Mathilde Vialade.

Interview réalisée 5 juin 2020, par Violaine Clément.

Violaine Clément : Je sais que vous répondez, en général, quand on vous appelle.

Mathilde Vialade : Oui, j’aime les rencontres et celles-ci sont au point de départ de chaque performance. Tout ce qui a trait aux performances, et à l’écriture, vient de ce que je capte au quotidien. Au départ, il y a l’écriture. J’écris comme on prend une photo, pour que ça ne s’efface pas, sauf que la photo, je la prends avec des mots. C’est de là que vient le titre de la performance, j’extrais des petits bouts du quotidien, et dans un second temps, je les lis. À de rares exceptions, je n’ai lu qu’en individuel ou à de petits groupes. Je lis, à ceux qui viennent les extraire, ces bouts du quotidien. J’écris, seule, et je mets en voix, à destination d’un autre. De là peut naître une rencontre qui parfois m’amène vers d’autres lieux, d’autres performances, d’autres rencontres.

VC : Mise en forme, puis mise en bouche, pour faire passer… C’est votre invention. Comment l’avez-vous attrapée, ou comment vous est-elle tombée dessus ?

MV : Tombée dessus, c’est plutôt comme ça ! J’ai commencé à écrire alors que je n’étais pas bien. Les premiers écrits, c’était quelques mois après la naissance de mon deuxième enfant. Mon analyste n’était pas là, il était en congé, et la seule façon que j’ai trouvée pour border l’angoisse, c’est d’écrire. J’écrivais plus jeune, j’avais mis ça de côté, c’est revenu à ce moment-là…. J’ai écrit de courts textes à la première personne du singulier. Je décrivais les scènes où l’angoisse surgissait. Plus tard, lors de la grossesse de mon dernier enfant et de ma première fille, j’ai noté dans un carnet des scènes autour de la grossesse, de la maternité. Je voulais en faire un roman, créer des personnages et une histoire autour de ces scènes. Et j’ai commencé à avoir plein de scènes, écrites à partir de ce que je vivais, voyait, entendait ou parfois me rappelait, des souvenirs des précédentes grossesses, de mon enfance. Je n’arrivais pas à trouver l’histoire qui m’aurait permis de donner une place à chacune de ces scènes, y’avait quelque chose qui n’allait pas… Je me disais « si tu les mets dans une histoire, elles vont perdre leur côté percutant, elles vont se noyer dans le récit ». Parce que si j’ai écrit ces scènes, c’est qu’elles m’ont percutée, touchée, amusée ou rendue perplexe. Donc j’ai laissé de côté l’idée du roman et j’ai gardé les scènes, écrites avec des phrases courtes, la découpe n’était pas du tout la même. Pour la petite histoire, je suis psychologue de formation. Quand les gens me demandent quel parcours j’ai fait, quel métier j’exerce, je n’ai pas envie de dire que j’ai été psychologue, parce que les gens, de suite, me disent « Ah c’est donc ça ! » Ça viendrait comme une explication. Et un jour, j’ai répondu que c’était plutôt l’inverse, que c’est ce que je fais maintenant qui explique le métier que j’ai choisi. Et ce qui m’a permis de rattacher avec ça, c’est moins mes études de psychologie que la rencontre avec ma référente de stage, Vanessa Sudreau, qui m’a initiée, on peut vraiment le dire comme ça, à l’orientation lacanienne. Cela s’est fait en toute fin de parcours universitaire. Je rencontre alors l’École à travers le Collège Clinique, je découvre qu’on peut écrire, des cas notamment, et je prends plaisir à en écrire, à les présenter, à les lire. Lors d’un forum organisé par l’ACF-MP et le Collège Clinique de Toulouse, je lis pour la première fois des textes que j’ai écrits et qui ne sont pas liés à ma pratique de psychologue. Tout ça pour dire que c’est là que j’entrevois que je peux lire autre chose que des cas cliniques, des scènes qui m’impliquent autrement. Je découvre ma voix/voie. Voix qui viendra ensuite changer la découpe du texte.

