Dans notre ère de l’hypermodernité, il me semble qu’on est constamment dans l’urgence de devoir prendre des décisions instantanément, surtout dans des moments critiques comme pendant une guerre, sans qu’on se laisse le temps pour comprendre, pour méditer. Dans ce contexte, il me semble important de faire un retour au Temps logique 1de Lacan, l’élucider et de montrer comment ce temps est autant nécessaire que l’instant du regard, ainsi que l’urgence de la conclusion.

Pour les personnes non familières avec cet écrit, voici une vignette du problème logique présenté par Lacan :

Avant de parcourir ce problème, donnons une brève explication de ce que Lacan définit comme trois modulations temporelles. L’instant du regard est dans la modulation temporelle de l’instantané. L’exemple donné est « A être en face de deux noirs, on sait qu’on est un blanc » 2. L’instant du regard est dans une forme impersonnelle, on, totalement désubjectivée. Ensuite nous avons le temps pour comprendre, un temps de méditation, où il y a la formulation d’hypothèses : on passe de la forme impersonnelle du on à celle du moi et des autres : « Si je suis noir, alors les autres doivent… ». Enfin, le moment de conclure est dans la modulation temporelle de l’urgence, de la précipitation et est la forme la plus subjectivée des trois, celle du Je : « Je suis un blanc ! ».

Ces trois modulations temporelles seront élucidées en suivant le processus logique du problème 3.

A voit deux blancs devant lui. Il formule donc l’hypothèse : « Si je suis un noir, alors B doit se dire : « Si je suis aussi un noir, C doit instantanément comprendre de conclure, ayant devant lui deux noirs. Or, puisque C ne sort pas instantanément, je suis un blanc ! » ». Dans le cas de figure où A serait un noir, pour B et C ne suffirait que d’un instant du regard pour comprendre qu’ils ne sont pas noirs : tout ce qui reste à faire pour eux, après ce temps instantané pour comprendre, est de conclure en sortant (Temps1).

Donc si A était un noir, il doit nécessairement avoir un temps de retard sur les autres, puisque pour lui le temps pour comprendre n’est pas encore résorbé dans l’instant du regard, mais dépend de la cogitation des autres, B et C. Pour A, les trois temps logiques restent donc encore séparés (Temps2).

A observe qu’après un certain temps (Temps1) ni B, ni C sortent : ils hésitent. Puisqu’ils sont en train d’hésiter, il doit donc être un blanc !

Néanmoins, A doit se dépêcher de conclure (Temps2), car s’il hésite trop longtemps dans sa cogitation, il va se faire devancer par B et C et il doutera pour toujours que les autres sont sortis au Temps1 et que lui donc, est un noir. Lacan introduit ici l’assertion subjective du moment de conclure « Je suis un blanc ! », en utilisant les termes suivants : tendance à l’acte, hâte, tension, anxiété, urgence, précipitation logique, etc. Cette urgence est une nécessité logique.

Quand A, concluant d’être un blanc, commence à bouger, il voit aussi B et C bouger simultanément : ainsi, tous les trois s’arrêtent. Pourquoi ?

Car les temps logiques ne sont pas encore objectivés. Autrement dit, la durée du Temps1 et du Temps2 est fonction de la précipitation subjective : comment savoir objectivement quand l’instant finis et le Temps1, ainsi que le Temps2 commencent ? Du point de vue de A, il ne peut pas encore être sûr d’être un blanc, car il peut encore se dire : « Si je suis un noir, B et C s’arrêtent car ils pensent : « Ne serais-je pas un noir comme A ? Et dans ma précipitation à conclure, au lieu de sortir au Temps1, je suis sorti instantanément comme l’autre ? » ».

Nous avons ici ce que Lacan désigne comme la première motion suspendue. Il est donc nécessaire de répéter le processus dans le deuxième mouvement.

Nous avons maintenant une information supplémentaire au problème : après avoir bougé, tous les trois s’arrêtent.

Voici la nouvelle hypothèse de A : « Si j’étais un noir, B et C doivent savoir maintenant avec certitude qu’ils sont blancs, car si l’un d’entre eux était un noir, l’autre, en voyant deux noirs, n’aurait absolument pas dû s’arrêter ». Si A était un noir, B et C doivent maintenant instantanément comprendre de conclure.

A aurait encore un temps de retard, puisqu’il doit vérifier si B et C bougent instantanément après la motion suspendue : pour le comprendre, il ne lui faudra que l’instant du regard, mais il devra encore se dépêcher à conclure (Temps1) 4.

Tous les trois bougent à nouveau simultanément, et tous les trois s’arrêtent pour une deuxième, et dernière, fois.

Pourquoi cette deuxième motion suspendue ? Nous avons le même problème qu’avant par rapport à l’objectivation des temps logiques : quand A voit B et C bouger au même temps que lui, il a encore le doute que, dans sa précipitation, il est parti instantanément au lieu du Temps1.

Mais maintenant le problème est résolu. Car si lui, A, était un noir, B et C n’auraient absolument pas dû s’arrêter une deuxième fois. Il sait maintenant, avec une certitude objective, être un blanc. Dans ce troisième mouvement A comprend instantanément de conclure. On retrouve ici la forme impersonnelle du on : « deux hésitations : un blanc » 5. Il y a évaporation de la précipitation logique, de l’anxiété et de l’urgence. A, ainsi que B et C, peuvent maintenant sortir en paix 6.

 

Notes :

  1. Jacques Lacan, Ecrits, Seuil, pp 197-213.
  2. Pour décrire l’instant du regard, Lacan utilise les termes de protase et d’apodose issus de la linguistique : « A être… (protase), alors seulement on sait qu’on est… (apodose) ».
  3. Pour rappel, les prisonniers du problème sont trois sujets de pure logique : dans ce qui va suivre, on se basera sur la perspective de A, mais elle est l’exacte équivalent de celles de B et C.
  4. On peut maintenant comprendre la phrase de Lacan par rapport à ce deuxième mouvement : « (…) du temps pour comprendre (…) sa mise en doute ne durera que l’instant du regard ».
  5. Comme au début on avait le on dans la protase et l’apodose (« deux noirs :: un blanc »)
  6. Comme Lacan le pose : « l’assertion se désubjective au plus bas degré ».