition.

Ainsi dans ce onzième Séminaire Lacan signale que la pulsion est en général perçue comme une donnée radicale de l’expérience analytique, une sorte d’axiome de départ et que de ce fait on lui reproche une négligence à l’endroit de cette notion qui apparaît si fondamentale. Ce que nous rencontrons dans l’expérience, relève t-il, présente “un caractère irrépressible à travers même les répressions – d’ailleurs s’il doit y avoir répression, c’est qu’il y a au-delà quelque chose qui pousse. Il n’est nul besoin d’aller bien loin dans une analyse d’adulte, il suffit d’être un praticien d’enfants, pour connaître cet élément qui fait le poids clinique de chacun des cas que nous avons à manier, et qui s’appelle la pulsion”6.

Mais comme je l’ai souligné, Lacan invite à renoncer à considérer cette poussée comme du registre du pur organique, ou de primordial ou de l’archaïque, sinon dit-il Freud n’aurait pas parlé d’un au-delà du principe de plaisir. C’est bien de cet au-delà dont la notion de pulsion témoigne, “elle témoigne d’un forçage du principe de plaisir, et du fait qu’il y a une jouissance au-delà de ce principe”7. Ainsi Lacan dans son développement reprend les quatre termes freudiens présents dans la pulsion pour montrer qu’il s’agit d’un montage hétéroclite. Je les rappelle à nouveau : la poussée, la source, l’objet et le but.

Lacan s’emploie à reprendre chacun de ces termes pour montrer en quoi la pulsion ne relève pas de l’organique comme tel mais d’une fonction plus complexe. Concernant le premier terme, la poussée, il se saisit de cette caractéristique essentielle pour Freud qu’il s’agit d’une poussée constante et non d’une poussée momentanée. La pulsion ne relève pas de l’énergie cinétique qui se résout par le mouvement. Lacan indique que “la constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme”8 Ce n’est pas simple à imaginer une décharge qui se produit par une poussée d’une force constante ! Cela m’évoque une autre expression de Lacan qui traduit les besoins vitaux comme plutôt “l’urgence de la vie”. Il y a quelque chose de cette urgence de la vie qui se présente dans cette poussée constante qui est le premier terme du montage quadripartite de la pulsion freudienne.
Le second terme est le but. Puisque Freud distingue but et objet, on peut déjà en déduire que le but n’est pas l’objet, n’est pas l’obtention de l’objet. Aucun objet ne peut satisfaire la pulsion, ne peut satisfaire ce qui se présente comme urgence de la vie, comme exigence pulsionnelle. Le but de la pulsion n’est pas en tant que telle la satisfaction produite par l’obtention de l’objet. Nous ne sommes pas dans un schéma où la faim comme besoin se trouverait satisfaite par la dévoration d’un plat alléchant. La satisfaction peut tout aussi bien s’obtenir par la sublimation qui pourtant est, souligne Freud, inhibée quant au but. Il y a mille manières de se satisfaire et par là la fonction de la pulsion est précisément de mettre en question ce qu’il en est de la satisfaction. Et c’est tout le sel de l’extrait repris dans l’argument et que vous trouvez page 151 du Séminaire où Lacan note que les symptômes qui pourtant sont précisément ce qui cloche, ce qui fait souffrir le sujet, eh bien que les symptômes relèvent eux aussi de la satisfaction. Vous vous souvenez de sa formule “en étant dans cet état si peu contentatif, ils se contentent”. Vous avez là l’os de ce que vise l’opération analytique qui est de rectifier tout le mal que se donne l’analysant pour se satisfaire. “C’est au niveau de la pulsion que l’état de satisfaction est à rectifier”. L’analyse consiste à déceler les tours et surtout les détours auxquels se voue l’analysant pour obtenir satisfaction. Ces tours et détours s’articulent autour d’un point de fixation et se répètent sans cesse pour produire le symptôme qui seul s’en contente. Oui, vous avez bien entendu, c’est le symptôme qui est heureux en cette affaire. Dans un Séminaire ultérieur, le 17, Lacan a cette formule amusante pour parler du bonheur. Il dit “au bonheur du phallus” tout en ajoutant, pas du porteur du dit. Ici nous pourrions paraphraser : au bonheur du symptôme mais justement pas de celui qui le supporte. C’est d’ailleurs l’insupportable du symptôme qui conduit à pousser la porte d’un analyste. Et c’est le fait que le symptôme est jouissance qui fait qu’il persiste, se répète autour du point de fixation.

