Invité par René Raggenbass à l’atelier de criminologie à Aigle le 18 septembre, Jean-Claude Maleval1 y a donné une conférence sur le titre « Le psychotique est-il un hors-la-loi ? », mettant l’accent sur la clinique de la culpabilité non subjectivée. Avec une grande gentillesse, il a assisté le samedi à une journée de travail de l’ASREEP-NLS, qui rassemblait à Lausanne les trois AE de la NLS nommés, deux en exercice, une dans l’attente de faire son premier témoignage, avec la participation active et éclairée de Véronique Voruz, ancienne AE.

Violaine Clément : Je vous remercie d’accepter de me parler de ce qui s’est passé pour vous, psychanalyste, durant ce temps de Covid. D’emblée, vous m’avez dit que vous n’avez pas grand-chose à me dire.

Jean-Claude Maleval : En effet. J’ai réfléchi à la question que vous m’avez posée hier. S’il y a pour moi un enseignement à tirer du confinement suscité par le Covid, il est court, ni nouveau, ni surprenant : j’ai passé ce moment en m’appuyant sur mon symptôme : l’écriture. Cela s’est manifesté sous deux formes, d’une part, j’ai employé le temps libéré pour écrire plusieurs articles, d’autre part, c’est essentiellement par écrit, par mail, que j’ai continué à suivre quelques analysants.

VC : C’est donc vous qui les avez suivis par écrit, ce n’est pas eux qui vous ont suivi. C’est très joli, cette formule.

JCM : En effet, c’est eux qui écrivaient, et je leur répondais.

VC : Quand on vous écrit, vous répondez.

JCM : Oui, en général. (rire)

VC : Et donc vous leur avez laissé la possibilité de vous appeler, ce n’est pas vous qui avez appelé.

JCM : Non, je n’ai pas appelé, effectivement. Certains de mes collègues l’ont fait, j’ai hésité, surtout avec des sujets psychotiques, je me suis posé la question… Je leur avais laissé la possibilité de m’appeler, je me suis dit que s’ils ne le font pas, c’est qu’ils ont trouvé un moyen de passer ce moment, j’ai donc laissé les choses en l’état. Je ne savais pas combien de temps ça allait durer.

L’autre aspect de mon symptôme : ça m’a donné du temps pour écrire, et j’ai beaucoup écrit pendant le confinement. J’avais des articles à rédiger, quelques thèses à lire et à commenter, des préfaces difficiles à refuser, des conférences par Skype à préparer, etc. Le temps libéré m’a déchargé du poids de ce que j’avais trop accepté. Un peu avant le confinement, je craignais de ne pas parvenir à faire tout ce à quoi je m’étais engagé, et d’une certaine manière, ça m’a plutôt soulagé. J’ai eu la chance de passer le confinement dans des conditions très agréables, avec ma famille, dans une grande maison avec un jardin. Ma femme aussi était assez satisfaite de la situation : ça lui évitait de se rendre à Paris chaque semaine, et ça lui permettait comme à moi de se mettre à jour quant aux travaux promis. Après, quand les analysants sont revenus, j’ai constaté que certains avaient vécu le confinement comme une épreuve, d’autres l’avaient plutôt bien traversé. Les ressentis avaient été très différents. Nul doute que je me situais du côté de ceux qui ne s’en plaignaient pas.

VC : Anna Aromi qui nous a aidés à préparer cette journée nous a dit, que nous avons le temps, et que les psychanalystes vivent confinés.

