Jouissance et Droit/Droit et Jouissance

« Il est clair que ceux à qui nous avons affaire, les patients (les criminels ?), ne se satisfont pas, comme on dit, de ce qu’ils sont. Et pourtant, nous savons que tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils vivent, leurs symptômes mêmes, relève de la satisfaction. Ils satisfont quelque chose qui va sans doute à l’encontre de ce dont ils pourraient se satisfaire, ou peut-être mieux, ils satisfont à quelque chose. Ils ne se contentent pas de leur état, mais quand même, en étant dans cet état si peu contentatif, ils se contentent. Toute la question est justement de savoir qu’est-ce que c’est que ce se qui est là contenté. Dans l’ensemble, et en première approximation, nous dirons que ce à quoi ils satisfont par les voies du déplaisir, c’est quand même – aussi bien est-ce communément reçu – la loi du plaisir. Disons que pour cette sorte de satisfaction, ils se donnent trop de mal. Jusqu’à un certain point, c’est ce trop de mal qui est la seule justification de notre intervention »1

La seconde questionne très directement la place de la psychanalyse dans le droit.

« Maintenant que serait un droit inspiré par la psychanalyse, ou du moins un droit qui ne méconnaisse pas la psychanalyse ? On pourrait dire que ce serait un droit qui nuancerait la croyance en la vérité. (…) Un droit inspiré par la psychanalyse prendrait en compte la distinction entre le vrai et le réel, et que le vrai n’arrive jamais à recouvrir le réel. La vérité est une fonction temporelle, et de perspective. La vérité est trouée. La vérité n’est pas l’exact envers du mensonge. Le plus vrai statut de la vérité est la vérité menteuse. (…) Ce droit prendrait aussi en compte que le sujet constitue une discontinuité dans la causalité objective, et que l’on ne peut jamais reconstituer totalement la causalité objective d’un acte subjectif. Les tenants de ce droit devraient savoir faire avec l’opacité qui reste. Il y a quelque chose d’insondable dans la décision subjective du délinquant et du criminel »2.

Ces deux citations sont étroitement liés au titre que nous aurions aussi pu énoncer comme Fixation-répétition et Droit/ Droit et Fixation-répétition. La jouissance est à entendre comme un événement de corps, traumatique, fixé et itératif, situé hors du champ du langage. Elle est présente dans le « se contenter » de la première citation ainsi que dans « le reste opaque et inéliminable » de la seconde avec lequel tous les discours (Droit, médical, sécuritaire, etc.) doivent composer.

Pourquoi la forme d’un atelier ?

L’atelier est un espace de création et de travail dynamique consacré à l’étude pluridisciplinaire du matériau singulier, souvent énigmatique, que constituent les dires du sujet « criminel ». Il s’oriente d’un non-savoir a priori et vise à créer les conditions d’un travail régulier orienté par la psychanalyse lacanienne en dégageant, à partir d’exemples tirés de la pratique des participants, ainsi que de lectures théoriques, des points qui éclairent, au cas par cas, les discours qui circulent sur et autour des passages à l’acte criminels.

Pourquoi criminologie ? Parce que le crime est la signature d’un corps vivant parlant3.

Comme le révèle sa pratique à la Préfecture de police entre 1928 et 1929, ainsi que sa thèse sur le cas Aimée4 et finalement deux textes sur la criminologie5, le Docteur Jacques Lacan (1901–1981) s’est intéressé à cette forme radicale de séparation d’avec l’autre, à cette énigme, qu’est le passage à l’acte criminel6.

Le champ de la criminologie où domine la recherche de la vérité, de la dangerosité et du risque de récidive, nous apparaît particulièrement à propos pour éclairer la question de l’indicible (la jouissance) qui infiltre le discours et l’agir du « criminel » au regard de la Loi qui tente de réguler cette jouissance et de soutenir le lien social.

Pourquoi lacanien ? Parce que nous ne soutenons pas de « se laisser suggestionner par l’image, ni endormir par le signifiant mis en œuvre dans la parole ».

Lacanien se réfère au fait que nous nous orientons des développements théoriques et cliniques de Jacques Lacan. Qu’est-ce que parler veut dire ? Que se passe-t-il lorsque le passage par le langage est entravé et que signifie « entendre » quand un « criminel » nous parle ?

Deux axes soutiennent notre orientation : Soit l’origine même de l’enseignement de Jacques Lacan, dont il dit : « (…), mon enseignement c’est tout simplement le langage, absolument rien d’autre »7. Et d’autre part, l’observation que le champ propre de la psychanalyse suppose « que le discours du sujet se développe normalement – ceci est du Freud – dans l’ordre de l’erreur, de la méconnaissance, voire de la dénégation ». Dès lors comment savoir quelle est la valeur de ce qui nous est dit ? A partir des dires, comment prescrire de l’échange (nature versus culture) là où règne l’autisme (l’auto-érotisme, la jouissance, la pulsion de mort)? Comment soutenir le sujet du passage à l’acte à s’inscrire dans un discours commun, une langue commune et à faire lien social (cf. la limite de l’impossible) là où la jouissance illimitée de l’UN tout seul le dé-subjectivise.

Par qui et avec qui ? Pas tout seul mais articulé à deux autres ateliers

A Martigny, le travail est conduit par René Raggenbass et Jacqueline Nanchen, membres de l’ASREEP-NLS et de l’AMP. Le groupe travaille en liens avec les ateliers de criminologie lacanienne de Paris conduit par Dario Morales et José Rambeau, psychanalystes membres de l’ECF et de Bordeaux conduit par les psychanalystes Daniele Laufer (ECF) et Bernard Lamothe (ACF). Les ateliers travaillent sous des titres qui leur sont propres.

Pour qui ? Pour tous les acteurs intéressés

L’atelier est ouvert à toutes les personnes ayant à faire à des personnes qui sont passées par l’acte avec des conséquences pénales. Les participants travaillent dans le champ pénal (avocat, procureur, juge, police), éducatif, probatoire, criminologique, expertal, soignant et pénitentiaire. L’année de travail se termine par un après-midi de discussions de cas avec des invités externes et une conférence publique.

Quand, où et comment ?

La participation est gratuite sur inscription. Les réunions ont lieu mensuellement tous les 3èmes mercredis du mois de 18h30 à 20h00 d’octobre à juin. Les rencontres ont lieu à l’avenue de la Gare 17, au 1er étage du Bar-Café Casino, salle des Artistes.

Inscriptions à envoyer par mail à

 

Notes :

  1. Jacques Lacan, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Seuil, Paris, 1973, p. 151-152.
  2. Jacques-Alain Miller, « Rien n’est plus humain que le crime », Mental n°21, « La société de surveillance et ses criminels », 2008, p. 13.
  3. « Rien n’est plus humain que le crime ». Jacques-Alain Miller, « Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte », Mental n° 17, Avril 2006, p.17 à 28.
  4. Jacques Lacan, « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité », thèse de doctorat en médecin en 1932, paru au Seuil, 1975.
  5. Jacques Lacan, « Introduction aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Ecrits, Paris Seuil, 1966, p.125-149 et « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 121-130.
  6. Francesca Biagi-Chai, « Lacan criminologue », Cause Freudienne n°79, 2011, p. 88
  7. Jacques Lacan, « Mon enseignement », Champ Freudien, Seuil, 2005, p. 37-38.