Davide Pegoraro, psychanalyste à Turin, nommé AE en février dernier, attend toujours le moment de faire son témoignage. Dans cette période doublement sur la brèche, il a accepté aimablement de répondre aux questions de Violaine Clément, dans cette interview enregistrée par Skype, le 1er mai 2020.

 

V.C : Comment ça va pour toi ?

D.P : Dans le Piémont, la situation est compliquée parce qu’elle est faite de plusieurs étapes.

Le 8-9 mars, ils ont décidé de fermer toutes les régions d’Italie, alors que pas toutes n’avaient le même nombre de personnes contaminées ou aux soins intensifs. Donc en 3 jours, toute l’Italie est fermée, en lockdown, et ces mesures durent depuis deux mois. Mais si la situation est encore grave dans le Piémont et dans d’autres régions d’Italie, ce n’est pas le cas partout.

Subjectivement, face à ce décret que je dois appliquer, de ne pouvoir sortir que pour cause de travail ou de santé ou pour les nécessités quotidiennes, la phase deux de reprise, annoncée pour lundi, sera très graduelle. Pas toutes les activités ne pourront recommencer.

Des présidents de région se sont exprimés à la télévision sur leur incompréhension à devoir suivre les règles établies pour tous.

V.C : Le psychanalyste fait-il partie de la santé publique ? Le psychanalyste peut-il recevoir ?

D.P : Oui, parce qu’il est considéré comme un professionnel de la santé, un parmi d’autres types de psychothérapeutes. De ce point de vue, en fait, les professions de la santé n’étaient pas soumises à l’interdiction de travailler, mais la consultation par télétravail était vivement conseillée, après une évaluation prudente de la gravité de la situation. En effet, les gens ne pouvaient sortir de chez eux que pour des problèmes de santé absolument urgents.

Au début, j’ai continué à recevoir mais ensuite, beaucoup de patients m’ont dit qu’ils avaient des difficultés à se rendre au cabinet, et comme nous ne savions pas combien de temps dureraient ces restrictions, j’ai proposé, s’ils le pouvaient, de les recevoir par téléphone. Certains ont accepté, d’autres m’ont dit non. Ma première prise de position par rapport au coronavirus a été plus professionnelle que personnelle. Je dis cela parce qu’il m’a fallu tout un temps pour mesurer l’impact qu’avait eu sur moi cette mesure. L’impact sur mon corps et sur mon psychique m’a pris plus de temps à le réaliser subjectivement.

Ne pouvant sortir que pour aller faire des courses, ou aller à la pharmacie, ce que, jusque-là, je m’étais toujours débrouillé pour demander aux autres, j’ai décidé la veille de Pâques d’aller acheter les ingrédients pour me faire moi-même le premier tiramisu que j’aie jamais fait, très beau, du reste ! Je voulais d’une part que tous les jours ne soient pas les mêmes, et d’autre part, j’ai ressenti un désir très fort de me faire cette douceur au moment où les proches les plus chers n’étaient pas avec moi. Le tiramisu est un dessert (dolce, en italien, ce qui signifie aussi une douceur) que j’ai jusqu’ici toujours demandé à l’autre. Son nom l’indique, puisque c’est un appel à l’Autre, une sorte de « remonte-moi le moral ». J’ai découvert que je pouvais aussi y mettre du mien, que j’avais besoin d’aller chercher les ingrédients au champ de l’Autre, mais qu’ensuite il fallait que je m’en serve et que je m’autorise à en faire quelque chose.

V.C : Comment as-tu fait pour poursuivre ? Avec qui, et sur quels critères ?

D.P : Ainsi, après un mois de lockdown, j’ai envoyé un message à mes patients, leur demandant comment ça allait, sans forcément les relancer. Ils m’ont répondu, certains attendant la fin du lockdown pour reprendre les séances. Je n’ai rien voulu rajouter, même pas de leur rappeler que s’ils le voulaient, il y avait aussi ces possibilités (tél, etc…) Avec d’autres, qui ont accepté de continuer par téléphone, je dois encore élaborer ce qui se passe. Il me semble que pour ces personnes, il est important de maintenir un fil, et je me suis surtout occupé de ça, de maintenir une forme de lien par téléphone, surtout avec ceux avec lesquels le travail venait de commencer, et les avait conduits à formuler leur question, non sans une certaine angoisse, et j’ai retenu que je ne devais pas les laisser tomber. Il sera intéressant d’en cueillir les effets lors de la reprise. Tant qu’ils ne peuvent encore rien dire de ce qui s’est joué pour eux, on ne peut encore rien en savoir. De quel type de relation s’agit-il, je ne peux rien en dire encore, mais j’espère qu’on en saura quelque chose, dans la logique de la cure. Quelque chose d’un travail se déroule, mais je ne saurais rien en dire de plus précis pour l’instant.