JCM : C’est vrai : c’est une pratique qui tend quelque peu à couper du lien social. Du fait que l’on reçoit beaucoup de gens en fin de journée, là où justement ils sortent et se rencontrent, tandis que nous sommes en train de travailler. On ne s’en rend presque plus compte avec le temps. Mais dans les débuts de la pratique, c’est un phénomène auquel on est sensible. Cependant, certes, il y a d’autres liens qui se créent, notamment avec les activités de l’Ecole. Les analystes me semblent malgré tout pour beaucoup avoir un petit entraînement au confinement (rire). Il faudrait sans doute nuancer, c’est plus ou moins vrai, ça dépend aussi du mode de fonctionnement de chacun. C’est sans doute plus prononcé me concernant : enfant unique, élevé dans un lieu perdu, sans camarade de jeu de mon âge, j’ai une certaine tendance à la solitude, l’isolement temporaire ne m’est pas une épreuve.

VC : Tout ce que vous vous imposez, donc, ça vous a donné le temps de le faire plus tranquillement.

JCM : C’était en effet l’aspect agréable du confinement : j’avais enfin du temps pour faire des choses que j’aime bien. En général, je manque de temps, c’est chronique. Un peu la même chose aussi pour ma femme.

VC : C’est vrai que d’être à deux, c’est aussi une chance.

JCM : Oui. Surtout quand on partage les mêmes symptômes : l’écriture et le manque de temps.

VC : Dans cette question du temps qu’on a, vous dites que ce n’est pas vous qui avez appelé les patients, mais que certains vous ont appelé.

JCM : Personne ne m’a appelé. Il y en a qui m’envoyaient des mails. J’avais laissé à certains la possibilité de m’appeler, mais ils ne l’ont pas fait. Il y en a quelques-uns auxquels j’ai téléphoné, à la fin du confinement, surtout des sujets psychotiques qui m’inquiétaient, ne vivaient-ils pas la situation comme un laisser tomber ? Je le répète, au début du confinement, je pensais que ça ne serait pas très long. Pendant celui-ci, il y a un certain nombre d’analysants qui m’ont envoyé des mails, et à qui j’ai répondu régulièrement ; on a maintenu un lien de cette manière. Il s’agissait presque essentiellement de sujets psychotiques pour lesquels je pensais que maintenir un lien était important, plus encore que pour d’autres.

VC : Une question que j’aimerais vous poser, c’est la question du paiement. Ce lien que vous conservez par mail, que certains ont conservé par Zoom, Skype, téléphone, est-ce qu’il y a moyen de couper quelque chose par le paiement, ou est-ce que pour vous, c’était clair qu’il ne s’agissait pas de séances, donc pas de paiement ?

JCM : (Rire) Oui, c’est une question importante… Je ne leur ai pas demandé de payer. Avec les névrosés, la question se serait posée, mais il s’agissait de sujets psychotiques, et mon idée majeure, c’était de contrer un éventuel sentiment de laisser tomber, chez des sujets par ailleurs en grande difficulté. En l’occurrence la question du paiement ne me semblait pas centrale.

VC : Ils ne vous ont pas demandé non plus.

JCM : Ils ne m’ont pas demandé non plus de régler pour les échanges que nous avions eus. L’important me semblait d’être là pour qu’ils n’aient pas trop le sentiment d’une rupture. Certains m’ont dit : moi je ne parle à personne, de toute la semaine je ne parle qu’à vous. Pour eux, il m’apparaissait important qu’un lien soit maintenu, tandis que la question de l’argent semblait secondaire.

VC : Pour moi, cette question de l’argent, entre névrose et psychose, c’est quelque chose qu’on entend dans notre champ, que le paiement des séances a un effet dans la névrose, mais on entend parfois dire qu’il n’y a pas d’effet dans la psychose.

JCM : Je ne dirais pas que l’argent n’a pas d’effet dans la psychose. Il n’est pas question de faire des cures gratuites avec des psychotiques, je pense que ça serait même encore plus dangereux qu’avec des névrosés. Avec un névrosé, ça ne serait pas vraiment dangereux, mais ça soulèverait la question de : « qu’est-ce qu’il me veut ? », avec le risque de précipiter des fantasmes angoissants autour du thème de la séduction. Pour un psychotique, quand cette question se pose, la réponse peut être dramatique, « il veut ma peau, me violer, un sacrifice, etc. » Il est important que l’argent soit pris en compte dans la cure du névrosé, en revanche, dans celle d’un psychotique l’exigence de paiement peut avoir des effets de coupure, de sorte qu’elle est à manier avec prudence quand est active une problématique de laisser tomber.

