Catherine Henri1

Conversation avec Catherine Henri, le 30 mai 2022.

Violaine Clément : Merci d’avoir accepté de faire avec moi cette conversation, signifiant par lequel nous nous sommes rencontrées puisque c’est par Philippe Lacadée, qui a mis la conversation au cœur du CIEN, que j’ai entendu parler de ton travail, et que tu es finalement venue au CO de Pérolles où je travaillais.

Catherine Henri : Je m’en souviens très bien. On s’était rencontrée aussi avant en Charentes, à Saintes, dans un colloque qu’il avait organisé.

V.C. : Oui, et en rentrant, j’avais écrit un petit texte sur les anges… Ce que j’avais entendu de toi et d’autres m’avait beaucoup plu.

C.H. : C’est drôle que tu parles des anges, parce qu’on était dans une abbaye pour le colloque.

V.C. : Et comme j’ai beaucoup chanté de musique grégorienne, la question de l’effet dans lequel te plonge le chant était pour moi très parlante Là, c’étaient des paroles, dans une langue qu’on comprend. Parce que toi comme moi, nous avons un goût pour des langues qu’on ne comprend plus.

C.H. : Oui, mais avant de parler de ça, je veux te dire que pour moi, le chant, c’est essentiel. J’ai toujours pensé, par rapport à ce qu’on fait croire aux professeurs dans les écoles où on apprend à l’être, que la didactique, ça peut être utile, mais aussi la pire des choses, que ce qui est important, entre autres, c’est la voix. Il faudrait donner aux profs des cours de chant. J’ai tellement de souvenirs de profs qui avaient des voix horribles, et les cours étaient une torture (rires) ! Tu sais que c’est un ami psychanalyste qui m’a fait chanter ? Chez lui, à Padoue, il jouait du piano et je chantais du Schubert.

V.C. : Oui, il y a la voix, mais il y a aussi ce que Lacan appelait le signifiant, comme ce «ocxhidoréduxhion » de ma prof de chimie, par ailleurs très sympa, qui faisait pour moi holophrase et qui bouchait toute pénétration. Je ne me souviens plus que de ça, et je ne sais même pas ce que c’est (rires).

C.H : Tu parlais d’une langue qu’on ne comprend pas, et c’est ça qui est au cœur de mon expérience à Kolone, où j’enseigne le français à des gens qui ne le comprennent pas, ne le parlent pas, et pour lesquels c’est fondamental, c’est vital de l’apprendre. Et c’est une expérience extraordinaire, qui me replonge dans mes propres souvenirs et ceux que j’ai de mon fils bébé…Il faut que je me décentre un peu, que je ne sois plus dans la posture du prof, mais que je me mette un peu dans une autre position, à leur place. Et c’est une expérience que j’ai souvent, de ne pas comprendre une langue, quand je voyage. Je ne connais pas toujours les langues des pays dans lesquels je vais, et cela peut induire une position de soumission, ça peut être épouvantable, de ne pas comprendre. Et il me semble que cette position-là, c’est celle d’un enfant. Un souvenir m’est revenu quand j’ai commencé à travailler avec eux, c’est un des premiers souvenirs que j’ai, sans doute mon premier souvenir, je devais être très petite : avoir été dans une poussette, sanglée, il y avait du soleil, mes parents me promenaient, je voulais regarder, mais j’avais le soleil dans les yeux. Et je n’arrivais pas à m’expliquer, je n’arrivais pas à parler la langue des adultes, je baragouinais, ce n’étaient plus des lallations, mais des essais ratés, je n’arrivais pas à me faire comprendre. Quelle frustration de ne pas arriver à dire !

V.C. : J’ai lu cette anecdote dans Vacarme, tu l’as écrite, et c’est vraiment remarquable. Cette lumière qui t’aveugle, qui t’empêche de voir, te fait paradoxalement parler. Cette Iranienne2dont je n’arrive pas à me souvenir du nom raconte comment elle a appris le français en analyse, par l’analyse. C’est aussi ce qu’on entend dans ton livre sur la Grèce, et dans celui sur Marivaux, ce rapport à la langue qu’on ne comprend plus, quand tu rends vivante cette langue aux élèves qui regardent le Loft. De toutes façons, on ne comprend pas la langue de l’autre, non ?

