La femme n’existe pas… et l’homme non plus

Conversation avec Tomás Verger, 22 juin 2026, à propos de son livre « La limite de l’organe et son au-delà. Les toxicomanies et la question trans ».1

 

Violaine Clément : Cher Tomás, merci d’accepter cet entretien pour le blog de l’ASREEP-NLS, « Le virus de la psychanalyse ». La psychanalyse a besoin d’être inoculée, et je trouve que tu es un vibrant contaminateur. J’ai lu avec énormément de plaisir et de difficulté, puisque je ne sais pas l’espagnol, ce livre remarquable, préfacé par Éric Laurent. Ce que je trouve remarquable, c’est cette sorte de parallèle que tu fais, un rapprochement de deux questions, celle de la toxicomanie et celle de la question trans. Dis-nous qui parle, qui tu es, d’où te vient cet intérêt pour ces questions, à partir desquelles tu as écrit ce livre.

Tomás Verger : D’emblée, merci beaucoup, Violaine, pour cette invitation à converser à partir des conjonctures cliniques actuelles. Je dois dire que l’intérêt, depuis le début de ma pratique, était adressé à la clinique des psychoses. À mon avis, j’ai toujours l’idée qu’un psychanalyste doit être formé à partir de la rigueur, comme le disait déjà Lacan dans les années ’70, dans ses conférences aux États-Unis, afin d’être à la hauteur de la rigueur qu’exigent les psychoses. La toxicomanie, on le sait depuis Le malaise dans la civilisation de Freud, est un mode de traitement du malaise contemporain. L’usage des toxiques est donc un mode de traiter le malaise, la douleur d’exister. Il y a ainsi différentes façons, par le biais du toxique, de soulager l’impossible à supporter. Pour aller dans la direction du prochain congrès, il y a, à partir du toxique, un moyen de traiter ce qu’il y a d’impossible à supporter dans la vie humaine.

V.C. : C’est pour cela du reste qu’un médicament est un toxique.

T.V. : Oui, bien sûr ! Dans la clinique institutionnelle, j’ai été confronté, dès mes débuts, à l’usage des toxiques. La formation ne peut pas éviter de s’immerger dans la clinique de la toxicomanie. Quand on dit toxicomanie, il faut lire le texte remarquable d’Éric Laurent : « Trois remarques sur la toxicomanie ». Celui-ci introduit trois conséquences fondamentales de l’usage des drogues. Il faut dire que c’est un texte de 1988, qui précède les conversations d’Antibes, d’Angers et d’Arcachon, et donc le surgissement de la notion de psychose ordinaire dans le Champ Freudien. L’auteur proposait, par le biais du toxique, la rupture avec le Nom-du-Père, hors psychose. On peut dire que c’est osé de la part de l’auteur, osé de la bonne façon. Rupture avec le NdP hors psychose, rupture avec la jouissance phallique, rupture avec le fantasme, pour accéder à une jouissance en dehors des particularités du fantasme, et à partir de l’usage de la drogue, l’accès à une jouissance Une, qui n’est pas sexuelle. Ces trois remarques sont déjà introduites par Éric Laurent en 1988 et permettent de préciser les coordonnées qu’implique la clinique de la toxicomanie. Pour dire cela, il reprend, bien sûr, le passage très célèbre, dans notre réseau international du TyA, de la clôture de la séance des cartels, en 1975, c’est-à-dire peu avant l’intervention d’Éric Laurent, qui évoque que la drogue est ce qui permet de rompre le mariage avec le fait-pipi.

V.C. : C’est amusant que tu utilises le terme « fait-pipi », traduction de Wiwimacher, alors que la plupart des Sud-Américains utilisent le mot « petit-pipi », ce que je ne comprends pas.

T.V. : Bon, je trouve que ce sont des déclinaisons de traduction des différentes langues, de l’espagnol, bien sûr, en faisant référence au cas du Petit Hans. En espagnol on dit le pequeño pipi, le petit-pipi.

