Silvia Morrone, AE de la SLP (Turin), membre de l’École Une 

Parmi ses nombreuses activités, Silvia Morrone est enseignante en histoire et politique des institutions de soin et de criminologie l’Istituto Psicoanalitico di orientamento lacaniano de Turin (IPOL-Scuola di spezzialisazione in psicoterapia), et membre fondatrice et psychothérapeute du Ce.Psi de Turin (Centro Psicoanalitico di trattamento dei malesseri contemporanei), membre fondatrice de Aletosfera. Elle est actuellement modératrice de SLP Corriere.

Nous la remercions de cette conversation qui a eu lieu par Skype le 6 mai dernier.

Silvia Morrone : Merci avant tout à vous, Violaine et aux membres de l’ASREEP-NLS de cette opportunité de soutenir quelque chose de mon désir.

J’ai en effet été nommée mi-octobre, c’était une joie immense, et tout de suite, j’avais le désir de pouvoir faire mon premier témoignage. La première occasion devait être à Rimini, en février, et puis en janvier j’ai reçu un mail des organisateurs du congrès à Buenos Aires qui m’invitaient à témoigner en avril à Buenos Aires. J’avais donc deux rendez-vous importants… et puis est arrivé cet événement (vincenda) du coronavirus, et dans un premier temps, le rendez-vous de Rimini a été annulé, et ensuite, l’épidémie avançant, celui de Buenos Aires. Et puis, le congrès de Rome a également été annulé.

Je suis encore très surprise de l’effet qu’a provoqué et que provoque encore tout ça. J’ai essayé de me dire que, même si, de fait, je ne pouvais pas faire mon témoignage, la nomination avait eu lieu, et qu’il reste l’engagement, l’impegno, à l’égard de la communauté analytique. Et, de manière encore inexplicable pour moi, cela a vivifié mon engagement. Même si je ne pouvais pas faire mon témoignage, j’avais la responsabilité de maintenir vivant ce désir par rapport à la cause et à l’Ecole qui m’avait poussée à faire la demande de passe. Je dois dire que je suis en train de vivre cette période, certes, dans de bonnes conditions, tout va bien pour moi et les miens, mais le fait d’être au cœur de liens analytiques, que ce soit ici à Turin ou au niveau national est important. Nous aussi, en Italie, nous avons dû inventer des modalités particulières pour garder des liens qui avaient été mis à rude épreuve.

Violaine Clément : L’AE interprète de l’Ecole comme sujet, et comme adresse

SM : C’est quelque chose qui a traversé toute mon analyse, cette question du lien à l’Ecole, à la Cause analytique. Pour moi, c’est vrai que sans l’Ecole, il n’y a pas d’analyse. Le texte que tu as cité de la Théorie de Turin, texte que précisément Jacques-Alain Miller a prononcé à Turin, est un texte que j’aime beaucoup, un texte bouleversant, tout à fait actuel, un texte unique. Je suis en train de travailler dans cette période, outre ce texte, un autre texte auquel je suis très attachée, « Psychologie des masses et analyse du moi », ce sont des textes de référence pour moi qui ai travaillé tant d’années en institution, et le transfert de travail dans l’école et en institution qui ne s’oriente pas de la psychanalyse, me fait à la fois désespérer et me fait me mettre au travail.

VC : Que peut-on espérer ?

SM : Je suis psychologue et psychothérapeute, et durant 15 ans, j’ai dirigé une institution psychiatrique – accueillant des auteurs de crimes – encore existante et dirigée actuellement par le collègue de Turin, Gian Francesco Arzente (AE lui aussi). Nous avons été la première institution en Italie à faire des présentations de malades. Vous êtes une pionnière ! Oui, et c’est Marie-Hélène Brousse qui est venue faire la première présentation de malade.

Je trouve intéressant qu’avec le temps, la majeure partie d’entre nous se soient dirigés vers des expériences très diverses, certains de nous travaillent avec la psychiatrie adulte, d’autres avec les enfants et les adolescents, mais toujours dans le domaine de l’institution. Faisant allusion au texte de S. Caretto sur les stolone 1, on découvre qu’il y a beaucoup de fraises à Turin… Dès 2000, certains d’entre nous ont décidé d’ouvrir des institutions pour des personnes qui ne seraient jamais venues au discours analytique, comme par exemple le Centro Psicoanalitico di trattamento dei malesseri contemporanei. Dès 2018, a été créée l’Associazione Aletosfera qui travaille le jour avec des enfants et des adolescents qui vivent avec une différence, sur un mode considéré comme atypique qui ne les fait pas entrer dans les catégories existantes, à travers des rencontres singulières.

