Conversation avec Myriam Chérel, 30 novembre 2020, par Violaine Clément.

Une des premières AE à avoir fait son enseignement par zoom, nouveauté 2020, Myriam Chérel a accepté de dire quelque chose de plus, à propos de ce qui s’est passé, de ce qui a passé pour elle.

Violaine Clément : Merci d’avoir accepté cet entretien à ma demande, qui s’est produite à la suite de cette grande nouveauté dans l’École. Vous êtes un.e des premiers AE qui aient témoigné par zoom. J’ai trouvé ça surprenant, et ce moment d’affect que vous avez eu a traversé l’écran, pour chacun de nous… seriez-vous d’accord d’en dire un peu plus, d’autant que ça a résonné avec ce signifiant hors-sens, Chut, que vous avez si bien déplié déjà dans les enseignements de la passe ?

Myriam Chérel : Il ne va pas de soi de témoigner sans l’engagement du corps tel qu’on le pensait avant mars 2020, tel que Lacan l’a inventé en partant de son enseignement sur le parlêtre, et tel que Jacques-Alain l’a proposé avec la passe 3. En 2020, avec la propulsion du télétravail et des visioconférences, les psychanalystes ne sont pas sans constater, que pour tenir une conversation, pour tenir des séances, sans doute aussi pour témoigner, il faut redoubler d’un effort énonciatif pour que le corps y soit. Il y a une mise du corps très importante. Les premières séances, les premiers temps du confinement, avec les patients qui ont souhaité continuer les séances par téléphone ou par visio, les psychanalystes ont pu constater, disons, une mise inédite et aussi une certaine fatigue. Il faut y mettre du sien, toujours, mais là d’autant plus.

Par ailleurs, au mois de mars, j’avais pu accueillir de manière tout à fait inattendue le silence, c’est-à-dire cette interruption dans la transmission. J’ai pu constater, face à cette effraction du réel, un accueil tout à fait nouveau du silence, puisque le silence était de mise. Effectivement, dans mon cas il s’agit d’un silence qui a fait trou, un silence qui se décline du côté du secret aussi, disons.

Là, c’était tout à fait nouveau. Je l’ai vraiment saisi, je pouvais faire avec cette contingence de manière tout à fait nouvelle. Il n’en demeure pas moins que c’était un réel.

C’est ce dont j’ai voulu faire part aux journées : dans le contexte dramatique de la COVID, que tout un chacun traverse, tout un temps, j’ai su accueillir le silence imposé, parce que c’était quand même un silence imposé, tout un temps j’ai pu accueillir ce réel, qui a fait trou dans mon mandat d’AE, dans ce temps de transmission, un trou que j’ai su accueillir. Puis, j’ai été très touchée quand l’AMP a été annulée. Jusqu’alors, elle avait été reportée. Quelque chose était à interpréter. C’est aussi le travail de l’outre-passe, et encore après : comment on devient un analysant capable de s’interpréter soi-même. Quand l’AMP a été annulée, j’ai tout de suite entendu qu’il me fallait trouver autre chose, sinon la crise sanitaire risquait de mettre le silence du côté du se taire, qui est ma pente jouissante, se taire… ou parler pour ne rien dire (avec un sourire). Savoir-y-faire avec la boussole trouvée m’a portée à faire expérience des moyens technologiques pour user d’une voix qui transmette la psychanalyse, qui la fasse exister.

Toutefois, votre question porte sur l’émotion. Sur un grand écran (vous savez, j’ai un grand écran Apple, là, un tumber-bold, je crois que ça s’appelle), on a l’idée que tout le monde est dans des petites cases, loin, sans corps donc sans présence. Lors de mon témoignage aux JE, j’ai fait une autre expérience : je m’adressais à quelques-uns, là où d’habitude, je ne m’adresse à personne en particulier dans une grande salle. Là, j’avais des amis dans les petites cases, il y avait aussi le président de l’École, qui est un ami de surcroît. Je veux dire par là que ce n’était pas des anonymes. Et il y avait aussi mes amis AE… Il y avait donc une adresse. Là où on peut penser que c’est justement trop anonyme, sans adresse, parler tout seul avec cet écran noir, ou rempli de petites cases, j’ai fait l’expérience, à ce moment-là, d’une adresse singulière, d’où l’émotion.