VC : Ce n’est pas seulement une question de petites ou de grosses coupures, donc ! (rires)

JCM : Faire jouer l’ambiguïté signifiante, avec les psychotiques, j’éviterais. (rire)

VC : La question se pose aussi pour les contrôles. Il y a eu des psychanalystes qui ne pouvaient pas travailler, comme des artistes… J’ai eu la chance de pouvoir faire des contrôles par zoom durant le confinement, ce qui a été pour moi un confort que le déconfinement ne permet plus. Avez-vous continué à recevoir en contrôle ?

JCM : Non, parmi les gens que j’ai en contrôle, personne ne me l’a demandé lors du confinement. Mais c’est une pratique parfois possible. Il m’arrive de le faire avec des analystes qui habitent à de grandes distances de mon cabinet, par exemple en Amérique du Sud.

VC : Ça ne manquait pas ?

JCM : À moi non. Et sans doute pas non plus à eux parce qu’ils n’ont pas insisté. Il faut préciser que pendant le confinement beaucoup comme moi avaient dû cesser leur pratique. Ma femme a fait quelques contrôles pendant cette période, avec des gens qui se trouvaient sur d’autres continents.

VC : Ce qu’elle aurait fait aussi sans le confinement.

JCM : Certainement, mais en ce qui me concerne je n’en ai pas eu l’occasion. Ç’aurait été possible si quelqu’un avait insisté un peu.

(Rires) En fait, vous préférez qu’on insiste. C’est bien, ceux qui nous liront apprécieront. C’est une très bonne idée aussi. Lacan disait qu’avec de l’offre, il créait de la demande, pour vous, l’offre est déjà là. Là, vous avez pu profiter de ce temps libre, une jolie façon de faire.

D’autres collègues étaient beaucoup plus en lien avec leurs analysants. Je m’interroge : est-ce que je n’aurais pas pu faire mieux ? Est-ce que j’ai eu raison de laisser les analysants prendre l’initiative ? Pour certains, je m’inquiétais, mais ce sont plutôt ceux-là qui ont pris contact par mails.

VC : Vous leur avez fait confiance !

JCM : Oui, je leur ai fait confiance, ils savaient qu’ils pouvaient me joindre. Cela me semblait le plus important.

VC : Ce qui nous est arrivé est quand même quelque chose de nouveau, et ce que vous racontez dans votre travail par l’écriture. Avez-vous constaté qu’il y a eu par l’écriture des avancées dans une cure, ou des moments qui n’auraient pas pu se faire en présence ?

JCM : Non, j’ai constaté que les échanges par l’écriture, lors du confinement, étaient plus pauvres que ceux qui se passaient en présence. Il y avait quelque chose qui manquait. C’était plus factuel. Les analysants parlaient surtout de ce qu’ils faisaient. Quelque chose de pulsionnel était absent dans l’échange.

VC : Comme Véronique Voruz, qui a parlé des discussions avec certains de ses patients sur la manière de remplir son frigo…

JCM : Oui c’était un peu ça, des choses plus concrètes, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils ne faisaient pas. Avec parfois quelques conseils de ma part… Dans la cure des sujets psychotiques, l’analyste intervient en général plus qu’avec les névrosés. Par mail, la pression à répondre quelque chose introduisait une difficulté. Là où j’aurais fait silence en séance, j’étais parfois amené à quelques conseils, le plus souvent de bon sens, afin de maintenir l’échange.

VC : Tout à l’heure, durant cette journée sur la passe, vous avez parlé du désir de l’analyste d’obtenir la différence absolue entre I et a, avez-vous l’impression que pendant cette période, le désir de l’analyste a vécu lui aussi une attaque de covid ? Qu’est-ce qui s’est passé pour vous ?