Donc le but n’est pas l’objet, le but n’est pas d’obtenir l’objet mais alors quel est-t-il ? Le but est la satisfaction par des moyens détournés. “Quand [bien] même vous gaveriez la bouche, ce n’est pas de la nourriture qu’elle se satisfait, c’est du plaisir de la bouche”9 Vous pouvez donc aisément en déduire que l’objet, troisième terme du schéma freudien, est parfaitement indifférent, il n’a aucune espèce d’importance. A ceci près cependant qu’il faut l’objet, quel qu’il soit donc, pour que la pulsion en fasse le tour. Je vous parlais à l’instant des tours et détours nécessaires à la satisfaction – eh bien l’objet est là pour que la pulsion en fasse le tour. Cet objet indifférent Lacan l’a désigné d’objet cause du désir. Cet objet est à l’origine du désir, il est sa cause, la pulsion cherche à l’atteindre, le vise mais le rate et en fait le tour pour retrouver l’état d’homéostase qui est le propre du principe de plaisir. Lacan note par ailleurs l’ambiguïté dans la langue française du mot tour, qui désigne à la fois le tournage en rond de la pulsion mais aussi une sorte de tour de passe passe, tour d’escamotage où la pulsion ferait semblant d’atteindre son objet, elle ferait semblant d’y parvenir pour mieux masquer son ratage. L’escamotage tient en fait à la nature de l’objet car c’est lui le semblant. L’objet de la pulsion fait semblant d’objet. A sa place il y a une béance. Qu’il y ait l’objet dans la réalité c’est ce que cherche à croire et à faire croire le pervers de tout à l’heure. Il se convainc qu’il atteint son objet sans le manquer.

Venons-en au quatrième et dernier terme du montage que Lacan reprend de Freud pour saisir ce concept de pulsion, à savoir la source. Si nous n’avons pas trouvé de fonction de régulation vitale dans les trois premiers termes, chacun étant décrit par Freud comme finalement hors nature, on pourrait s’attendre à trouver cette régulation vitale dans la source de la pulsion – la pulsion trouve-t-elle sa source dans l’organisme ? Ce que nous pouvons dire c’est que la pulsion prend sa source dans la zone érogène. Eh bien là encore Lacan montre que ce n’est pas l’organisme qui se trouve ici intéressé par la pulsion – en tout cas pas de façon directe. J’ai parlé plus haut des plaisirs de la bouche, à entendre comme une expression qui indique que ces plaisirs commencent par la lecture du menu. Là encore il y a médiation par le signifiant. Pourquoi parle-t-on de la bouche et pas de l’œsophage ou de l’estomac, tout autant intéressé dans la fonction organique de l’oralité ? Nous différencions la bouche en tant qu’elle se démarque par sa structure de bord. Les zones érogènes se caractérisent ainsi par leur structure de bord. L’érogène est situé au niveau des lèvres et de l’enclos des dents, de même que c’est la marge de l’anus qui est intéressé par l’érogénéité de la pulsion anale. Autrement dit, ce n’est pas directement au niveau de l’organisme vivant que Freud situe la pulsion mais au niveau du corps en tant que dessiné, engendré par le langage. A ce titre il faut se faire à cette évidence que nous donne la clinique par exemple de l’enfant autiste, que tous les sujets n’ont pas un corps, un corps constitué comme tel. Ce que nous appréhendons comme notre corps est constitué par le stade du miroir qui s’accompagne de la nomination par l’Autre qui nous décerne un corps.

Finalement la pulsion ressemble à un montage hétéroclite, bizarroïde, foncièrement anormal quant aux fonctions vitales de l’organisme. C’est cela qu’il faut retenir. Un corps se jouit d’une façon biscornue. Si certains jouissent de s’exhiber et d’autres de regarder de façon voyeuriste (voir/être vu), si certains autres jouissent de façon masochiste et d’autres d’actions sadiques, c’est déjà pour Freud, en raison de retournement grammaticaux où s’inversent le sujet et l’objet. C’est en tant qu’être parlant que le corps est intéressé dans la pulsion et particulièrement dans une structure d’aller-retour que Lacan qualifie de réversion signifiante : voir, être vu; tourmenter, être tourmenté, chier, se faire chier etc.