VC : Ce que vous dites, c’est peut-être ça que chacun de nous a entendu, mais chacun a ressenti autre chose, là où il était, et c’est pour ça que je voulais vous demander ce que ça avait été pour vous. Quand on devient un AE, on devient quelqu’un (ce que dit Lacan dans Radiophonie), Un qui va pouvoir parler, élaborer etc…et puis vous vous adressez à quelques autres, pas à personne. Il y avait quelques-uns que vous connaissiez, des amis, c’est très différent quand, avec l’écran, ils étaient trop proches !

MC : C’est ça ! « Trop proches » dites-vous, je ne sais pas, mais en tout cas, l’objet qui crève l’écran, c’est le regard, et le regard, c’est aussi le désir de l’Autre. Dans la discussion lors de cette séquence aux JE, je rapportais un rêve d’outre-passe et je disais à Jean-Daniel Matet que, dans ce rêve, les peaux de banane que j’enlevais des cavités de la gorge avec une pince à épiler, ce sont les traces de l’Autre. C’est comme cela que ça peut faire retour. La solution sinthomatique trouvée, je ne dirais pas que c’est une solution instable, mais c’est une solution mouvante, elle se « mouvoie » en fonction du réel de la vie. Ce n’est pas triste, au contraire. Ce n’était pas des larmes, ce n’était pas une émotion négative, c’était une vraie émotion : le dit que j’étais en train de dire a été élevé presque à un événement, ça a pris corps. Ce que j’étais en train de dire, d’user d’une voix pour faire exister la psychanalyse, ça a pris corps. C’était un événement de corps.

VC : C’est ça, et ça a été pour nous absolument évident… Ce que disait Lacan à propos de l’émoi. Il y a eu pour moi une transmission d’émoi par votre témoignage, qui est nouveau, et dont l’intérêt consiste justement dans cette nouveauté, qui n’aurait pas pu se produire comme ça devant une salle de 2000 personnes, comme d’habitude. Vous êtes une pionnière. C’est pour ça que je voulais que vous en disiez encore quelque chose. Il ne s’agit pas de la boucler, mais comme dans le tricot, la couture etc…, de passer d’une boucle à l’autre… ça avait de l’allure, et c’est amusant également que j’aie pu, au soir de votre témoignage entrer en contact avec vous par Facebook. Et que vous ayez répondu, vous auriez pu laisser tomber… Et puis ce couac amusant, où vous ne prenez pas mon appel téléphonique, à l’heure pourtant convenue, puisque vous aviez remarqué qu’il venait de Suisse… J’ai trouvé ça amusant. Peut-être fallait-il que nous soyons des inconnues pour que quelque chose d’autre se dise ? Vous avez accepté de me répondre, ce n’était pas évident ?

MC : Je ne sais pas, pourquoi ce ne serait pas évident ? C’était un retour des Journées, on était certes sur Facebook mais encore dans notre communauté, vous l’avez fait par message privé, je vous ai donné mon mail, et ça a continué par mail… S’inscrit en effet sur mon téléphone la provenance de l’appel indiquant l’étranger. Des fois ce sont les États-Unis, ou Alger… Les États-Unis, je réponds toujours, effectivement, j’ai mes amis aux USA avec qui j’ai beaucoup travaillé sur la question de l’autisme, mais de Suisse ?? A part François Ansermet, je ne connais personne, (rires) mais François m’envoie toujours des WhatsApp. Donc j’ai cru que c’était une publicité.

VC : J’adore que vous m’ayez prise pour une vendeuse de montres. En Suisse, on a ouvert un groupe de travail sur la passe…

MC : C’est vrai que j’ignorais que vous étiez de là-bas, je croyais que vous étiez Parisienne, voyez ! (rires).