JCM : Je dirais que le désir de l’analyste était grippé, (rires), pas vraiment attaqué, mais mis en sourdine, les conditions dressaient un obstacle à son exercice. Je les pensais temporaires, mais il faudrait sans doute en tirer plus de leçons que je ne l’ai fait si elles devenaient revenir plus fréquemment.

VC : La question se pose, pour moi aussi, de la transmission de la psychanalyse, de la manière dont nous avons à nous faire objet du désir de l’autre, du désir de faire son analyse, est-ce que vous pensez que la responsabilité des analystes est engagée, au un par un, d’en dire quelque chose ? On sait maintenant que ça va durer encore des mois. Que peut-on en apprendre ?

JCM : C’est assurément un obstacle au travail, auquel nous avons à réfléchir plus que je ne l’ai fait jusqu’alors, sans doute parce que mon attention était retenue par d’autres sujets, en particulier l’autisme, et parce qu’il faut un certain recul pour tirer enseignement de l’actualité.

VC : Mais la psychanalyse pourrait se casser la figure. On a vu aujourd’hui que le désir de René Raggenbass que cette journée ait lieu, et en présentiel, est cause que vous soyez venu, une chance, parce que vous auriez pu ne pas bouger, ne pas vous déplacer.

JCM : Oui, il m’a rappelé qu’il a dû insister. Les échanges par mail me laissaient indécis. Avant de le rencontrer au Journées de l’Ecole, je ne savais pas si j’allais venir, la rencontre a été déterminante. Les arguments pour me faire venir étaient les mêmes que par mail, mais sa présence a introduit quelque chose de nouveau.

VC : C’est pour ça, quand je vous ai rencontré hier, j’ai compris assez vite que si je m’étais contentée de vous écrire, même en insistant, je n’aurais pas obtenu cet entretien.

JCM : Effectivement, la rencontre introduit quelque chose de différent, bien qu’insaississable le plus souvent, elle a une incidence sur l’autre, négative ou positive. Sans doute un écho du mode de jouissance de chacun.

VC : Je vous remercie beaucoup. Vous qui m’avez dit n’avoir rien à dire, aimeriez-vous ajouter quelque chose ?

JCM : Non, je n’ai pas grand-chose à dire, je n’ai pas travaillé sur l’enseignement à tirer de ce confinement, je me le reproche d’ailleurs…

VC : C’est plus intéressant ! Je préfère vous entendre sur quelque chose qui n’est pas travaillé, fictionnalisé…

JCM : En effet nous sommes loin de la construction d’une passe.

VC : Non, mais il y un accent qui est rare. On n’entend pas souvent un analyste qui occupe la place que vous occupez dans cette École parler ainsi… Accepter de répondre quand vous n’avez rien à dire, c’est faire le pari de la conversation, et quelque chose risque de passer…

JCM : Vous avez raison : je vais sans doute retenir quelque chose de cet entretien. Vous m’avez fait réfléchir à mon positionnement lors du confinement. Ce qui m’a conduit à formuler une intuition confuse : il m’est apparu que je me suis appuyé sur mon sinthome.

VC : Et c’est sorti tout de suite !

JCM : Bon, ça ne va pas très loin… Cela attirerait plus l’attention si ça n’avait pas été le cas. Et vous, qu’avez-vous fait durant ce confinement ?

VC : Moi j’ai travaillé, c’est mon symptôme (rire).

JCM : Il faudra qu’on vous interroge aussi là-dessus !

 

Image : « 21st century ». Médias mixtes sur papier, 44,8 x 47,5 cm. Gilles Rotzetter, 2008.

Notes :

  1. « Il a choisi d’être Apprenti Psychanalyste (AP) et de le rester » comme l’indique sa présentation sur sa page personnelle de l’Université Rennes 2.