Anna Aromí

Psychanalyste à Barcelone, Membre (AME) de la Escuela Lacaniana de Psicoanálisis et de l’Association Mondiale de Psychanalyse. Elle a été AE (2013-2016), et fait partie du Grupo impulsor de Zadig Catalogne.

Interview réalisée le 27 juin 2020, par Violaine Clément.

Violaine Clément : Merci d’avoir accepté de répondre spontanément à mes questions, toi qui es dans une position importante dans notre école, alors que tu es à la plage, aujourd’hui… Peux-tu me dire pourquoi ?

Anna Aromí : À partir du moment où c’était possible, je suis venue à la mer, elle me manquait. Mais j’ai trouvé que la plage avait changé. En Catalogne, la nuit du 24 juin est une nuit spéciale, c’est la « revetlla de Sant Joan », une nuit très importante puisque pas mal de rites de passage pour les jeunes s’y réalisent, le premier baiser, le premier clin d’oeil de l’amour… C’est le solstice d’été et, d’habitude, la plage est vivante, il y a des gens qui y mangent, avec leurs amis, avec leurs familles, il y a les feux de joie, les pétards, le « cava » et tout ça. Hier, la fête postconfinement avait été réduite au minimum, très peu de gens, très peu de bruit, pas beaucoup de musique, ça faisait un effet un peu bizarre.

La plage, pour moi, c’est l’occasion d’un contact important avec la nature, ce que j’ai appris pendant le confinement, quand je ne pouvais m’empêcher de penser aux familles qui, le matin, allument la lumière et habitent tout le jour avec la lumière allumée, parce que la lumière du soleil n’arrive pas dans la maison. C’est alors que j’ai béni le moment où Xavier et moi avons choisi notre appartement à Barcelone avec de grandes fenêtres et avec des balcons, pas très grands, mais suffisants pour nous permettre de prendre un peu de soleil pendant le confinement. Ce contact avec l’air, avec la pluie, avec le soleil, avec les nuages, et surtout avec la lumière, accompagne le fait de pouvoir faire l’alternance S1-S2, entrer et sortir. Je trouve que c’est important ce passage intérieur-extérieur, cette petite balance, ce mouvement de la vie, qui justement était empêché. D’autre part, on a fait pas mal de kilomètres dans le couloir de la maison, aller-retour, aller-retour, pour éviter de trop grossir (rires).

VC : Nous n’avons pas été confinés comme vous, en Suisse, et c’est en voyant les images humoristiques des chiens espagnols qui n’en pouvaient plus d’être promenés par tout le monde que j’ai compris ce qui vous arrivait. Quelles occasions as-tu eu, toi, de rire ?

AA : Pour moi, le confinement n’a pas été une occasion d’angoisse, ni de peur, ni de tristesse non plus. J’ai reçu quelques surprises. Par exemple, je considère que le confinement a été une expérience du temps, de la temporalité. J’ai beaucoup pensé à ça: nous parlons de « l’instant de voir » mais sans nous apercevoir que c’est un phénomène très différent pour chacun, c’est très subjectif. Pour moi, l’instant de voir la pandémie a été absent comme tel. Je n’ai pas eu un moment concret que je pourrais appeler ainsi. Pour Xavier, à qui j’ai posé la question du moment qu’il a eu, lui, comme instant de voir, c’était très clair : ce fut le moment d’arrêter la Conversation Clinique de l’Institut du Champ freudien avec J.-A. Miller à Barcelone, dont il était un des responsables. Ils ont dû arrêter à un moment où on n’était pas encore confinés. Ils ont dû prévoir la chose, et peu de temps après, on était confinés. Quand on est responsable d’un événement important dans le Champ freudien, on est obligé de calculer, suspendre ou ne pas suspendre, pour finalement décider, alors qu’il y avait des gens qui disaient : mais non, c’est une exagération, c’est une grippe, une grippe plus grande que les autres, pourquoi vous faites ça ? Après, on a vu les images des hôpitaux, les images des gens qui étaient en récupération, sous respirateur… mais avant ça, le moment de voir était très bizarre. On savait pour la Chine, on savait pour l’Italie, mais c’était comme si l’on pensait « ici, ça ne va pas arriver ». Après, on voyait la même chose en Espagne, en France, toujours avec un temps de retard, avec un sentiment de retard, qui est maintenant utilisé pour les discussions politiques, mais qui a été très général. C’est un temps long pour se faire à l’idée qu’il y avait quelque chose qui était là.

VC : Cette question du temps qu’il faut, et maintenant du temps qui passe, tu l’as signalée déjà dans notre groupe de travail pour préparer la journée qui aura lieu à Lausanne sur la passe : « Nous avons le temp ». Le temps, dirais-tu que ça fait partie des choses qu’on a, comme Gian Francesco Arzente l’a dit de la mort ?

