Interview réalisée a Véronique Voruz le 5 septembre 2020, par Violaine Clément.

Violaine Clément : Merci à toi, Véronique Voruz, d’avoir accepté cette conversation pour faire résonner du vivant, dans cette période de pandémie, au sortir de la première matinée en présentiel de l’atelier de lecture coordonné par René Raggenbass sur Radiophonie. Tu nous invites, avec talent, à lire ce qu’il y a de vivant dans ce texte d’une densité toujours surprenante. Merci donc de nous rappeler que la psychanalyse se transmet avec la vie.

VV :  J’étais ravie de pouvoir travailler avec vous aujourd’hui car comme tout le monde, j’ai été arrêtée dans mon élan – d’autant que j’ai été malade le jour même où les premières restrictions étaient annoncées.

VC : Tu as eu le Covid ?

VV :  Oui, je pense, même si je n’ai pas été diagnostiquée. J’ai dû en même temps annuler tous mes rendez-vous du jour au lendemain, après réception du message de Laurent Dupont le 15 mars au soir, nous invitant à respecter les consignes de sécurité du gouvernement français. Une bonne partie de mes patients ont immédiatement choisi de continuer leur travail analytique par des moyens virtuels. Donc, quasi sans interruption, j’ai commencé à pratiquer en ligne. Cela m’a permis de mesurer l’urgence pour certaines personnes de continuer, de ne pas les laisser dans les articulations signifiantes pathogènes qui circulaient à ce moment-là (je détourne de son usage l’expression de Jacques-Alain Miller dans L’os d’une cure). Il m’est apparu très vite important de ne pas laisser cet investissement se faire, de soutenir le mouvement du désir, de ne pas investir la pandémie et de plutôt continuer à travailler sur les impasses qu’elle a pu révéler dans la vie de chacun. Un exemple simple est la première séance virtuelle d’une jeune femme qui disait : « ça y est, je suis une paria, je suis exclue du monde », puisque de fait elle ne pouvait plus sortir de chez elle. Comme c’est une personne qui travaille avec des enfants autistes, j’ai tout de suite dit : « tiens, vous ne m’avez jamais vraiment parlé de votre choix de profession ». Elle a tout de suite embrayé sur sa décision, le fait qu’elle ne supportait pas qu’un enfant soit seul, elle qui a été l’enfant unique d’une mère alcoolique, et pu réarticuler quelque chose de son désir. La béance « paria, exclue, rejetée » s’est refermée. Cette séance m’a démontré, dès le vendredi de la première semaine de confinement, l’importance de saisir sur le vif ce qui se cristallisait pour chacun.

VC : Sur le vif, ça, c’est ta position…

VV :  C’est une version, civilisée par l’analsye, de mon sinthome « à l’arrache », dont j’ai pu témoigner.

VC : C’est ça, et c’est d’autant plus difficile à faire que toi, tu étais malade. Cette position de tenir pour les autres, que disait aussi Silvia Tendlarz, c’est quelque chose qui n’est pas du côté du surmoi chez toi, mais du côté du vivant. C’est ça que la psychanalyse t’a permis de faire ?

VV :  Nous parlions il y a un instant de Radiophonie et de la phrase de Lacan sur le plus-de-jouir qui fait dire « ça c’est quelqu’un »1. Au cours d’une analyse menée à son terme, on cerne ce plus-de-jouir qui nous anime à notre insu. Pour moi, il a quelque chose à voir avec vouloir réveiller les morts (rires). Cela s’apparente au « qui-vive » dont Sonia Chiriaco témoigne. Cet usage acquis du sinthome permet à l’occasion d’en faire la cause du désir de l’autre. Cela m’a été d’une grande utilité au moment des premières restrictions, où il fallait souvent intervenir dans les analyses pour soutenir le désir, seule défense contre la jouissance. Soutenir le désir face à l’exclusion, à la pulsion de mort qui trouvaient à consister durant ces mois difficiles pour beaucoup, mais aussi accompagner des personnes déjà très seules, et qui se retrouvaient encore plus isolées : être avec elles dans leur espace de vie, jour après jour, accepter d’être un regard posé sur l’organisation de la vie, la gestion de la nourriture, du temps, de l’espace. Il était vital de ne pas laisser tomber certains au motif qu’on ne pouvait pas y être avec son corps. On pouvait y être avec une voix vivante, un regard bienveillant contrant le regard féroce du surmoi, le désir de ne pas céder au pire. À chaque analysant son analyste, et l’analyste a à mesurer la façon dont il peut être présent, même virtuellement, pour chaque analysant. Il n’y a pas de solution pour tous.

VC : Tu t’es donc tenue à la hauteur de la subjectivité de l’époque.

VV :  Dans la mesure du possible.

VC : À l’impossible, nul n’est tenu. Mais pourrais-tu nous dire déjà ce que tu as trouvé enseignant, ce que tu peux tirer de cette période qui soit enseignant pour nous ?

VV :  Le dispositif du cartel a été fondamental en cette période pour élaborer avec des collègues sur la pratique à distance. Nous sommes tombés d’acord sur le fait que cela nous avait rendus plus attentifs aux modalités du transfert de chacun, quand il y en avait un d’ailleurs.

VC : Un vrai fil à tenir…

VV :  Un fil à tenir chez ceux pour qui l’analyste est partenaire. Et on a été amené à s’interroger si, finalement, le transfert tenait à la voix, au regard, ou à la présence même du corps de l’analyste. Pour certains, il s’est avéré que ne pas être dérangé par un autre corps était un soulagement. Pour d’autres, la médiation des objets technologiques a trop dé-réalisé les séances. Les enjeux pulsionnels de chacun se sont dessinés au-delà des dits analysants.

