10ème jour de confinement, partie 1

« Mourir de honte » est le signifiant par lequel Lacan entamait sa dernière leçon du Séminaire L’envers de la psychanalyse : « Il faut le dire, mourir de honte est un effet rarement obtenu ».

JAM, L’orientation lacanienne III, 4, 5 juin 20021

 

La honte2 m’envahit, cette honte que nous appelons dans lalangue3 la vergogne, et dont ma mère4 disait qu’elle était vite passée. Honte d’être seule chez moi, à ne rien faire, léthargique5, dans ma capsule feutrée, presque en vacances6, alors que dans le monde des gens tombent malades et certains meurent, dont nous entendons parler tandis que, d’habitude, les deuils sont des événements exceptionnels, bien encadrés, des points. Dans la tempête actuelle, on compte ces morts, comme des points infinis, mais dénombrables…………………………

Je me surprends à penser, honte sur moi, que je suis heureuse de savoir mon père déjà mort : il n’aura pas vu que le monde d’hier, son monde, s’agite et sombre. L’avenir de ses arrière-petits-enfants, de mes petits-enfants, s’ombre7 de nuages lourds qui pèsent sur l’avenir, même si nous avons confiance dans leur capacité reconstruire le monde, en mieux. Honte aussi de laisser les autres s’occuper de tout, des décisions à prendre, des malades, de l’approvisionnement, des banques aussi bien, des poubelles…

Me voilà enfin réveillée, à la faveur du confinement, d’un rêve commun, et c’est la honte qui domine, honte de prendre à l’avance ma retraite, une retraite couronnée par un virus s’en prenant aux plus faibles, aux plus vieux, et me faisant entrer à mon tour dans cette catégorie des plus faibles8, des imbéciles aussi bien, puisqu’on stigmatise de ce mot laid ceux qui n’ont pas de bâton (bacille) sur lequel s’appuyer. On me renvoie donc cette image de débilité, de fragilité. Aurais-je besoin d’un bâton de vieillesse ? Il y a peu, je suis restée effarée d’apprendre que d’autres grands-parents avaient décidé de ne plus garder leurs petits-enfants. Je ne comprenais pas qu’ils souhaitent se protéger. Puis j’ai appris qu’on peut se tromper, que je m’étais trompée. Depuis, j’ai appris que je ne dois plus voir les miens. Toute honte bue, c’est pour mon bien que je dois en être séparée, c’est pour me protéger9 qu’ils doivent garder leurs distances.

Peu à peu cependant j’apprivoise ce moi odieux, faible, fragile, que j’ai tenté de cacher, et me revient cette étymologie étrange du mot ennui, qu’on voit fleurir en pleine pandémie. L’ennui est lié à la haine de soi, in odio esse, en latin classique, signifiait être un objet de haine. Il y a de l’ennui aussi dans la dépression, la mélancolie, ou encore dans l’acédie10, des maux qui frappent les êtres humains, et dont on devra interroger ce qui change en temps de confinement. Est-ce péché de s’ennuyer ? Dès le XIIème siècle, s’ennuyer signifie « éprouver du dégoût pour quelqu’un ou quelque chose, se lasser.11 » On s’est posé la question en ce temps-là si l’acédie, qui frappait les moines vers la quarantaine (vers le mitan de leur vie), était un péché, à savoir une faute contre la loi de Dieu. Se posera-t-on aujourd’hui, à la faveur de cette crise, la question de la lâcheté au sens extra-moral que peut être la dépression 12? Pour Lacan, qui aimait jouer avec les mots, et les lettres, l’ennui était un anagramme de Unien. En effet, il n’y a pas deux formes semblables d’ennui. Chacun jouit tout seul, et quand certains se mettent en grappes, y compris sur les réseaux dits sociaux, d’autres sont, aujourd’hui plus que jamais, sur la pente à devenir des geeks, des « autistes », chacun derrière son écran.

Honte encore de penser que je ne m’ennuie jamais, que ce qui arrive là me frappe, me réveille, suscite ma curiosité, et je m’étonne que certains s’ennuient, qu’ils trouvent que le temps passe lentement, que la vie est monotone, comme me l’écrit J., cet élève qui dit à ses parents qu’ils sont des diables. Pourrait-on dire qu’il a trouvé un moyen de ne pas trop s’ennuyer en leur faisant jouer ce rôle dans son théâtre intime ? Mieux vaut pour lui être pourfendu par des diables que de prendre sa vie en main… Comment s’en sortirait-il s’il n’avait pas de diables ? Contrairement à J., je ne peux trouver quelqu’un d’autre qui pourrait porter la faute de ce qui nous tombe dessus. Dieu sait (si j’ose dire) combien sont nombreux les appels à l’autre dans cette période, aussi bien à un Autre qui punisse qu’à un Autre qu’on voudrait abattre.

Cette honte m’affecte, elle me retourne comme un gant13 ; je comprends l’indignation que suscitent les journaux de confinement14 de ceux qui dévoilent impudiquement leur bonheur d’être enfin au calme, dans leur jolie maison… « D’autres s’… oupirent. Je mets à ne pas le faire mon honneur15. »

Honneur donc à Lacan de nous avoir transmis le virus de la psychanalyse, attrapé par sa lecture de Freud, qu’il a lu en allemand, dans sa propre langue. Et merci à ma mère de m’avoir offert une petite phrase sur laquelle m’appuyer : « Un moment de vergogne est vite passé ». Comme Rabelais parlant d’une courte honte en parlant d’un échec passager, elle nous apprenait ainsi, parfois trop bien, à prendre notre mal en patience. Il ne me reste plus qu’à honter mieux, avec enthousiasme16 que j’écris dorénavant Hen tous (m)iasme.

(à suivre)

Notes:

  1. Note sur la honte par Jacques-Alain Miller.
  2. Lacan écrivant le mot ontologie avec une hache, et ça donne.
  3. Jacques Lacan a écrit lalangue en un seul mot pour signifier cette langue dans laquelle nous avons baigné enfants, et dont il reste des traces dans la langue avec laquelle nous parlons aux autres.
  4. La langue maternelle de ma mère était le patois, mot déverbal de pataoier, parler par signes, comme les sourds-muets !
  5. Le Léthé n’est-il pas le fleuve de l’oubli ?
  6. À l’instar de certains enseignants se sentent mal d’être considérés comme en vacances, je dois me retenir de ne pas donner trop à faire aux élèves juste pour me désangoisser, ou me déculpabiliser.
  7. Telle est en effet l’étymologie du mot : subumbrare, faire de l’ombre.
  8. Les plus faibles, du verbe flere, affligeants, sur qui on peut pleurer.
  9. Protéger se dit en latin tutare, fréquentatif de tueri, regarder, et donnera aussi bien tueur, que tuteur, Dictionnaire étymologique d’Alain Rey, t.II, p. 2184.
  10. D’origine grecque, le terme (voir wiki) désignait le fait de négliger, se négliger, et ne pas enterrer les morts. Il signifie aussi le démon de midi…
  11. ibidem, t.I, p. 694.
  12. Jacques Borie, Les cernes de la dépression.
  13. Revue Champ Lacanien 2006-2
  14. Leïla Slimani.
  15. Lacan J., «… ou pire. Compte rendu du séminaire 1971-72 », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 547.
  16. L’enthousiasme signale la présence d’un dieu dedans soi, un transport divin. Au XVIème siècle, Rabelais encore utilise le terme sans le sens poétique de la force qui pousse l’homme à créer.