V.C. : C’est ça, le petit Hans, le petit pipi, parce qu’il est petit, mais la taille du Wiwimacher est souvent une question dans la clinique de la masculinité. Ton livre m’a orientée tout à fait autrement sur cette question-là. Alors que je voulais t’interroger sur la jouissance féminine, j’ai trouvé que ce tu interroges, de façon nouvelle c’est la jouissance masculine. C’est-à-dire : qu’est-ce que c’est qu’être un homme pour un sujet qui ne sait pas plus ce que c’est qu’un homme que la femme, qui, elle, sait qu’on ne sait pas ce qu’est La Femme.

T.V. : C’est pour cela qu’Éric Laurent dans ce texte dit que la rupture que propose Lacan dans son intervention, c’est une rupture avec la jouissance phallique. Si on dit jouissance phallique, on dit névrose, donc on parle d’un sujet qui a consenti à la castration et qui soumet au moins une certaine dimension de sa jouissance sous le régime de la castration. Donc, si on dit rupture avec la jouissance phallique, on exclut la psychose de la conjoncture clinique, de la conjoncture toxicomane. Comme le propose JAM à propos de Lacan en disant : Lacan contre Lacan, on peut dire ici : Laurent contre Laurent. La psychanalyse enseigne à penser contre soi-même. L’auteur lui-même propose que cette rupture implique une rupture du lien du sujet avec la queue. Il fait donc référence directement à l’organe.

V.C. : Le pénis, donc !

T.V. : Oui, c’est cela, exactement ! On ne peut pas contourner la différence épistémique, conceptuelle que Lacan pose à la hauteur de son Séminaire XXIII. Pour reprendre ce que tu disais à propos de la jouissance masculine, si quelque chose comme ça existe, on va le voir. Mais l’empêchement, l’obstacle que trouve un homme pour accéder au corps d’une femme, c’est qu’il jouit de l’organe, il jouit de manière phallique. À la hauteur du Séminaire XX, Encore, il y a une certaine superposition, voire équivalence entre jouissance phallique et jouissance de l’organe.

V.C. : C’est quelque chose qui m’a souvent fait grimper les murs, cette confusion entre l’organe et le phallus. Ce n’est pas un phallus !

T.V. : Évidemment ! Mais à la hauteur du Séminaire XXIII, de l’enseignement que Lacan transmet à partir de l’œuvre de Joyce, il y a quelque chose qui vient suppléer à la faiblesse de la tenue phallique. Il dit dans ce séminaire que la jouissance phallique se situe précisément à l’intersection entre le symbolique et le réel.

V.C. : C’est là qu’il dit que Joyce a la queue lâche.

T.V. : C’est cela !

V.C. : C’est très intéressant, parce que dans ce que tu dis des drogues, on voit bien qu’il y en a aujourd’hui une, le Viagra, qui s’utilise pour cela, pour faire tenir, mais on voit bien avec Joyce comment il faut autre chose… Serais-tu d’accord pour dire que quand Joyce dit que Nora lui va comme un gant, il a besoin de Nora pour être Joyce ?

T.V. : Bien sûr ! Tout à fait d’accord. Je dois ajouter ce point : Lacan dit que la jouissance pénienne surgit à l’égard de l’imaginaire. Il y a une distance radicale entre jouissance phallique et jouissance pénienne. La jouissance pénienne permettrait, quand on note le défaut de la boussole phallique, d’accéder à la consistance du corps. Il le dit comme ça : la jouissance pénienne « constitue proprement les différents objets qui occupent les béances dont le corps est le support imaginaire. » Donc, l’idée que je me fais à partir de cela – et on peut la vérifier dans la clinique –, c’est que différents objets peuvent faire fonction de… L’appareillage qu’un sujet peut atteindre à partir de différents objets condensateurs de jouissance pourrait permettre d’accéder à une certaine consistance du corps.