VC : Mais pas que ! Je trouve qu’elle donne aussi une certaine épaisseur, un corps, à votre texte. Non pas que l’écriture soit plate pour moi qui l’aime tant, mais on peut se construire un monde à soi par la lecture et parfois la voix peut déranger. Ainsi chez les professeurs, dont la voix peut repousser l’attention… Ce talent d’écriture peut d’ailleurs embêter la clinicienne, ce que j’ai constaté dans une autre section clinique, à Lyon, où alors que je félicitais Françoise Guérin pour la beauté de son écriture, et qu’elle a mal pris mon compliment, qui pour elle signifiait qu’elle faisait de la littérature et pas de la clinique. Est-ce qu’on appréciait vos textes ? Est-ce que ça passait ?

MV : Ce qu’on m’en disait, c’est que j’avais su rendre le côté de la pratique, en tentant d’être au plus près de l’énonciation, de ce qui se passait dans le corps et dans la rencontre. À la suite d’une présentation faite dans le cadre d’une journée préparatoire aux Journées de l’ECF, on m’a invitée à proposer le cas. Je l’ai envoyé à la dernière limite, et il a été retenu. J’aurais dû le présenter lors des Journées Faire couple. C’était pour moi extraordinaire de pouvoir présenter un texte aux Journées, ce texte-là en plus, qui me tenait à cœur. Et les Journées Faire couple n’ont pas eu lieu. Il y a eu un trou. Je pense que ce trou est en partie ce qui m’a amenée à faire tout le reste. Le lundi qui a suivi ces Journées qui n’ont pas eu lieu, je n’ai pas pu retourner au travail. Je me suis levée, je me suis préparée à la salle de bain, j’ai mis du mascara, je l’ai reposé, je me suis regardée dans le miroir, et je me suis effondrée. Je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer. Je me suis dit que je ne pouvais pas faire semblant, faire semblant que tout allait bien, qu’il ne s’était rien passé. Que je ne pouvais plus faire semblant, faire semblant que c’est ce que je voulais faire… Faire semblant d’adhérer à l’idée que toutes les pratiques pourraient se cumuler, voire que certaines seraient plus recommandées et recommandables pour certains sujets. Faire semblant pour continuer à mener ma pratique, en anguille, avec les équipes, auprès des personnes accueillies. Je ne pouvais plus. Pendant une semaine, je n’ai pas pu aller travailler, le quotidien a repris le dessus, et je suis tombée enceinte peu après. Je savais qu’après les accouchements ce passage du plein au vide est assez compliqué pour moi, je me suis dit que l’écriture allait m’aider. Durant la grossesse, je termine l’écriture d’un deuxième roman, entamé avant que je tombe enceinte. J’écris les premières scènes qui deviendront EX.TRAC.TION. quelques semaines avant d’accoucher, je poursuis son écriture à la maternité et les semaines qui suivent. Quand je pense avoir terminé le livre, je me dis « tu ne vas pas “juste” le donner à lire aux gens ». Je venais de découvrir le plaisir que c’est de lire aux autres. Je reprends alors toutes les scènes et je me mets à les lire à haute voix pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi, ma voix vient scander le texte. Je prends un stylo, et je mets un point chaque fois que ma voix s’arrête. Maintenant, j’écris comme ça, j’ai la mélodie en tête. La voix est venue transformer l’écrit. Puis je me suis demandé comment partager ce livre avec les gens ? Comme ces scènes sont assez graphiques, j’ai eu l’idée d’associer une photo à chaque texte, sous la forme d’une exposition. Mais je me suis dit que cela allait être ennuyeux. Et m’est venue l’idée de « boîte ». Je pense qu’elle n’est pas sans lien avec la première exposition d’art contemporain que j’avais vue quelques années avant, Dots Obsession (Infinited mirrored room) de Yayoi Kusama. J’accompagnais des amies, je ne savais pas que ça pouvait me plaire, et ça me plaît. Donc je reviens au centre d’art, et il y avait un petit espace qui s’appelait la « box ». J’aimais entrer dans cette « box » et me laisser surprendre par l’exposition proposée à l’intérieur. Mais je ne sais pas très bien comment le reste est arrivé. Je me revois avec une amie à la terrasse d’un café, je lui parle de mes idées d’exposition, qui ne me satisfont pas. Peu de temps après, je dessine un carré sur une feuille et je demande à mon mari « Tu pourrais me faire une boîte comme ça, dans laquelle je pourrais afficher des textes partout, des murs au plafond ? » Et il me dit oui ! Et il me construit une boîte de douze mètres carrés. En discutant avec lui, viennent toutes les idées. De la peindre en noir, d’utiliser des clous et différents formats de feuille, de ne pas mettre que du texte, ou que des textes en entier, d’en extraire une ou plusieurs phrases, un mot, un numéro ou une photo. C’est aussi en discutant avec mon mari que se construit peu à peu le dispositif, où les gens entrent, regardent, arrachent une feuille, me la déposent et entendent le texte associé à la feuille qu’ils ont choisi. Où, une fois que j’ai lu le texte, je laisse la feuille tomber au sol, où les gens peuvent la ramasser et l’emporter ou la laisser là. Je voulais que les gens qui passent par l’installation aient quelque chose à faire, un peu, sans trop. Je ne voulais pas mettre les gens mal à l’aise, mais je me suis rendu compte après coup que je le faisais plus que je ne le pensais. Avant la première performance, je me demandais si j’arriverais à lire ces scènes devant d’autres, j’avais l’impression que je me mettais à nu, comme l’ampoule éclairée au-dessus de moi quand je lis. Mais j’ai réalisé que celui qui choisit, que ce soit un mot, une phrase, un texte, une photo, se dévoile lui aussi, et sans doute plus que moi. Le retour des gens m’aide à comprendre ce que je fais et les effets que cela produit. Les clous ont une place centrale dans l’installation. J’extrais des scènes du quotidien par l’écriture. Puis je les cloue. Ceux qui choisissent une feuille l’arrachent, extrayant à leur tour une scène de l’ensemble. Extraire, cela demande d’y mettre du corps. Certains arrachent vivement, d’autres décrochent délicatement, d’autres encore retirent un à un les clous avant de les remettre ou de me les remettre, chacun sa façon. Et certains ne peuvent pas. Quand on arrive dans l’installation, les feuilles recouvrent tous les murs et le plafond, il y a un effet de plein. Cela donne l’impression que tout est relié. Une fois que les arrachages commencent, le noir apparaît. Et à la fin, il ne reste que les clous. Tout seuls. Plus rien ne les relie. Et comme je me ressers des pans de mur, ceux-ci gardent la trace de chaque clou.

