Domenico Cosenza, AME de la Scuola Lacaniana di Psicoanalisi et de l’AMP, a été invité par Sofia Guaraguara, membre de la NLS, de la NEL et de l’AMP, Responsable de Commission migration contemporaine AGPsy. Festi-Kultura et AGPsy nous autorisent à publier ce texte. On trouvera ici une conversation qu’il nous avait accordée en juin 2020 : Conversation avec Domenico Cosenza.

Conférence de Genève du 9 octobre 2021 pour les 20 ans de Maison Kultura « Tous différents, tous citoyens ».

Bonjour

0. Remerciements

À tous et à toutes. C’est un grand plaisir pour moi de participer au FESTI-KULTURA aujourd’hui, et je suis très reconnaissant à ma collègue Sofia Guaraguara, aux institutions genevoises qui président à l’organisation du Festival FESTI-KULTURA, Encuentro-Rencontre et l’AGPsy de m’avoir invité à cet événement. Cet événement intervient à un moment très particulier, dans lequel, au moins en Europe, la longue crise liée à la pandémie de COVID-19 montre les premiers signes d’amélioration liés surtout aux effets de la vaccination de masse. Même si l’on est encore loin d’une véritable sortie de crise pandémique. En tout cas, pouvoir reprendre la tenue d’un événement public comme celui-ci, pouvoir rouvrir les théâtres et les cinémas, pouvoir se retrouver en présence dans l’espace public, comme cela se passe dans divers pays d’Europe et du monde, est un signe fondamental de réouverture pour la vie de chacun de nous et pour les liens sociaux dans lesquels nous sommes impliqués, ainsi que pour la vie et l’existence collectives de nos communautés urbaines. Peut-être devrons-nous assister dans les mois à venir à d’autres ouvertures et fermetures qui suivront probablement de nouvelles vagues de virus ; cependant, l’introduction du vaccin a ouvert un scénario dans lequel on a l’impression de voir une lumière au bout du tunnel. Quelque chose est en train de se remettre en mouvement, après plus d’un an et demi de confinements, de fermetures, de réouvertures temporaires, et d’un climat d’incertitude qui a caractérisé toute cette période. Venant en train de Milan ce matin, comme je l’ai fait à de nombreuses reprises par le passé avant le début de la pandémie, je ne pouvais manquer de percevoir un sentiment de plaisir au redémarrage. Mes liens avec des amis et collègues en Suisse et dans le monde en cette période, un peu comme pour tout le monde, ont pu continuer à exister, mais seulement à distance, grâce au téléphone et aux moyens et programmes informatiques les plus récents que la technologie nous permet aujourd’hui (Skype, zoom, whatsapp). C’était essentiel pour maintenir le fil de ces relations, mais la vraie rencontre en présence est qualitativement une autre chose. Le plaisir de se retrouver en direct, en personne, est quelque chose que cette crise nous a fait manquer et donc désirer encore plus. Même en tant que clinicien et en tant que psychanalyste, les limites liées à la pandémie m’ont fait découvrir l’extrême utilité de ces moyens de communication avec les autres, surtout lorsqu’il devient impossible de se rencontrer en personne ; mais ils m’ont aussi fait saisir les limites structurelles de la rencontre à distance et l’importance décisive de la rencontre réelle avec le patient pour le développement de la cure.