V.C. : Donc, pour que ça tienne. Parce que quand on parle du pénis, la question est souvent celle de la détumescence, ce que Lacan disait bien plus tôt quand il parlait du homard, qui ne se masturbe pas, évidemment, parce qu’avec les pinces, ça finirait mal. Mais un homme, s’il se sert d’une femme pour se masturber, on pourrait dire qu’on a cet exemple formidable chez Joyce.

T.V. : Bien sûr. Et tu fais référence au pénis : dans les commentaires de Miller au Séminaire de L’Angoisse, il parle de la détumescence dans sa fonction de castration.

V.C. : C’est pour cela que Lacan dit que les garçons vont en bande, parce que sinon, ça débande. (Voilà, c’est ça !) J’ai beaucoup travaillé avec des adolescents et c’est vrai que même s’ils allaient toucher les filles, qu’ils essayaient de se faire consister un corps, je les trouvais beaucoup moins forts qu’elles. Ils étaient un peu embêtés sitôt qu’ils étaient un peu tout seuls… Je trouvais ça très curieux, de mon point de vue de responsable disciplinaire.

T.V. : Si on dit que la détumescence a fonction de castration, on comprend un peu mieux pourquoi le Viagra est utilisé, dans certains cas, et j’ai rencontré cela dans ma pratique, des cas de priapisme très graves qui arrivent aux urgences hospitalières sous les effets du Viagra, qu’ils mélangent avec la cocaïne ! Il y a des tentatives absolument folles de répondre à la difficulté de faire face à l’Autre, à l’Autre sexe.

V.C. : C’est tout à fait intéressant, parce que toi, tu as affaire à quelque chose de très réel. Tu as une pratique clinique que peu de gens ont. Ceux qui ont cette pratique sont souvent des urgentistes, des gens qui travaillent dans des services hospitaliers. Mais dans ton hôpital, tu reçois des gens qui t’amènent à apprendre des choses comme cela. J’ai trouvé formidable comme vous arrivez à mettre en asymptote une demande éventuelle de transition. Comment faites-vous pour ne pas aller trop vite, pour arriver à freiner la chose ?

T.V. : C’est très intéressant, parce que cela concerne directement la pratique de la toxicomanie. Je dois dire que je suis le responsable thérapeutique d’un foyer d’accueil ; c’est un dispositif résidentiel. Quand il y a une demande d’admission, tout au début, s’il y a une consommation déréglée dans les derniers jours, on indique comme condition d’admission, si le cas et les conditions le permettent, qu’il y ait une hospitalisation avant pour introduire une séparation physique par rapport aux toxiques. C’est important, cette séparation physique par rapport au toxique, mais accompagnée de médicaments, d’antipsychotiques, de neuroleptiques, en disant de traiter le phénomène élémentaire qui était voilé par le biais du toxique.

V.C. : C’est ça. Donc vous passez d’une automédication un peu folle à quelque chose qu’on espère un peu plus réglé, sur la base des connaissances actuelles de la pharmacologie.

T.V. : Oui, c’est cela, parce que les entretiens d’admission, la première rencontre en foyer d’accueil avec un sujet en souffrance, qui présente des difficultés avec la drogue, ainsi qu’une consommation en continu depuis plusieurs jours nécessitent une hospitalisation pour arrêter cela, mais en mettant le patient à l’abri par une hospitalisation avec un accompagnement pharmacologique, mais pas strictement sédatif ; un accompagnement pharmacologique qui prenne en compte le phénomène élémentaire, c’est-à-dire la structure subjective du sujet. C’est tout un travail qu’on fait depuis le début du traitement. Quelle est la fonction du toxique ? La thèse de rupture de Lacan de 1975 permet de décliner une clinique de la fonction, une clinique pragmatique. C’est très intéressant : c’est une clinique qui nous éloigne bien sûr de l’interprétation morale de la question – c’est bien, c’est mal, etc. – et qui pose la question de la fonction que le toxique prend pour ce patient à ce moment-là. À partir de là, on peut concevoir le traitement, avec le psychiatre, avec qui le dialogue n’est pas facile, parce que ce n’est pas la même orientation, mais c’est un échange, qui permet d’introduire quelque chose, comme le dit la conversation clinique dont on a parlé2, qui permet de traiter les voix par le médicament.