AA : Complètement, de la façon la plus banale à la façon la plus profonde. Quant à l’expérience du temps, de façon banale, nous tous qui disions tout le temps : « Je suis occupé, je n’ai pas le temps », avec le confinement on avait tout le temps disponible (rires). Que faire de cette quantité énorme de temps ? On a fait des pains, des gâteaux, de la gymnastique, on a rangé les armoires de la maison… Mais il y a eu un autre côté de l’expérience, disons plus profond, qui a consisté à découvrir que ce n’est pas le temps qui tient à toi, mais toi qui y tiens, tu te tienes a ti. C’est toi, et non pas le surmoi productif, c’est toi qui as le temps. Et si tu as le temps, c’est comme avec le symptôme, il faut faire avec. Et tu peux apprendre. À un certain niveau, c’est un apprentissage : tu peux apprendre à faire avec le temps. Il a été intéressant de voir que la psychanalyse, c’est un métier qui nous oblige à faire l’expérience d’un certain confinement. Pour écrire, lire, avec le cabinet, on se retrouve un peu comme ça, confinés. En tout cas c’est une expérience pas si lointaine du confinement, sauf qu’avec ce confinement forcé que nous avons subi, il fallait apprendre à faire l’aller-retour. Ce n’était pas naturel, il fallait l’inventer. Ce pouvait être aller au supermarché du coin, ou à la pharmacie, ou promener le chien comme tu disais, c’étaient des façons de sortir. Une autre modalité, c’était le zoom qui a aussi à voir avec le temps. Mais avec la zoomisation, il arrive qu’il faille alors produire et produire, plus qu’avant, comme des fous. Parfois, des personnes qui normalement se réunissent tous les mois, avec le zoom, se sont réunis toutes les semaines… C’est fou ! (rire).

VC : Ils ont vraiment fait ça chez vous ?

AA : Pas uniquement chez nous… je crois que c’est un phénomène largement répandu, il y a eu une sorte d’explosion des réunions et des rencontres par zoom.

VC : Donc tu n’as jamais autant travaillé, comme certains analystes l’ont parfois avoué ?

AA : En ce qui me concerne, j’ai fait exister un point de transfert négatif vers cette zoomisation ou skypisation. Un point de transfert négatif vers cet instrument si puissant, si séduisant, qui nous prend le temps, qui nous contraint à travailler à n’importe quelle heure avec des gens qui sont éloignés. En plus, c’est un œil, dont j’ai trouvé un moyen de me défendre. Face à cet œil séducteur j’ai mis un peu de méfiance, pour ne pas rendre les armes complètement face à son extrême efficacité, apparente bien sûr. Ça m’a permis d’offrir à mes analysants, un par un, la possibilité de connections, pas de séances. Cette connection pouvait être téléphonique, par skype ou par zoom : je n’ai offert que la possibilité d’une connection.

VC : J’ai trouvé intéressant ce que j’ai entendu de certains analystes, turinois, qu’il faudra travailler cette question, de ce qui s’est passé dans ces connections, qui n’étaient pas des séances. As-tu repris les séances ? Peux-tu déjà en tirer un enseignement ?

AA : En effet, il faudra voir au cas par cas, mais, à ma surprise, il y a eu des analysants qui ont effectué un travail très fort, sur des aspects de leur symptôme par exemple, qui n’ont pas arrêté leur travail. Mais ce qui leur a donné la possibilité de ne pas arrêter, ce n’est pas le mode de connection, mais la force de leur symptôme. Et ils ont réussi à faire sortir des choses, à récupérer des élaborations, par exemple certains ont pu faire un travail important sur les rêves, et d’autres ont eu besoin d’un fil qui ne se coupe pas. Même parmi ceux qui, au début, m’avaient dit qu’ils préféraient reprendre les séances après le déconfinement, certains, après quelques semaines, ont téléphoné pour me dire qu’ils avaient besoin d’un petit fil, qu’ils avaient eu un rêve d’angoisse, par exemple.

C’est important ce que disent les collègues de Turin, parce que je crois aussi que c’est l’occasion de mettre la clinique en avant, pour interroger après coup ce que l’on a fait.

VC : Ce qui m’a aussi beaucoup intéressée, c’est que grâce à ces connections, il a été possible de faire plus de contrôles, puisqu’on avait paradoxalement aboli les distances. Pour toi qui fonctionnes avec des gens qui vivent très loin, dans l’AMP, est-ce que ça a changé quelque chose ?