1. Crise et lien social

Ce dont je vais parler aujourd’hui, comme l’indique le titre de ma conférence conçu par les organisateurs, c’est du lien social en temps de crise. « Quel lien social dans la crise ? » Je vais tenter de répondre à cette question en partant du champ disciplinaire qui oriente ma pratique, c’est-à-dire la psychanalyse. Il nous permet un regard sur le sujet légèrement différent de ceux qui sont possibles à partir d’autres champs d’investigation sur le lien social, comme la sociologie et d’autres domaines des sciences humaines et sociales. La première chose que je voudrais dire, dans un moment de crise particulier comme celui que nous vivons depuis le début de la pandémie de COVID-19, c’est que, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, nous ne devons pas penser la crise comme quelque chose d’opposé au lien social. Non seulement crise et lien ne s’opposent pas, mais en quelque sorte ils sont dans une relation de co-implication. Il n’est pas de lien social qui ne naisse d’une crise, d’une perte, d’une coupure par rapport à une condition antérieure. Et en même temps, il n’y a de crise que dans le cadre d’un lien social en voie de transformation, dans une dynamique de changement. Le lien social, en d’autres termes, se nourrit de la crise, et trouve en elle la condition nécessaire à traverser pour son propre renouvellement : pour une réarticulation capable de prendre en compte les changements du temps propres à la société dans laquelle nous vivons. La crise fait donc partie de la vie même du lien social, elle en est un facteur de développement, aussi douloureux soit-il. En ce sens, la crise a un double statut : elle fait souffrir, elle met à rude épreuve la force du lien social ou familial, ou du couple, mais en même temps elle permet au lien d’être ouvert au changement du réel en jeu. Sans crise, il n’y a pas de possibilité de transformation, mais seulement la stase, la perpétuation d’une situation donnée. Le père de la psychanalyse, Sigmund Freud, ne fait que souligner ce point, notamment dans ses travaux sur la civilisation. Dans Malaise dans la civilisation de 1929, il souligne le fait que, inévitablement, pour entrer dans la civilisation et trouver une place dans le lien social, l’être humain est appelé dès l’enfance à faire l’expérience d’une perte de jouissance : il devra renoncer à une part de sa liberté, accepter la loi de l’Autre et les règles des institutions dans lesquelles il se trouvera vivre (d’abord la famille, plus tard l’école, le lieu de travail, les règles de la vie sociale…) comme prix à payer pour trouver une inscription propre dans le lien[1]. Il n’y a donc pas de lien possible pour la psychanalyse sans un certain renoncement, sans une perte de jouissance.

Lorsque la crise surgit, dans le lien de couple, dans l’amitié, dans la famille, au travail ou aux études, dans les relations sociales, quelque chose de la force du lien est mis en question. Le lien n’apparaît plus comme évident mais se présente comme problématique, traversé par un facteur perturbateur. Quand ce genre de problème arrive au cabinet du psychanalyste sous la forme d’une souffrance qui interroge la personne qui la porte, nous disons que cette crise prend la forme d’un symptôme : une souffrance que le sujet ne sait comment résoudre, et que, selon l’urgence de la situation, il éprouve le besoin de pouvoir lire et interpréter afin de pouvoir faire face aux causes inconscientes qui la produisent. L’analyste devient l’interlocuteur de cette crise, comme disait Jacques-Alain Miller « … c’est un ami de la crise »[2], sans la crise il n’y aurait pas de psychanalyse, et c’est pour cette raison que la psychanalyse a son mot à dire sur cette question. Quelque chose de similaire se produit aussi au niveau du collectif, qui lui aussi peut être traversé par des crises qu’on peut lire en en saisissant la portée symptomatique. On peut dire que la force d’une formation collective quelle qu’elle soit (famille, société, communauté citadine, …) est donnée par sa capacité à lire sa propre crise et à la symptomatiser comme un facteur vital de transformation qui exige et accompagne un changement. Bien entendu, l’issue d’une crise n’est jamais acquise et peut même conduire à la rupture du lien. Mais en tout cas l’alternative est posée entre subir la crise en l’ignorant passivement et en subir les effets néfastes, ou la traverser en la subjectivant, en essayant de lire les causes qui la déterminent et en prenant des décisions qui peuvent guider une politique d’intervention pour tenter d’y faire face et de la résoudre de façon vitale à partir de cette lecture.