V.C. : C’est très intéressant cette question de la fonction, du traitement des voix par le médicament, parce que je pense à un de nos collègues, qui est gynécologue, et qui a ouvert, en face de son cabinet de gynécologie, un cabinet de psychanalyse. Je trouve que ce n’est pas si facile d’avoir dans la même personne le psychiatre et le psychanalyste, et parfois, de travailler avec un psychiatre qui n’est pas de notre orientation nous oblige à bien dire, à cerner le point sur lequel on peut travailler. Vous ne travaillez pas qu’avec des Lacaniens ?

T.V. : Non, c’est cela ! Mais ça a été un débat qui s’est soutenu aussi dans notre conversation lors de la rencontre de l’AMP à Paris, parce que dans les conversations de l’École Une, l’échange entre la psychanalyse et la psychiatrie est très présent. C’est très difficile, mais je dois dire que la psychiatrie doit être sensible à la transmission d’une boussole, une boussole qui indique que la souffrance est là d’une certaine manière. C’est-à-dire que la dimension réelle de la souffrance nécessite d’être traitée par le biais de neuroleptiques. Parce qu’on reçoit des cas très mal médiqués, où il y a la persistance de phénomènes élémentaires et où le sujet est tout à fait endormi sous les effets d’anxiolytiques, de sédatifs, etc. Ce n’est pas le bon schéma. Il faut faire des changements.

V.C. : Mais tu arrives à faire entendre ça ? C’est ce que je trouve formidable. Comment arrives-tu à faire entendre ça à quelqu’un qui suit un autre chemin ?

T.V. : Tout d’abord, il faut ne pas vouloir convaincre (rires.) (Lacan disait ça, qu’il ne faut pas vouloir convaincre, con ou pas). C’est très important. Et ne pas vouloir se substituer à la tâche du psychiatre. La prescription est du côté du médecin. Ce n’est pas facile, parce qu’il y a des modifications de schémas médicamenteux que le psychiatre fait dans l’institution, de temps en temps, sur des patients, sans envisager certains traits subjectifs, disons-le comme ça, qui entraînent des conséquences dans le dispositif. Le patient s’inquiète, sans que ce ne soit nécessaire, il ne peut pas dormir pendant la nuit, etc. Il y a des choses que le psychiatre ne considère pas. Des conversations continues sont nécessaires. C’est quelque chose comme la conversation infinie de Blanchot3 (rires).

V.C. : Très joli ! Ce courage-là, cette envie, non de convaincre, mais de bien dire, c’est quelque chose qu’on voit dans ton livre. Vas-tu t’en servir pour tes collèges ? Vont-ils le lire ?

T.V. : Je ne sais pas. L’idée que j’ai, c’est de transmettre une orientation que j’ai pu extraire à partir de mon analyse et de mes contrôles pendant mes années de pratique. Et que la psychanalyse est à la hauteur de la rigueur de la psychose pour répondre à des problématiques actuelles. À la hauteur de la rigueur qu’exige la psychose.

V.C. : Quand Lacan disait qu’il était devenu psychotique parce qu’il était rigoureux, c’est quelque chose de ça qui sera l’avenir de la psychanalyse. (Ah !) Comment entends-tu au quotidien ce : être à la hauteur de la psychose ?

T.V. : Je dois ajouter qu’il y a une phrase de Jacques-Alain Miller, dans « Pièces détachées », le cours 8, de novembre 2004 si je ne me trompe pas, où il dit que la psychanalyse doit être pensée à partir de la psychose.