VC : C’est aussi un des effets de la modernité, on peut parler avec quelqu’un en le croyant très éloigné et s’apercevoir qu’il habite la maison d’à côté. On ne sait plus du tout où sont les gens. Mais vous, on savait bien que vous étiez, non à Paris, mais derrière votre écran, et ça nous a fait entrer dans les lieux des gens, comme maintenant, quand je suis chez vous. L’École de la Cause a choisi, avec ces journées, de se tenir à la hauteur de l’époque. Pour vous, la question ne s’est pas posée, vous avez dit oui au zoom ?

MC : J’ai dit oui au Zoom aux journées. Toute de suite ! Alors qu’en mars, pour mon enseignement à l’ECF, j’avais dit non. Au moment de mars, au moment où le réel nous tombe tous sur le coin du nez, à ce moment-là, je suis tout à fait en mesure d’accueillir ce qui nous arrive. J’accueille ce silence imposé, et je n’envisage pas, dans ce premier temps, la possibilité de transmettre ma passe, puisque c’est l’exemple clinique de mon enseignement, sans aller en corps à Paris, sans être en présence, sans parler avec mon corps, corps parlant, oui… Et ça fait partie de mon transfert à la psychanalyse. Le transfert s’évacue à la fin de l’analyse d’une certaine façon, mais le transfert est noué à l’École, c’est le transfert de travail. Je disais à mes amis, quand j’ai fini mon analyse : Je viens de tomber amoureuse de la psychanalyse ! Ce n’était plus pareil, ce n’était plus le Sujet-supposé-Savoir.

VC : C’est beau, c’était un nouvel amour !

MC : Oui, absolument ! Et donc, dans ce temps-là. J’accueillais ce réel-là, et je reportais les choses. Mais quand les événements, les conférences, les invitations ont été annulés, qu’on ne pouvait plus reporter car la crise durait, là j’ai perçu que si je continuais comme ça, le choix fait dans un premier temps allait basculer du côté du se taire, donc de la jouissance.

VC : Je ne sais pas si vous connaissez Josef Shovanek, cet autiste qui raconte cette jouissance comme le trop de plaisir qu’on a, comme autiste, à rester enfermé dans sa coquille, montrant que chacun de nous peut décider de s’assoupir, de laisser le monde à l’extérieur. C’est ce qui me faisait vous parler des proches, ceux dont Jacques-Alain Miller disait qu’il en avait un peu trop, de proches, à voir le nombre de reproches qu’il subissait. Quand vous parlez de vos amis, lui parlait plutôt de ses pires amis… Il y a quelque chose que vous dites bien de ce nouvel amour, et qui me rappelle la question de Philippe Lacadée, il y a déjà longtemps : Peut-on tomber amoureux, peut-on aimer après une psychanalyse ? Vous venez d’y répondre.

MC : Oui. Il y a deux choses, la transformation du transfert, et puis en effet, l’amour au partenaire. Quand les semblants chutent, quand les croyances chutent, celle-ci aussi. Éric Laurent, lors d’une des soirées des AE, parue dans un Quarto, disait des partenaires qu’il fallait qu’ils soient solides, et qu’on pouvait faire tout ce trajet, au contraire des idées reçues, sans changer forcément de partenaire. Les traversées du fantasme demandaient sans doute un remaniement psychique de soi-même, mais sans doute aussi de l’autre, du partenaire. Évidemment que la question de l’amour change. Toutefois, il ne s’agit pas de renoncer à l’amour.

VC : Cette question de l’amour, du partenaire et de la passe, est puissante pour moi aussi. Faire la passe implique forcément l’autre, le partenaire, et ce n’est pas si simple. Dans notre École, quelques-uns disent qu’il y a une obscénité dans la passe. Ça m’a intriguée. Je trouve qu’il faut du courage pour faire la passe. Il en faut aussi au partenaire. On a beau dire qu’il s’agit du partenaire qu’on dit, il existe aussi, comme un véritable être humain. On ne pose pas souvent la question, au partenaire. Mais vous, vous avez aussi été sa voix. Et de penser aussi qu’avec sa main il vous amenait sur scène pour être sa voix, c’est donc lui qui vous accompagnait. Dans la musique, c’est plus la guitare qui accompagne la voix que l’inverse. Chantez-vous encore, avec lui ?