2. L’étranger est en nous : intégration au-delà de l’idéal de complétude

Un autre angle qui permet d’aborder la question de la crise du lien social concerne le problème de l’intégration. Le contexte riche et varié des associations de divers groupes ethniques qui participent à FESTIKULTURA est depuis des années l’expression du caractère cosmopolite de la ville de Genève, qui accueille de nombreux étrangers de différents continents du monde, qui viennent ici pour étudier et travailler, ou dans des situations plus critiques, fuyant la faim et la violence à la recherche d’une vie meilleure, et participer à la vie de la communauté citadine en en faisant partie. L’intégration n’est jamais facile, même dans une ville habituée à accueillir des étrangers comme Genève. Il s’agit toujours au moins du traumatisme de la séparation d’avec son propre pays, et parfois de sa famille, et avec le prix à payer pour s’inscrire dans le nouveau lien social dans lequel on essaie de s’insérer, fait de lois, de règles et d’habitudes sociales et culturelles différentes de celles auxquelles on est habitué, souvent d’une nouvelle langue à parler dans les relations avec les autres, différente de la langue maternelle. Le vent populiste qui a soufflé ces dernières années en Europe et dans le monde tend à identifier l’étranger comme la cause principale du malaise que ressentent les populations d’une nation : c’est l’immigré qui enlève du travail, qui introduit la délinquance, qui dégrade les mœurs sociales, qui incarne le pire. Cette rhétorique populiste, qui exploite le malaise en particulier des couches de la population les plus exposées aux effets négatifs de la mondialisation et au sentiment de précarité qu’elle produit, trouve dans l’étranger l’incarnation de l’ennemi extérieur contre lequel se défendre en érigeant des murs, des barrières, des divisions, comme en est un exemple paradigmatique le mur que Donald Trump faisait construire à la frontière entre le Texas et le Mexique. Il s’agit d’un discours captivant, car il exploite la tendance spontanée des masses, expliquée par Freud dans sa Massenpsychologie, à s’identifier sous la bannière d’un groupe d’appartenance, construisant une opposition entre ami et ennemi qui sépare ceux qui font partie de la mȇme culture, condition, nation – les amis – de ceux qui vous sont étrangers, étrangers – les ennemis. À cette dynamique spontanée, la psychanalyse en tant que pratique répond en montrant qu’en réalité l’étranger n’est pas en dehors de nous, incarné dans l’immigré qui frappe à notre porte : l’étranger est en nous, il est notre inconscient[3]. Une analyse montre seulement à chacun de ceux qui en font l’expérience que l’étranger est la dimension la plus intime de son être, que lorsqu’il apparaît il nous laisse désorientés (unheimlich), sans patrie, seul au monde. Saisir cette dimension structurelle de notre être nous permet d’avoir une autre approche aussi envers ceux qui viennent d’un autre pays pour chercher chez nous une vie plus digne. Et ce n’est peut-être pas un hasard si la psychanalyse est née dans une ville cosmopolite comme Vienne entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, et que plus généralement la pratique inventée par Freud s’est répandue et se pratique surtout en milieu urbain, où la rencontre entre gens de cultures et de pays différents est une expérience fréquente. Le titre du FESTIKULTURA de cette année, Tous différents, Tous citoyens, est l’expression d’une société multiethnique pour laquelle l’intégration n’apparaît pas comme un processus d’assimilation qui coupe les racines de la culture d’origine du sujet – opération non seulement violente mais impossible à se réaliser. Au contraire, la force d’une société multiethnique est donnée par la dialectique constante entre la culture du lieu d’accueil et la culture d’origine du sujet immigré. Il s’agit d’une opération nécessaire, qui ne doit cependant pas rester prisonnière d’un idéal de pleine intégration, impossible par structure. Il y a un réel en chacun de nous, êtres parlants, qui ne se laisse pas intégrer dans la dialectique du rapport à l’Autre, et qui nous reste aussi étrangère à nous-mêmes, au-delà du fait que nous soyons ou non immigrés. Nous sommes tous, en un certain sens, exilés du rapport à cette dimension réelle qu’est notre étranger intérieur. Faire le deuil de l’idéal de pleine intégration nous aidera à avancer vers une politique qui tienne compte du réel. Et sur ce point, comme Freud nous l’enseigne, gouverner, aussi bien qu’éduquer et analyser, sont des métiers impossibles, mais d’autant moins nécessaires pour faire face à la crise du lien social.

3. La crise pandémique comme traumatisme

La situation que nous vivons m’amène à interpréter le titre du FESTIKULTURA de cette année – Tous différents, Tous citoyens – avant tout en relation avec la crise liée aux effets de la pandémie sur la vie des sujets et les liens dans lesquels ils sont pris : liens familiaux, amicaux, professionnels. En effet, la pandémie a introduit, dans la complexité préexistante de notre vie sociale et de ses contradictions, un facteur supplémentaire imprévu qui a eu un effet omniprésent sur tout le champ de nos relations fondamentales. Nous tenterons donc d’aborder le thème de notre conférence, « Quel lien social dans la crise ? », en essayant d’éclairer les aspects fondamentaux de la crise en jeu, et les réponses à y apporter qui peuvent permettre une relance du lien social en temps de crise. Une relance qui peut se faire sur la ligne directrice du slogan très efficace et partageable que vous avez choisi pour votre événement : « Tous différents, Tous citoyens ».