C.H. : C’est ça, on ne comprend pas la langue de l’autre, il y a toujours de l’incertitude, du malentendu. C’est l’expérience que je fais en enseignant à des allophones : tâtonner, ne pas trop savoir comment faire, mais faire quand même, jouer, faire des gestes, c’est très physique, en fait. Je pense que la langue passe aussi par ça, par le corps, par le mime. Et même si je me débrouille mal en faisant tout ça…

V.C : Et surtout parce que tu te débrouilles mal en faisant ça !

C.H. : Oui ! Parce qu’on rit.

V.C. : Lacan à Bordeaux disait que l’inconscient était là où ça rit, ça rate, et ça rêve. Dans les trois R. Mais pour ça, il faut se passer de la confiance aveugle qu’on ferait au didacticien. On a de la chance d’avoir l’âge de s’en passer, d’oser le faire… Mes jeunes collègues m’apprenaient toujours beaucoup de leur savoir y faire. Et ça, tu le dis très bien. Je regrette que ce soit inaudible.

C.H. : Oui, quand on arrive à un certain âge, et quand on n’est plus dans l’institution, je n’y suis plus, quelle liberté de ne pas avoir cette surveillance, bien que, tu le sais, en France, on ne soit pas très surveillé. Là où je suis, à Kolone3, c’est une association. C’est un groupe mouvant, libre, il y a des jeunes, des moins jeunes, des salariés, des bénévoles, et on fait comme on a envie de faire et ce qu’on a envie de faire.

V.C. : Et donc, chacun a envie de faire

C.H. : Exactement ! Sinon il ne serait pas là.

V.C. : Parce que le problème, c’est que l’enseignant est payé pour faire, et nombre d’eux n’ont pas envie de faire ce métier. Pour beaucoup, c’est un gagne-pain !

C.H. : Oui, mais tu vois, j’ai un exemple inverse dans ma famille. Mon neveu qui a fait des études de droit, est devenu avocat au barreau de Paris, avait une carrière toute faite, mais après quelques années, pour des raisons idéologiques, politiques, il a voulu devenir enseignant dans un collège de banlieue. C’est terriblement difficile mais il se sent bien.

V.C. : Oui, mais c’est ton neveu ! Penses-tu que quelque chose se soit transmis là d’un inconscient ?

C.H. : Ah, je pense que là, il y a quelque chose qui s’est transmis d’un inconscient familial, d’une histoire familiale.

V.C. : L’inconscient, n’est-ce pas ce qu’on peut transmettre de mieux, ou de pire ?

C.H. : Oui, les deux (rires).

V.C. : Tu as parlé aussi dans cet article de Vacarme4de l’enseignant comme un corps écorché. Pourrais-tu dire ce qui t’a appelée, toi, dans ce qui est justement appelé une vocation ?

C.H. : Effectivement, je pense qu’il y a quelque chose de familial, de la relation avec mon père, c’est évident. Je suis dans le désir de transmettre, je m’imagine plus en source qu’en réservoir. Mon père n’était pas prof, mais c’était un passeur d’une certaine façon, et ma mère aussi. J’étais très jeune quand j’ai eu mon bac, j’ai fait hypohâgne, khâgne pour ne pas devoir choisir entre la littérature, la philo, l’histoire, qui me passionnaient également … Finalement j’ai choisi la littérature. C’était ça que j’aimais vraiment, lire, surtout des romans, qu’on me raconte des histoires, comme le faisait notre mère quand nous ne savions pas encore lire, et c’est cela que j’aime transmettre.

V.C. : J’ai eu des collègues malheureux d’enseigner les choses qu’ils aiment vraiment. Si on est passionné de quelque chose et que les élèves n’en veulent pas, c’est douloureux.

C.H. : Oui, je me suis heurtée à ça dans le lycée dans lequel j’ai enseigné. Les élèves n’en voulaient pas, de la littérature. Alors que là où j’enseigne, ils en veulent, vraiment ! Ils le désirent, vraiment ; c’est extrêmement difficile pour eux, et plus c’est difficile, plus ils en veulent, de la langue. Et comme je suis très libre, il m’arrive, avec les plus avancés, de m’appuyer sur des textes littéraires pour leur apprendre le français, et ils en sont très fiers. Il n’y a pas de raison d’utiliser avec ces adultes les textes souvent bêtifiants des manuels pour enfants.

V.C. : Ils en veulent, de la langue, c’est vraiment génial ! Et ça me fait penser à cette pièce de Frédérique Voruz, Lalalangue, prenez et mangez-en tous ! C’est aussi avec la leur qu’ils viennent t’enseigner, à toi ! Que t’apprennent-ils, ces jeunes, à Kolone ? Kolone qui fait évidemment penser à Œdipe.