V.C. : Oui, tout ton livre l’indique. On peut bien essayer de reprendre Freud, qui présente aussi des cas de psychose dans ce qu’il appelle névrose, on peut reprendre Freud à l’infini, et ressasser la même chose. Toi, tu fais l’inverse : tu relis Freud et Lacan à partir de la pratique, à partir de ce que tu entends. Quand je vois ces cas, je me disais qu’il y a quelque chose qui rappelle ce que Jason disait dans Euripide (Médée)… Ah si on pouvait faire des enfants sans passer par les femmes… Nous utilisons le s’en passer, s’en servir, à propos du Nom-du-Père, dans notre champ, plutôt de névrosés. Mais se passer des femmes, c’est quelque chose qu’on entend dans un discours actuel, dans une certaine masculinité.

T.V. : Oui. Je dois dire que, si tu me permets de faire l’enchaînement, la proposition de mon livre est de reprendre la thèse de la rupture, que je considère comme une thèse sur la jouissance. Je ne le dis pas comme cela dans mon livre, mais le vrai travail d’élaboration qui a suivi m’a amené à considérer que la thèse de la rupture est une thèse sur la jouissance, et que la thèse de rupture qui permet l’élucidation de la toxicomanie permet aussi l’élucidation de la clinique trans. Parce que si on dit : jouissance de l’organe, jouissance au-delà de la limite de l’organe, il y a une tension qui se dégage entre jouissance localisée et jouissance délocalisée qui permet parfaitement de concevoir la conjoncture clinique de la question trans. Il y a une jouissance qui est circonscrite à l’organe, à certaines zones du corps, que Freud appelait zones érogènes, et il y a une jouissance qui n’est pas circonscrite à ces zones du corps. Dans le cours que j’ai cité de JAM, il dit qu’il y a une scission interne de la jouissance. Il y a la jouissance Une, c’est l’Unarisme lacanien. Le régime de la jouissance comme tel est le régime de la jouissance féminine, je sais que tu es intéressée par ça. Et à partir de cela, il y a une scission interne, entre jouissance localisée et jouissance délocalisée : il y a une jouissance qui est attachée aux semblants, qui est liée à l’objet a, c’est-à-dire à cette tentative de condensation, de localisation, etc., et cette jouissance qui n’est pas condensée.

V.C. : Donc la jouissance Une, la jouissance féminine dont tu parles, c’est à partir de ça qu’on peut lire aussi : la jouissance phallique.

T.V. : Voilà ! La jouissance phallique est une jouissance caractérisée par la localisation, même si Lacan la définit comme la jouissance hors-corps, hors-corps est synonyme de jouissance localisée.

V.C. : Hors-corps désigne justement un lieu, alors que la jouissance féminine serait délocalisée, et donc elle va partout.

T.V. : C’est ça.

V.C. : À un moment donné, tu parles même de la possession. On pourrait lire avec ce que tu dis de la jouissance féminine à partir de beaucoup d’autres domaines, aujourd’hui.

T.V. : Et on peut dire plus, aller ailleurs (Soupir !)… Qu’est-ce que c’est ce La Femme n’existe pas ? On le sait déjà depuis quelques années, Lacan l’a annoncé dans son séminaire, etc., et vers la fin du congrès de 2022, La Femme n’existe pas, Jacques-Alain Miller a lancé : il faut dire aussi L’homme n’existe pas. Et dans le Séminaire XXIII, Lacan disait homme couleur de femme, femme couleur d’homme. Il y a la perspective d’attribution, de caractéristiques pour qualifier, pour ajouter la couleur, pour habiller le corps, mais ça ne va pas de soi. C’est pour cela qu’on peut dire qu’entre l’organe et la fonction, il y a une antinomie. La schizophrénie témoigne de ça.