VC : Vous y allez fort, et je peux comprendre qu’il y ait des gens que ça dérange… En plus, vous n’attirez pas les gens, il faut qu’ils fassent le pas de venir. Il faut oser y perdre quelque chose. Pour un psychotique, ça peut avoir un effet dévastateur.

MV : Oui, il y a des gens qui ne peuvent pas. Ce qui me plaît, c’est d’être au milieu de gens qui ne savent pas ce qu’ils vont voir. Les personnes qui sont dans la rue, ou celles qui viennent aux Journées de l’École par exemple, ne s’attendent pas à ça, et donc il va se passer quelque chose. Il m’est donc arrivé d’être confrontée à des gens pour qui tous ces signifiants, tout ce sens, sont devenus persécutifs, les mots venaient les interpréter. Je vais alors amener ces personnes, tout doucement, à sortir de l’installation, en leur disant qu’on n’est pas obligé d’arracher… et parfois, il m’arrive de ramener au concret « Ah, vous dessinez ? Vous dessinez avec quoi ? » Je peux aussi être confrontée à des gens qui ne parviennent pas à s’arrêter d’arracher. Le plus souvent, je peux dire « Allez-y ! », parce que pour certains c’est difficile, ils n’osent pas, se limitent eux-mêmes, pensant qu’il faut en laisser pour les autres… Là, c’est l’inverse, je vais inventer une sorte de « protocole », qui dirait la quantité qu’il est possible d’arracher, par exemple deux feuilles par personne.

VC : Il est vrai que vos performances peuvent ne pas être saisies comme des performances, on peut croire que tout le monde pourrait faire ce que vous faites… Le texte que vous avez mis en voix pour Martha1 par exemple m’a surprise par votre capacité de vous faire réceptacle comme un instrument de musique, pour faire passer quelque chose. Vous utilisez votre corps comme une plaque sensible, comme pour la photo.