AA : Non, ça n’a pas changé, ou en tout cas pas beaucoup. Sur l’expérience que je connais le mieux, en Espagne, l’utilisation du zoom ou du skype n’était pas très répandue avant le confinement, ni pour travailler, ni pour les contrôles, pour une grande partie des collègues. On utilisait ces moyens par exemple pour des analysants qui partaient pour un temps dans un autre pays, mais il y a toujours eu des collègues, pas très nombreux, pour qui c’est une expérience courante. Maintenant nous avons été obligés d’en passer par là, nous avons dû faire avec cet instrument, au minimum, ou au maximum, selon chacun. Pour moi, le plus intéressant, c’est l’étude des limites de tout ça. Par exemple, pendant le confinement, j’ai dû faire le Séminaire du Champ Freudien, qui se tient ordinairement en présence, avec plus de cent cinquante personnes. Faire ça par zoom n’était pas du tout évident : comment s’adresser aux autres, aux participants et aux collègues, que je connais, dont les corps ne sont pas là, dont la réverbération des corps ne me revient pas, dont je ne sais pas si ce que je leur dis leur parvient ?

VC : Oui, c’est ainsi quand celui à qui on s’adresse ne vous regarde pas… Tu voyais quand même certains t’écouter, pas comme ces enseignants qui, peu à peu, ont vu s’éteindre, l’un après l’autre, leurs élèves sur les petites fenêtres de zoom ! On ne remplacera pas la présence des corps !

AA : En tout cas, pas pour la psychanalyse ! Et quand je disais, à propos de l’expérience du temps, que nous avons le temps, on a fait l’expérience qu’on pouvait avoir du temps, et qu’on peut ne pas renoncer à avoir ce temps. Mais il y faut une décision de la part du sujet, de ne pas renoncer à ça. Je trouve une grande précipitation dans les discours qui parlent déjà d’une « nouvelle réalité », et de ce qui va rester ou non pour toujours, tandis qu’il y a très peu de choses qu’on sait vraiment. On veut trop anticiper sans avoir presque rien compris. Tout à coup, nous sommes entrés dans le futur et nous aurons besoin de temps pour le comprendre. Un peu d’humilité serait bienvenue !

VC : C’est ce que disait Lacan en parlant du disque-ourcourant. Le discours, ça court. Et c’est à nous d’arrêter quelque chose. Mais ce n’est pas facile de faire la différence entre un standard et un principe. Ça ouvre pour nous un champ de travail passionnant. Pour toi, la plage, la vie… As-tu, comme outre-passeuse, l’idée de quelque chose que tu voudrais transmettre, et à quoi je n’ai pas laissé la place ?

AA : Pour moi c’est important ne pas oublier la question très sérieuse que posait Lacan aux analystes : quelle est la satisfaction, le plaisir que nous tirons de notre pratique ?

VC : Oui, tu es toi-même, en corps, une représentation de cette satisfaction. On te voit toujours présente, et ton sourire emporte les choses sur ton passage. Quelle est ta satisfaction dans ce travail ?

AA : Avoir expérimenté que l’idée, que j’ai de toujours, est vraie : qu’on peut prendre le temps de savoir. On peut arrêter le bruit de l’autre qui dit sans cesse qu’il faut faire… On peut faire des plages de poésie parce qu’on a appris à les faire dans l’analyse. Il y a beaucoup de choses qu’on apprend dans l’analyse, sur le divan, qui sont des instruments vraiment forts, puissants, efficaces. C’est le fonds de ce qui fait fonctionner la possibilité de Zoom, Skype, etc. Si tout ça fonctionne, c’est parce que nous savons construire des plages de poésie là où nous sommes.

VC : C’est tellement bien dit qu’on pourrait s’arrêter là. Mais j’ai encore cette idée que, dans cet apprentissage du divan, il y a aussi tout le voyage qu’on fait pour y aller, et pour le retour, tous ces kilomètres que tu fais dans ta maison quand tu es confinée. C’est peut-être ça qui nous a le plus manqué, ce temps qu’on peut perdre ? Serions-nous les gardiens de cette idée que c’est bon de perdre du temps, et qu’il n’y a pas de raison de se précipiter ?

AA : Pas du tout.

VC : Merci de nous avoir donné, à nous autres, Suisses, cette boussole d’une heure autre, avec l’idée qu’il fait accepter d’en perdre un peu pour avancer à son rythme, pas après pas.

AA : Ça, c’est sûr, c’est le Séminaire de Jacques Lacan sur le Petit Hans : pour pouvoir gagner, il faut perdre. Toujours !

VC : As-tu l’impression d’avoir perdu ton temps, en parlant avec moi plutôt qu’en allant à la plage ?

AA : Non, c’est toujours bien de couper, de changer, d’entrer et de sortir. En plus, à la sympathie, on ne peut jamais dire non.

VC : Oh ! Merci, Anna pour ce quelque chose de sympathique en toi, qui aimante, signe de ton transfert à l’école.