Comme je m’occupe également d’adolescents qui étudient le latin et le grec, c’est de cet enseignement à distance que je peux faire un constat plutôt que de cures proprement dites. Cette didactique que j’ai toujours vécue en vis-à-vis, au un par un, s’est tout à coup transformée par l’usage de skype. Il arrive parfois, aussi bien à moi qu’à eux, que nous n’ayons pas envie de nous voir, alors, on éteint la caméra. Comme nous avons les mêmes livres, les mêmes outils, nous pouvons dès lors nous concentrer ainsi plus sur le texte à traduire.

Comme ma didactique est individuelle, j’ai remarqué qu’on perd quelque chose dans cet enseignement à distance, ce jeu entre enseignant et enseigné, mais j’ai remarqué aussi que pour certains élèves cette perte de pouvoir de l’enseignant a des effets, paradoxalement, en rendant l’autre (l’enseignant) moins puissant, en rendant finalement le travail plus joyeux.

V.C : Et le paiement des séances, on en parle ?

D.P : J’ai pensé qu’il fallait qu’il y ait paiement, pour faire la différence avec une conversation. Ceux qui m’ont dit qu’ils voulaient poursuivre les séances sous ce mode-là m’ont ainsi fait sentir que c’était nécessaire, et donc que le paiement aussi était nécessaire. En Italie, cette question du paiement avait également soulevé beaucoup de questions en janvier depuis l’entrée en vigueur de la loi qui rend obligatoire, pour ceux qui veulent se faire rembourser la psychothérapie, qui veulent que leur psychanalyse soit considérée comme traitement sanitaire, de rendre leur paiement traçable.

Cette traçabilité bancaire, rendue obligatoire depuis janvier, a eu des effets. Beaucoup de patients pour qui ça n’avait jamais posé question, l’ont demandée pour eux-mêmes, et la question s’est réglée au un par un. Ce qui est intéressant, c’est que cette question posée en Italie, a très tôt été redoublée par la question de l’impossibilité de la rencontre en présence, dès le mois de mars. Je pense qu’il y aura beaucoup à étudier, à réfléchir sur l’incidence de ces éléments sur la pratique analytique. Il faut le temps pour que quelque chose de cette expérience se dépose et puisse émerger dans les cures, pour pouvoir en dire quelque chose.

Il y a deux jours, un patient ne voulant pas que son versement soit traçable, m’a demandé comment il pouvait faire pour me payer la séance. J’ai senti que pour lui il était important de se séparer, et lui ai proposé de mettre l’argent dans une enveloppe et de la déposer dans ma boîte aux lettres. Quelque chose de la séparation devait passer pour lui par le versement de l’argent et le moyen de me le faire parvenir.

V.C : Ma dernière question le fait beaucoup rire : je lui demande de se la poser lui-même. Que pensait-il que j’allais lui poser comme question ? 

D.P : Eclats de rire ! Je n’en savais rien. Précisément, c’était la question qui a orienté toute mon analyse, c’est que je ne savais pas quoi faire avec la demande de l’autre. D’où le tiramisu.

Je dirais qu’aujourd’hui, tendant à assumer mon non-savoir, je peux attendre que l’Autre dise.

Au fond, Violaine, j’ai vu que tu ne m’avais pas envoyé les questions (restées en fait dans les spam), mais je ne t’ai non plus rien demandé. Pour moi, à partir de cette question du tiramisu, je me suis dit que je ne peux rencontrer l’autre, et que face au trou de l’Autre, c’est-à-dire face à mon manque et à celui de l’Autre, je peux aussi prendre une position que je m’étais jusque-là refusé de prendre. C’est quelque chose qui m’a confirmé que quand on choisit de mettre en jeu une position, on peut accueillir quelque chose de différent.

J’avais écrit un tout petit texte sur Rete Lacan 1, où je parlais de mon angoisse devant les images du TJ et de ce que construisait la parole des journalistes. Pour comprendre ce que le coronavirus me faisait, il m’a fallu un moment, aussi par la voie de mon sinthome.

Il m’a fallu le temps pour comprendre.

 

* Image : « Tiramisú », photo de Raffaele Diomede, CC.

Notes :

  1. Rete Lacan n°6 – 2 aprile 2020.