MV : Lire le texte écrit par un autre est encore autre chose… C’est nouveau pour moi… Dans le texte de Martha, la différence de rythme dans l’énonciation, viens de ces mots « et je me suis dit ». Quand on se dit quelque chose, quand on parle ou qu’on se parle, ça échappe à la scansion. Quand j’écris, je cherche le mot juste, la phrase juste. C’est une écriture épurée, il n’y a pas de métaphore, pas d’expression, pas de nom ou de lieu, peu d’adverbes,… S’il y a une répétition, c’est qu’elle apporte quelque chose au texte. Mais ça n’a pas toujours été comme ça ! En ce moment, je relie le premier roman que j’ai commencé à écrire la semaine des attentats de Charlie Hebdo. Je sentais que je vacillais. Je me suis mise à écrire à la troisième personne du singulier pour la première fois. J’ai écrit le quotidien d’« Elle », durant cinq jours, du jour de l’attentat à la grande marche. Puis s’est ajouté le quotidien de six autres personnages, qui parfois se croisent, se frôlent, se rencontrent. C’était plein de jolies phrases, d’expressions, d’explications même ! Il m’a fallu de nombreuses relectures pour élaguer le texte, pour en extraire l’essence. Je ne veux pas faire du récit, raconter une histoire qui bercerait celui qui la lit. Je veux être au plus près de la scène et au plus près des corps. Mais dans les dialogues, je m’autorise à ne pas mettre les bons mots, à ce que ça aille vite, à ce que ça se répète pour se répéter… Parce que c’est comme ça parle. Par l’écriture, j’extrais, et par la voix, je suspends.

VC : La voix incarne un dire, et pourtant j’ai constaté qu’on peut être aphone et parler. C’est aussi la question des hallucinations. Et cette proposition que vous m’avez faite d’un texte que vous pourriez mettre en voix, ça m’a intriguée, et en recevant le texte que Martha, ma petite-fille, avait écrit durant ce confinement, et que je vous ai confié, on m’a dit que c’était peut-être trop fort pour elle de s’entendre dire par votre voix. Je ne savais pas quel effet cela aurait sur elle. Mais elle a adoré vous entendre le dire, ce texte qu’elle avait écrit de son quotidien, et que sa grand-mère vous a transmis. Paradoxalement, je l’ai mieux entendu avec votre énonciation que lors de ma lecture muette… Votre travail est vraiment proche du tout dernier enseignement de Lacan, ce texte qui passe par les tours du dit. Pour cela, il fallait que vous soyez prête à cette rencontre à laquelle vous vous êtes prêtée.

Recevez-vous toujours comme psychologue ?

MV : Non, j’ai quitté mon travail en institution l’année dernière, peu après mon retour de congé parental. Le travail en institution, en hébergement, c’est quelque chose que j’ai beaucoup aimé. Mais ce besoin de régularité, avec des heures, des rendez-vous, m’était insupportable, être assignée à cette régularité m’angoissait. Et j’avais profité du congé parental pour réaliser les premières installations-performances, je ne voulais pas trouver l’excuse du manque de temps avec le travail pour ne pas tenter l’expérience. Je ne voulais pas me laisser la possibilité de passer à côté, de ne pas le faire. Et ça a tellement bien fonctionné que je ne suis pas parvenue à faire autre chose ensuite. Je ne me sentais pas à ma place en tant que psychologue. Je ne me sens pas plus à ma place en tant qu’artiste. Quand vous m’avez dit cette phrase « L’artiste précède le psychanalyste », je me suis dit « Ah mais c’est toi l’artiste ! » (rires) Longtemps, j’ai cru que je trouverais cette place dans une fonction, une orientation, une pratique. Et même si, quand je suis dans l’acte d’écrire, de lire à voix haute à l’intention d’un autre, j’ai la sensation d’être au plus près de là où je pourrais avoir une place, quand je me retrouve dans un salon d’art contemporain, dans un théâtre, dans un festival de rue, ou tout autre lieu, cette sensation s’évapore. On me propose divers signifiants pour tenter de définir ma pratique, écrivain, artiste, comédienne, conteuse ou photographe. Je ne peux me loger sous aucun d’entre eux. Pas entièrement du moins.

VC : Vous êtes en effet incasable ! Je vous trouve surprenante, décalée, et de la bonne manière. Et nous sommes quelques-uns de cet avis, Nicole Prin, Guy de Villers etc… Je vous remercie de m’avoir accordé votre première grande interview et j’espère avoir l’occasion de vous inviter à venir en Suisse pour une performance, peut-être dans notre ASREEP-NLS ?

*Crédit photo Pascal Mathieu.

Notes :

  1. Extrac.tion.92 (Video sur Facebook).