Le premier aspect que je voudrais aborder avec vous, par rapport à la crise pandémique et ses répercussions sur le lien social, concerne la dimension traumatique. En fait, la pandémie, en premier lieu, avec ses effets mortels, a fauché le lien social et familial, entraînant une perte dévastatrice en vies humaines, comme cela arrive dans l’histoire à chaque fois face à un virus de cette ampleur. Dans cette perspective, la pandémie incarne une lésion radicale du lien social, un coup porté au tissu le plus intime de la vie familiale et collective. Dans ma région, la Lombardie, à partir de février 2020, nous avons assisté à la montée, en Occident, de ce fléau qui s’est ensuite propagé à travers l’Europe, l’Amérique et le monde. Les camions de l’armée qui transportaient la nuit les cercueils des morts de COVID-19 vers les cimetières d’autres villes sont toujours vivants dans la mémoire collective des Italiens – les images ont fait le tour du monde – car le cimetière de Bergame ne pouvait plus les contenir. Le premier effet de cette crise a donc été le traumatisme de la mort d’un nombre impressionnant de personnes en peu de temps, qui pendant une certaine période, notamment entre mars et mai 2020, a quasiment suspendu la vie sociale et professionnelle des habitants de ces régions du nord de l’Italie dans un premier temps, puis s’est propagée à tout le pays. Je me souviens de la transition abrupte, en l’espace de quelques semaines, qui avait transformé la vie de ma ville de Milan : d’une ville grouillante de vie et de gens provenant du monde entier, à une ville déserte, dans laquelle un jour l’archevêque – en une scène que l’on pouvait retrouver à l’époque médiévale ou à la période de la grande peste de 1600 décrite par le romancier Alessandro Manzoni dans son chef-d’œuvre I promessi sposi – gravit les flèches de la cathédrale pour prier la Madonnina d’arrêter la pandémie.

Mais il ne s’agit pas seulement de la mort, ce n’est pas la mort en elle-même qui cause un traumatisme si elle est dignement symbolisée. Dans de nombreux cas, dans la période la plus dure de la pandémie, c’est la mort sans symbolisation, liée à l’interdiction des cérémonies funéraires, qui a rendu l’événement de deuil particulièrement traumatisant pour les membres de la famille, les proches et les travailleurs sociaux-sanitaires (médecins et infirmières, mais aussi travailleurs sociaux, éducateurs, autorités politiques de la ville et de la région). L’impossibilité, par exemple, de rendre un dernier adieu au père ou à la mère, à l’ami ou à l’être cher décédé du COVID-19 nous conduit plus intimement dans la dimension traumatique de l’expérience vécue, par beaucoup personnellement en raison du lien avec les morts, par la communauté pour le sentiment d’impuissance à garantir une mort digne à un citoyen de sa propre communauté. Avec la pandémie, le traumatisme personnel est associé au traumatisme collectif. En même temps, pour les vivants, ne pas pouvoir rencontrer ses proches malades sinon à distance ou derrière une vitre a longtemps incarné un côté traumatique lié non pas à la mort mais au risque de ne plus pouvoir retrouver ses êtres chers. Ce fut une expérience très douloureuse, que j’ai pu entendre dans l’analyse également de plusieurs patients d’autres pays, par exemple la perte de membres de la famille pendant la période de pandémie par des personnes qui ont immigré d’autres continents pour venir travailler à Milan. Ils n’ont pas pu prendre l’avion pour retourner dans leur pays et assister la mère ou le père mourant, car les vols avaient été suspendus. Leur calvaire s’est déroulé par téléphone, via Skype en contact permanent à distance avec leur famille d’origine, en Amérique latine, en Afrique, en Asie.

En effet, c’est l’effet mortel de la pandémie sur les vivants, en particulier sur ceux qui ont subi des pertes, qui constitue un facteur traumatique opératoire auquel nous avons affaire. Trouble post-traumatique qui touche les survivants d’un traumatisme collectif, mais avec une déclinaison propre à chacun. En ce sens aussi, le slogan choisi pour cet événement est valable : tous les citoyens, unis dans le lien symbolique de citoyenneté qui nous permet d’aborder des problèmes collectifs en recherchant une orientation partagée, mais tous différents dans la réelle singularité de leur réponse à l’urgence traumatique. C’est à ces singularités que nous avons affaire dans le travail clinique sur le trauma, qui se caractérise comme tel par quelque chose qui pendant longtemps n’a pas trouvé à être nommé. À la place de la nomination de ce qui s’est passé il y a un trou, et c’est la rencontre avec ce trou, avec cette impossibilité de dire, qui rend traumatisante l’expérience psychique d’un sujet. C’est pourquoi le psychanalyste français Jacques Lacan réécrit la notion de traumatisme en modifiant le mot par l’écriture troumatisme[4] : pour placer au centre du trauma la rencontre avec un trou dans le savoir qui rend innommable, pour longtemps, et parfois pour une vie entière, ce qui s’est passé. Trou dans le savoir qui pendant longtemps, pendant la crise pandémique, a caractérisé non seulement la difficulté du politique à faire face à quelque chose d’inattendu et d’inconnu à traiter comme le COVID-19, mais aussi l’impasse de la communauté scientifique qui a lutté pendant des mois avant de trouver, puis dans un temps vraiment très court, un point de convergence autour des vaccins et de leur mode d’administration à la population.