Vous savez que Lacan va traduire la dimension grammaticale pointée par Freud dans sa formule fameuse que “l’inconscient est structuré comme un langage” – ce qui veut dire que c’est la structure linguistique qui “donne son statut à l’inconscient”10. C’est le thème de travail de la NLS autour de fixation et répétition d’étudier précisément ce statut de l’inconscient comme structure autonome d’un jeu combinatoire des signifiants qui se répètent avant toute émergence subjective. Mais c’est précisément ce qui a constitué l’obstacle épistémologique majeur pour Lacan que cette détermination symbolique présubjective qui pouvait conduire comme il le dit lui-même dans son Écrit “subversion du sujet” à “une exhaustion purement dialectique de l’être”.

La répétition

Le Séminaire 11, souligne J-A Miller, tire les leçons des dix premières années de l’enseignement de Lacan. La définition de l’inconscient est consubstantielle de l’automatisme de répétition en tant que ce qui fait preuve de l’inconscient, ce qui constitue la mémoire freudienne, l’histoire du sujet, c’est ce retour des mêmes signifiants dans la continuité de l’autonomie de la langue. Mais à côté Lacan introduit à ce stade de son enseignement, une discontinuité, une vacillation dans la répétition. Il n’y a pas une répétition mais deux.

Il y a en effet l’automatisme de répétition qui est motivé par la structure linguistique de l’inconscient. Il y a des signifiants qui se répètent, qui insistent, qui reviennent, qui font bloc magique et qui constituent l’opération autonome du jeu combinatoire des signifiants – on pourrait dire hors sujet, de façon quasi présubjective.

Et puis il y a “le sujet se manifestant comme un achoppement, une défaillance, une fêlure, une discontinuité, une vacillation dans cette répétition”11.

La première forme de répétition relève de la répétition automaton. Le modèle en est le Fort-Da dans sa version première d’annulation de l’objet par le signifiant. Il s’agit d’une observation de Freud attentif au jeu auquel se voue son neveu encore au berceau. Le nourrisson jette par dessus bord une bobine qui par bonheur se trouve reliée à un fil que l’enfant tire vers lui pour récupérer l’objet rejeté. C’est une observation que tout jeune parent peut faire, sauf qu’en général le fil c’est la main du parent qui incessamment remet l’objet dans les mains de l’enfant. Le neveu de Freud accompagne son geste de deux signifiants : “Fort” qui signifie “loin” et à la récupération il crie un “Da” de satisfaction, oui ! L’objet se trouve ainsi annulé au profit du signifiant, il est asservi au symbole. “Le signifiant annule ce qu’est l’objet, la satisfaction qu’il peut donner, et remplace cette satisfaction par la répétition signifiante”12. Nous avons là la répétition automaton, pure rature de l’objet.

Mais l’histoire peut s’écrire à l’envers car l’enfant insiste à jeter l’objet par dessus bord. Et s’il y avait là une autre satisfaction, plus obscure, qui pourrait se lire comme une quasi automutilation. Car si – pour reprendre la citation de Lacan de tout à l’heure au bas de la page 161 du S11 – si la pulsion ne fait que représenter et partiellement, la courbe de l’accomplissement de la sexualité chez le vivant, Lacan ajoute encore : Comment s’étonner que son dernier terme soit la mort ? Puisque la présence du sexe chez le vivant est lié à la mort. Il cite Héraclite “A l’arc est donné le nom de la vie et son œuvre est la mort”.