VC : C’est intéressant parce qu’on est plus attentif, ce que d’autres analystes ont également dit, mais certains ont dit aussi que c’est plus fatigant… d’essayer de se rendre présent par un autre appareillage.

VV :  C’était fatigant au début, parce que justement, et je pense que je ne suis pas la seule dans ce cas, j’avais tendance à compenser le défaut de la présence du corps en en rajoutant, en faisant plus de bruits, en passant parfois même plus sur le mode dialogue, en posant des petites questions… Finalement, en tout cas pour ma part, c’était ma propre résistance. Je m’étais dit : bien, on ne peut plus travailler comme avant, il faut mettre un peu plus de lien dans la rencontre, et en fait, très vite, ma propre résistance a cédé, je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas de demander des nouvelles et de dialoguer, mais au contraire de tenir la position analytique en étant attentif aux signifiants, en maniant la coupure, de ne pas tomber dans le soutien.

VC : Je pense à ce que Josef Shovanek, autiste de haut niveau, dit de son apprentissage de l’usage du téléphone, où il a dû se contraindre, toutes les 10 secondes, montre en main, à faire un petit bruit pour que l’autre n’ait pas à lui demander s’il était encore là, encore vivant… Cette résistance que tu mentionnes est bien toujours du côté de l’analyste, qui doit apprendre à la laisser tomber…

VV :  Voilà, et à travailler analytiquement selon les modalités à notre disposition. La propostion de certains de ne pas consulter m’a paru une aberration totale dans ce moment qui a été un moment d’angoisse ou de détresse pour beaucoup. J’ai ainsi une analysante qui, en raison de toute une série de conditions physiques, est à peine sortie de chez elle depuis mi-mars. Dire à cette personne-là que non, on n’allait pas se parler, c’est absolument impensable. Cette jeune femme s’est d’ailleurs mise au travail analytique parce que l’urgence lui a permis de dépasser ses défenses, de traverser son mépris, poussée par l’urgence, et de consentir à mettre sa mise !

VC : C’est ça, il faut mettre sa mise, lâcher quelque chose, c’est aussi laisser tomber, c’est au fond ce qu’on appellerait payer…

VV :  Payer de sa personne !

VC : As-tu, à ce propos, pu constater que pour certains, qui n’ont pas besoin de déplacer leur corps pour venir en séance, c’était un peu (trop) facile ? Doit-on aller contre ce : c’est bien pratique ?

VV :  C’est au cas par cas. Tout le monde ne fait pas un travail analytique ‘pur’ ; pour beaucoup de personnes, avoir ce petit moment de réflexion, de soutien, de coupure le cas échéant, leur convient. Je ne suis pas une stakhanoviste de la psychanalyse. Si quelqu’un ne veut pas aller plus loin que ce qu’il est prêt à mettre, il faut avoir égard au temps subjectif.

VC : Toutes les petites inventions, toute cette dentelle-là sur laquelle on travaillait, s’est un peu déchirée. As-tu l’impression qu’on est en train de repriser un peu ? Comment vois-tu la reprise ?

VV :  J’ai commencé quelques traitements sans avoir rencontré la personne, ce que je m’étais dit que je ne ferais jamais. À un moment, je me suis dit : pourquoi ne pas écouter ce que cette personne a à dire et voir s’il est possible d’accrocher quand même quelque chose ? Pour certains, ça accroche, et pour d’autres, il est plus facile d’interrompre. Il n’y a pas eu de rencontre, ça n’a pas pris la consistance de l’analyste-partenaire, c’est vraiment l’analyste, comme l’a dit quelqu’un tout à l’heure, qui fait l’oreille, qui est là pour recueillir des paroles, mais qui n’a pas de réalité pulsionnelle. Il est plus facile de se débarrasser de l’analyste qu’on n’a pas rencontré. Il n’y a pas le poids de la présence de l’analyste.

VC : Est-il nécessaire de faire un bilan ? mais que quelque chose puisse se dire, puisse se comprendre autrement, oui. Le mot chance et le mot chute ont la même étymologie, il y a l’idée de quelque chose de contingent, qui nous est tombé dessus, et dont soit les analystes feront quelque chose, comme tu dis, ce sera peut-être possible pour toi de travailler avec des gens qui sont très lointains.

VV :  Une analyse enseigne à ne plus attendre que le réel se conforme à ce qu’on voudrait qu’il soit. Il faut en prendre acte, et donc on va avoir à prendre acte qu’il faut travailler comme ça, et faire au mieux. J’avais déjà cette spécificité qu’ayant une pratique londonienne, j’avais des analysants qui déménageaient après trois, quatre ans, d’analyse, et qui ensuite allaient ailleurs, à San Francisco, à Bangkok etc. Ils continuaient ponctuellement un travail à distance tout en revenant dès qu’ils pouvaient amener leur corps. J’avais donc déjà cette pratique, peut-être que cela m’a aidée dans cette transition.

VC : Une pratique qui, pour certains, est très critiquable, mais nécessaire, comme nous l’a montré cet analyste qui, il y a plus de dix ans, recevait déjà par skype, parce que ce n’était pas possible à ce patient, qui vivait sur un bateau, au bout du monde, de venir le trouver. Il l’aidait à accomplir les gestes du quotidien, à se faire livrer des repas, et il l’avait encouragé à engager quelqu’un pour ces tâches ; le patient, très intelligent, n’étant pas du tout dans ce monde-là, où il ne pouvait même pas sortir ses poubelles… Ce work in progress est donc très intéressant pour moi, et si tu veux bien, nous te rappellerons dans quelque temps…

 

Notes :

  1. Jacques Lacan, Radiophonie, in Autres Écrits, p. 415.