4. La crise pandémique comme opportunité

Cependant, la pandémie n’a pas seulement eu des effets de dévastation. Dans cette situation difficile, elle a conduit les citoyens à inventer des solutions nouvelles et impensables dans un mode de vie ordinaire. Des inventions pour pouvoir continuer leur vie, les relations avec les autres, leur propre travail, quoique dans des conditions inédites, parfois extrêmes et aux limites de l’impossible. Comme cela arrive souvent dans l’histoire subjective et collective, dans les situations d’urgence surgit l’envie d’inventer quelque chose de nouveau. Comme l’énonce Lacan dans un de ses écrits fondamentaux, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », « … rien de créé qui n’apparaisse dans l’urgence »[5]. Et de fait, la mobilisation des énergies qui a eu lieu dans cette période historique très difficile a été et est à l’origine d’une accélération de certains passages historiques qui, autrement, auraient mis plusieurs années à s’achever. En d’autres termes, la pandémie n’a pas été seulement un événement catastrophique, mais aussi un accélérateur de changement. Accélérateur à différents niveaux d’expérience. Par rapport à l’utilisation des nouvelles technologies, la pandémie a sans aucun doute été un facteur qui a accéléré le processus de numérisation dans la population et dans les institutions. Ce processus était déjà en cours et inévitable, mais sans la rencontre avec le réel de la pandémie et la nécessité de communiquer à distance, étant donné la nature problématique de la rencontre réelle à ce stade, ce processus se serait déroulé beaucoup plus lentement. Ses conséquences sur le système éducatif à ses différents niveaux, et sur l’organisation du travail, sont visibles à chacun, et ouvrent de nouveaux scénarios et de nouvelles contradictions auxquelles nous sommes déjà confrontés. Sur le plan politique, en Europe, il a certainement accéléré le déroulement du processus confus d’intégration politique de l’Union européenne, conduisant les États qui en font partie à partager rapidement une stratégie commune pour gérer la pandémie sur le plan sanitaire et ses conséquences économiques et sociales.

5. Nommer le traumatisme

Le travail d’analyse opère pour permettre au sujet une nomination de ce qui a fait traumatisme pour lui. Même en ces temps de pandémie, et assez fréquemment à partir des effets psychiques que la pandémie a précipités, notamment pendant la période de confinement. Il ne s’agit pas tant de combler un vide, ce qui est impossible en matière de traumatisme. Il s’agit plutôt de le nommer, de ne pas le faire passer sous silence, de ne pas l’ignorer car sinon il resurgit avec encore plus de crudité. Cette opération ne concerne pas que l’individu, qui peut le faire dans le cadre d’un travail analytique personnel, ou de dispositifs d’intervention à orientation analytique qui ont été introduits en cette période de crise comme contribution gratuite d’utilité publique d’accompagnement et d’écoute à la disposition des citoyens. Elle peut aussi concerner une communauté blessée, lorsqu’il s’agit de laisser une trace du traumatisme qui s’est produit. En cela, l’art aussi, conformément à la politique, peut être au service de la ville et du lien social, comme cela s’est souvent produit dans l’histoire : il peut laisser une trace qui symbolise, à travers l’œuvre (sculpture, installation, nouvel espace urbain), la rencontre avec le traumatisme collectif sans l’annuler ni le remplir de sens (ce qui équivaudrait à le justifier).

Notes :

  1. S. Freud, Malaise dans la Civilisation (1929), PUF, Paris 1992, chapitre 3.
  2. “La crise financière vue par Jacques-Alain Miller – Interview par Marianne», transmis par AMP Blog le 10 octobre 2008.
  3. Voir à ce propos le numero 38 de la revue de l’Eurofédération de Psychanalyse (EFP) Mental, Revue Internationale de Psychanalyse, dédié au thème Étranger(s), novembre 2018, pp. 3-152.
  4. J. Lacan, Le Séminaire. Livre XXI. Les non dupes errent, inédit, leçon du 19 février 1974.
  5. J. Lacan, “Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Seuil, Paris 1966, p. 241.