Nous voyons se dessiner là l’autre versant de la répétition que Lacan nomme en reprenant les catégories d’Aristote, la répétition Tuché. Si le signifiant vient annuler l’objet, il en reste toujours quelque chose, il reste le fantôme de l’objet – ce que Lacan va appeler l’objet petit a. Et la trajectoire qu’effectue la pulsion – comme nous l’avons étudié à l’instant – vise l’objet devenu fantôme, devenu réel, et ne cesse de le manquer. La satisfaction ne tient donc pas à l’obtention de l’objet mais au détour effectué en le visant. C’est une rencontre qui se répète comme éternellement manquée. Cet objet est ce qui reste d’inassimilable à la symbolisation, c’est un objet innommable et invisible, c’est le traumatisme comme tel. Ce dont l’enfant se sépare est à lire comme une automutilation par laquelle l’objet bobine n’est que le représentant d’autre chose, une chose jamais acquise, qui est une perte initiale. Cette répétition Tuché qui vise cette objet irrécupérable constitue une répétition de l’évitement du réel du trauma.

J-A Miller a une belle formule pour dire cela : “la répétition c’est la déception continuée de la rencontre avec l’objet a, tandis que le tranfert présentifie cet objet a”. La répétition c’est le mouvement par lequel l’objet a est manqué, escamoté. Le transfert l’opération par laquelle l’objet a est présentifié. Et c’est ce que réalise la cure analytique de faire revenir au-devant de la scène cet objet, ce fantôme qui s’habille du masque du fantasme.

Le désir de l’analyste

Pour conclure je voudrais m’arrêter sur un repère de la pratique que Lacan nous donne à la toute fin du Séminaire 11, Séminaire qui fait le tour des 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse pour les subsumer. Dans la dernière leçon Lacan nous donne ce qu’il nomme une formule-repère. C’est très connu mais pas si simple à assimiler.

Je le cite : “Si le transfert est ce qui de la pulsion, écarte la demande, le désir de l’analyste est ce qui l’y ramène. Et par cette voie il isole le a, il le met à la plus grande distance possible du I que lui, l’analyste, est appelé par le sujet à incarner. C’est de cette idéalisation que l’analyste a à déchoir pour être le support de l’a séparateur, dans la mesure où son désir lui permet, dans une hypnose à l’envers, d’incarner, lui, l’hypnotisé”. Fin de citation, p 245 du S11.

Incarner l’hypnotisé veut dire que l’analyste a à prendre la place de celui qui se ne laisse capter que par l’objet petit a, objet de la pulsion. Pour parvenir à occuper cette position, Lacan indique qu’il faut à l’analyste le support de son propre désir – entendez son désir tel que produit par sa propre analyse. Ce désir doit rester un x, une énigme, de façon à ne pas favoriser, alimenter l’identification à l’analyste mais au contraire à laisser une place vide qui provoquera l’émergence de la pulsion.

Le transfert écarte la demande de la pulsion car le transfert pousse à l’identification, “le transfert s’exerce dans le sens de ramener la demande à l’identification”. Il faut une opération particulière de l’analyste pour ne pas ouvrir le champ libre à l’identification. Le moteur de cette opération est la présence d’un désir soutenu par l’analyste afin de ménager la place à l’émergence de la pulsion, désir qui ne recule pas devant ce qui se satisfait dans l’inconfort qui fait la plainte analysante.

Le transfert écarte la demande de la pulsion du fait qu’il favorise l’identification. Les identifications viennent faire bouchon à ce qui insiste dans la demande. C’est une forme de traitement simple et symptomatique : devenir pompier pour traiter sa pyromanie, policier pour traiter sa petite délinquance.

Il est exigible d’un analyste que sa pratique soit orientée par ce repère fondamental de ramener la demande à ce qui la motive, à savoir cette poussée constante pulsionnelle. Incarner l’hypnotiser veut dire de ne pas baisser les yeux devant ce qui se satisfait derrière le voile de toutes les identifications.

 

Notes :

  1. Encyclopédie Larousse, article Impératif catégorique.
  2. « J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir ». J. Lacan, Kant avec Sade, p. 768-769.
  3. Miller J-A, Silet, leçon du 01/02/1995.
  4. Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 161.
  5. Lacan J., op. cit.,p. 161.
  6. Lacan J., op.cit , p. 148.
  7. J-A Miller, Cours de l’Orientation lacanienne, Silet, leçon du 15/03/1995.
  8. Lacan J., op.cit., S. XI, p. 150.
  9. Lacan J., op. cit., p. 153.
  10. Lacan J., op. cit., p 24.
  11. Miller J-A, Silet, leçon XII.
  12. Miller J-A, Silet, leçon XII.