MC : Parfois.

VC : Vous pourriez presque faire la passe en chantant ?

MC : Non parce que ça resterait du côté phallique… c’est justement cela que j’ai traversé, de ne plus user de la voix de manière phallique. De me mettre à la place de ce petit a retranché à l’Autre, pour maintenir l’Autre dans une position d’absolu. C’est un nouvel usage de la voix désormais.

VC : En écoutant et lisant les témoignages des AE, on a une telle impression de nouveauté, à chaque fois. On voit bien le chemin que vous avez parcouru pour en dire quelque chose qui soit audible. Ça vous a demandé vingt-quatre ans pour arriver à parler ainsi. Vous êtes au début d’une nouvelle aventure. Comme voyez-vous l’avenir ?

MC : La question ne s’est pas du tout posée comme cela. La pandémie est arrivée en plein milieu de mon mandat d’AE. Là, c’est plutôt : comment poursuivre l’enseignement de la passe ? La prochaine soirée de la passe, demain, sera la première soirée de la passe en visio.

VC : C’est très nouveau !

MC : Bien sûr que c’est nouveau. Chacun a pu dire que pendant le confinement il y avait un silence, chacun a fait une sorte d’expérience du silence. Donc elle résonne pour chacun de manière différente. Moi, j’ai été encore plus sensible au chant des oiseaux. J’ai toujours aimé le chant des oiseaux, mais là j’y suis encore plus sensible. Ça a été concomitant.

VC : Ça me rappelle cette amie qui a nommé son thème de cartel : la langue des oiseaux. Donc vous dites là que le monde bruisse autrement sans cette course effrénée, mais avec les zoom, ça reprend, les soirées hyper occupées, vous travaillez beaucoup…

MC : Aujourd’hui, la musicalité, je la trouve plutôt dans la langue. Ainsi pour les journées, avec ce titre, Attentat sexuel, au milieu de ce que nous traversions comme crise inédite, c’était formidable tout ce qui a été préparé ; toutes ces boussoles cliniques étaient essentielles pour maintenir le désir, et à la fois, certains jours, par rapport à ce qu’on traversait, c’était complètement incongru. J’ai mis du temps à savoir par quel bout j’allais prendre cette affaire-là. Comment allais-je transmettre ? Ça s’est éclairé sans doute assez tardivement avec le titre que Laurent Dupont a proposé pour notre séquence : Trace en corps : Faire un pas de plus dans l’élaboration de la main, puisqu’on m’en parle tout le temps. Et je me suis rendu compte en écrivant le texte, en l’écoutant, quand je l’ai relu, qu’en effet il y avait une nouvelle écriture, que ce n’était pas la même écriture que d’habitude, que c’était beaucoup plus poétique. Il y avait une nouvelle musicalité de la langue. La répétition, qui est venue comme ça, était plutôt le traitement d’un réel. C’était un peu hors-sens, c’était la manière de traiter un réel. Comme ce que dit Lacan dans un signifiant nouveau, un signifiant hors sens, comme le poète. Oui, je crois que c’est plutôt la musicalité de la langue, maintenant, qui prend le dessus. C’est pour cela que je n’ai plus envie de chanter, en fait. Ça me plaît comme avant, à l’occasion, mais ce n’est plus du tout le mirage phallique de combler l’autre comme ça, tout en lui ayant retranché ce petit a. J’allais à ma perte, quand même. Et c’est pour cela que mon partenaire est un relais et non un ravage.

VC : C’est très beau ce que vous dites, le relais plus que le ravage. La tendresse et le ton de votre voix font du bien. C’est pour cela que, toute la première partie, je me suis laissée prendre par votre voix, et je me demandais si nous allions pouvoir faire conversation… c’est chose faite ! Peut-on s’arrêter là ?

MC : Parfait! Merci à vous !