V.C. : Dans l’idée de faire-homme, avec les jeux de mots qu’on peut y associer, phéromone, petitom, il faut aussi voir le besoin actuel de communautés, pour faire un groupe (un corps ?), parce que ça fout le camp partout. Se faire homme, quand on est un jeune garçon, ça doit être très compliqué. Il y a aujourd’hui une croyance qui entraîne des dégâts : on croit qu’on peut faire avec son corps une transition, une détransition, sans conséquence. Comme ce jeune trans qui se plaint sur les réseaux d’y avoir cru, et de se rendre compte un peu tard qu’il s’était trompé. Il dit : j’ai changé d’organe, mais je ne peux pas revenir en arrière même pour ce qui a été changé avec seulement avec des médicaments… On a l’idée qu’on peut changer son corps, sans conséquence. Tu l’entends aussi dans ta pratique, cette négation de la biologie ?

T.V. : Oui ! Commençons par quelques précisions. Quand on lit Lacan, il dit que l’expérience de la masturbation chez l’enfant est un élément de décompensation, que son intégration est très difficile. L’intégration doit être conçue en termes symboliques et imaginaires. La présence de l’expérience sexuelle introduit une disruption dans le corps. Il y a une jouissance auto-érotique, mais qui est en même temps hétéro. Il y a le paradoxe de la disruption sexuelle chez l’enfant, et évidemment aussi chez les adolescents. Il faut se rappeler L’éveil du printemps, quand Lacan lit Wedekind. C’est cette dimension d’intrusion que la jouissance comme telle implique.

V.C. : Dans la masturbation féminine, ce qu’on peut lire actuellement qui explose dans la littérature, c’est très différent. Il y a dans le rapport de la femme à l’organe quelque chose de différent. Dans certains cas que tu présentes, en raison de l’absence en espagnol du sujet exprimé, (comme en latin), on a de la peine à savoir si c’est une femme ou un homme qui est présenté. L’organe de la femme, son fait-pipi, non seulement on ne le voit pas, mais on n’en entend pas parler. C’est le joli passage du film L’ordre divin, qui montre l’époque en Suisse où les femmes ont obtenu des hommes le droit de vote, et où on voit un groupe de femmes qui cherche à savoir comment est son organe sexuel, loup ou papillon. Mais elles ne savent pas, parce qu’elles ne l’ont jamais vu. Je me demande si la question de l’imaginaire n’est pas chez elles très différente.

T.V. : C’est très intéressant, cette remarque. Je le mentionne dans le livre. Dans la psychanalyse d’orientation lacanienne, on a, sur la question trans, la lecture de Schreber, et on a une sorte de contre-point avec Joyce, avec la lecture que j’extrais d’Éric Laurent d’Ulysse. Chez Schreber, on a le texte que je recommande, bien sûr, de Jean-Marc Josson, « Le symptôme de Schreber », dans la revue Quarto. Il pose que la réponse au laisser-tomber structural, c’est l’abus, comme mode du traitement du laisser-tomber, entre réel et imaginaire. Il le tire du « Supplément topologique », de 1986, de Jacques-Alain Miller. Il faut se rappeler cela, c’est avant Arcachon, Antibes et Angers. Comment s’articulent ces deux registres chez Schreber pour traiter la mortification réelle du corps, il y a la restauration imaginaire, en se disant La femme qui manque aux hommes.