VC : Vous parlez de « nous » ? Comment soutenir une telle originalité avec autant de différences ?

SM : Une belle demande, très compliquée, qui pose une question cruciale. Mon hypothèse est que c’est là où il a pu se produire une structure de lien qui tienne compte des principes indiqués par Lacan en relation au cartel, cela a mis en valeur le point de singularité propre à chacun. Et ceci a ensuite pu s’expérimenter dans la pratique de chacun, autant dans l’institution orientée par la psychanalyse que dans l’institution ordinaire, structurée selon le discours du maître. Cela a été rendu possible parce que nous avons tous pu en évaluer les effets dans la clinique.

VC : Pourrait-on dire qu’on est passé d’une société du NdP, du tous, à une société du pas tous ?

SM : Oui, en IItalie, il y a cette idée qu’on travaille dans plusieurs champs, alors on serait des « tuttologi », mais non, c’est différent d’avoir comme visée le sujet.

VC : À Turin, comment pratiquez-vous la psychanalyse durant cette période de début de déconfinement ?

SM : La région a été assez durement touchée. Le Piémont a fait une chose très importante de mon point de vue. Dès le début, les cabinets des psychologues et des psychothérapeutes ont eu le droit de rester ouverts, avec les certificats permettant aux gens de se déplacer.

J’ai demandé aux patients de se régler à leur convenance, et quelques personnes ont accepté de continuer à venir. J’ai considéré que c’étaient des personnes auxquelles je pouvais offrir des bonnes conditions de protection dans mon cabinet. Avec les masques ? Il y a eu différentes versions avec le masque. Ce qui est intéressant selon moi a été que, pour quelques-uns, la chose s’est modifiée au fil du temps. Par exemple, j’ai été très frappée par ce jeune homme avec lequel j’avais eu deux ou trois rendez-vous par Skype, et qui, à un certain moment, me dit : «Ce truc de Skype, ça ne fonctionne pas, parce que je suis chez moi, je pourrais faire presque n’importe quoi, et je n’ai pas l’embarras que j’ai quand je viens en séance, et qui est vraiment important ».

Après avoir dit ça, il m’a demandé de pouvoir revenir. Aujourd’hui, certains sont encore sur Skype, certains sont revenus, chacun suivant son propre fil. C’est aussi un point qui m’a fait réfléchir parce que ce sont toutes des personnes que je rencontre depuis longtemps, et Skype a permis de maintenir un fil. Je crois que la psychanalyse enseigne la singularité. Je pense que je ne peux pas considérer ce que je fais là comme un modèle, même pas pour moi. Parce que je ne sais pas comment les choses pourraient se passer dans une autre situation.

VC : C’est difficile de ne pas avoir de modèle, mais c’est beaucoup plus joyeux.

SM : C’est très important pour moi de tenir compte des indications de chacun, en son temps. J’aurais fait autrement si on m’avait demandé d’autres choses. Mais ce qui m’a impressionnée, c’est que tous ont pris la chose avec beaucoup de sérieux, y compris ceux qui sont venus au cabinet.

Ma boussole a été de permettre à chacun de ne pas se sentir trop écrasé (schiacciato) par le discours commun. Ainsi cette jeune femme que je recevais sur Skype et qui me disait à quel point ce discours autour du virus l’angoissait, qu’elle passait toute sa journée à regarder la télévision, que ça la captivait, je lui ai dit qu’elle pouvait venir me trouver. Elle était tellement prise que je lui ai proposé d’écrire sa déclaration et de venir me trouver, lui rappelant que c’était en règle avec la loi. Elle a accepté, après quelques séances…

La dimension du temps est aussi très importante en ce moment. Ce fil que j’ai tenté de tenir par Skype était nécessaire parce que pour certains le temps s’était défait, comme un nouage peut se défaire d’avec la routine qui, avant, tenait certaines personnes.

VC : Je vous remercie de nous dire quelque chose de la manière dont vous laissez vos patients se servir de vous. C’est très enseignant.

SM : La psychanalyse m’a permis de ne pas tomber complètement dans la logique que rappelle justement Jacques-Alain Miller dans la Théorie de Turin2, la logique « amis-ennemis », pour ou contre, juste-faux, le futur, la ségrégation, qui sont des discours importants, mais qui risquent de tourner en rond, une logique phallique ? Oui.

 

Notes :

  1. Sergio Caretto, « Dal rigetto, una politica. Note sulla politica di Freud nel movimento psicoanalitico ». Rosenberg & Sellier, 2018.
  2. Jacques-Alain Miller, « Théorie de Turin sur le sujet de l’École (2000) ». La Cause freudienne 2010/1, N° 74.