Il y a le transsexualisme, et dans le chapitre XXI des Mémoires, cité par Lacan, dans la « Question préliminaire », chez Schreber, il le dit très clairement, que la jouissance masculine est liée à certaines zones du corps, à certains organes, et que la jouissance féminine est plutôt délocalisée. C’est formidable, et indispensable pour comprendre cela. Et du côté Joyce, on n’a pas cet aller d’une rive à l’autre, c’est plutôt une oscillation. Et la phrase de Lacan dans Joyce le Sinthome, c’est : Joyce se tient pour femme à l’occasion (Oui !) Donc ce n’est pas tout le temps. Éric Laurent dit qu’il y a un côté transgenre dans l’Ulysse de Joyce. Et si on va au chapitre Circé, on trouve que Leopold Bloom est considéré comme un nouvel homme féminin, un nouvel homme qui attend un bébé… Ah c’est… c’est formidable pour concevoir la dimension imaginaire de la question trans. C’est pour cela que je propose de parler maintenant d’une féminisation joycienne, qui n’est pas le pousse-à-la-femme classique de Schreber, et qu’on pourrait mettre en tension avec cette coordonnée qu’Agnès Aflalo et Dominique Laurent ont apportée à notre communauté de recherche, ce vers-la-femme. Il y a des degrés dans cette transition qui n’impliquent pas nécessairement une chirurgie, parfois l’hormonothérapie ou la modification de l’habillage, ou seulement une modification de l’imaginaire, sans avoir un effet sur le réel du corps.

V.C. : Je rappelle toujours ce dire d’Anna Aromi à Lausanne qui répondait à la question : « Où sont les hystériques aujourd’hui ? », en rappelant qu’il y a des femmes qui veulent être des hommes… On pourrait dire l’inverse, mais ce n’est jamais l’inverse, c’est toujours un autre chemin : cette féminisation que veulent les hommes, dont rêvait Jason, d’une certaine manière, puisqu’il jalousait les femmes de pouvoir avoir des enfants, et surtout, qu’il faille en passer par elles. Elles peuvent faire quelque chose qu’ils ne peuvent pas4.

T.V. : Oui ! J’ajoute une référence de plus. Dans Mental 35, il y a un cas présenté à un congrès de la NLS. Claudia Iddan a présenté un cas, commenté par Jacques-Alain Miller, qui traite du Pousse-à-l’homme5. Si l’homme est un signifiant qui existe dans l’inconscient, je ne suis pas sûr qu’on puisse dire cela. Freud ne conçoit la libido qu’en termes masculins. C’est pour ça qu’il ne peut pas rendre compte du dark continent. C’est la difficulté de continuer dans ces élaborations. Lacan est évidemment allé au-delà du phallocentrisme freudien, et il a proposé dans « l’Étourdit » le concept du « pousse-à-la-femme ». Claudia Iddan nous permet qui plus est d’interroger ce cas pour nous demander si on peut parler de « pousse-à-l’homme ».

Violaine Clément : On s’arrête là, et on pourra en refaire une deuxième une autre fois ?

Tomás Verger : Avec plaisir !

 

Notes :

  1. Publication d’origine : El límite del órgano y su más allá. Las toxicomanías y la cuestión trans, Prólogo por Éric Laurent, Editorial Tres Haches, 2024.
  2.  Conversation citée par Lacan dans le Séminaire XXIII, au chapitre 6, avec le patient de Sainte-Anne, Gérard Lumeroy, parue dans Le Discours analytique, février 1992, par Marcel Czermak, p. 55-92.
  3.  Maurice Blanchot, L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969.
  4.  Euripide, Médée, vers 574-576 :
    χρῆν γὰρ ἄλλοθέν ποθεν βροτοὺς
    παῖδας τεκνοῦσθαι͵ θῆλυ δ΄ οὐκ εἶναι γένος·
    χοὕτως ἂν οὐκ ἦν οὐδὲν ἀνθρώποις κακόν.
    Ah! il faudrait que les mortels pussent avoir des enfants par quelque autre moyen, sans qu’existât la gent féminine (139); alors il n’y aurait plus de maux chez les hommes.
  5.  Mental 35, janvier 2017, Claudia Iddan, Pousse-à-l’homme, p. 161-165, suivi de la conversation avec Philippe La Sagna et Maria-Critina Aguirre, avec Jacques-Alain Miller, p. 166-174.