C.H. : Bien sûr, c’est pour cette raison que la directrice de l’association, Emmanuelle Galienne, a choisi ce nom, qui rappelle la banlieue d’Athènes dans laquelle les étrangers attendaient de pouvoir être accueillis à Athènes même. C’est ça l’histoire de Kolone, ce faubourg, comme un sas, une porte d’entrée, qui pouvait être fermée, mais qui pouvait s’ouvrir, et par laquelle on pouvait enfin entrer à Athènes. Cette directrice a beaucoup été inspirée par Sur l’hospitalité de Jacques Derrida. Ces jeunes sont entre-deux, à la porte de la France même s’ils y vivent physiquement, mais les portes ne sont pas encore ouvertes. Ils ont tous des histoires d’exil terribles, ils ont même pour certains échappé à la mort, ce sont des êtres vivants très démunis, très abîmés, très fragiles. Ils sont dans cette situation où, après avoir passé de nombreuses frontières, ils ont la langue comme dernière frontière. Ils ont marché, ils ont passé des frontières nombreuses, mais cette dernière, celle de la langue, est peut-être la plus difficile à franchir.

V.C. : Et toi, tu es un peu douanier !

C.H. : Je suis celle qui va ouvrir la porte. Enfin, j’’aimerais bien être celle qui va leur ouvrir la porte.

V.C. : Tout en sachant très bien qu’il n’y a qu’eux qui peuvent l’ouvrir.

C.H. : Bien sûr !

V.C. : Et c’est avec ce qui est pour toi difficile que tu peux leur ouvrir la porte. Si c’était si facile pour toi, peut-être que tu voudrais leur donner cette clé qui serait pour toi un simple accès. Mais tu ne peux pas, tu ne l’as pas !

C.H. : Je ne l’ai pas ! Et je suis moi-même très nulle en langues. Je bafouille, je fais semblant, je parle un peu l’italien, quelques mots de grec, un anglais globish, j’ai à peu près tout oublié de l’allemand que j’ai appris au lycée, je ne suis pas bonne du tout ! Mais du coup, je pense que c’est une chance aussi pour moi, que je peux comprendre leurs difficultés parce que ce sont les miennes aussi.

V.C. : Et aussi une chance pour eux, parce que s’ils avaient en face d’eux quelqu’un de brillant, ils seraient, comme tu l’as été dans ta poussette, aveuglés. On transmet ce qu’on n’a pas, pas tellement ce qu’on est. On transmet le désir qu’on a. Combien de temps cela te prend-il par semaine ?

C.H. : Ça dépend des années. Je travaille avec eux depuis six ans déjà, mais ces derniers temps, avec le COVID, ça a été compliqué. Les cours par WhatsApp, je n’en veux plus ! Et puis cette année, j’ai perdu ma mère, j’ai été peu là. Je vais reprendre plus régulièrement avec eux l’an prochain. J’interviens à la fois pour des cours de langue, mais aussi pour la culture générale, qu’ils réclament, et je fais des ateliers d’écriture. Je ne suis pas tellement prof, là-bas, plutôt jocker (rires).

V.C. : Ça fait plutôt marraine, ou bonne fée. En tout cas, tu sais, avec ton bagage intellectuel, déplacer quelque chose…

C.H. : Oui, ça me plaît bien, cette histoire de fée, plus que de marraine, parce que dans marraine, il y a mère, et moi je ne peux pas, je ne veux pas remplacer la mère. Mais fée, ça me plaît bien, pas la fée clochette, mais la fée des contes parce qu’en latin, ça vient de fari, c’est celle qui parle, celle qui dit. Et la bonne fée, c’est celle qui parle, qui fait les bons destins : elle dansera merveilleusement bien, elle chantera merveilleusement bien. Et à partir du moment où elle l’a dit, ça se produit. C’est ça que j’aimerais bien être… (rires).

V.C. : Tu le dis et ça se fait.

C.H. : Voilà ! Ce n’est pas magique, mais le fait de dire le provoque.

V.C. : Et tu fais aussi des ateliers d’écriture, tu peux nous en parler ? Ils ont aussi une écriture différente.

C.H. : J’essaie. Tu sais, dans les ateliers d’écriture, chacun a sa méthode : je pars presque toujours d’un texte tuteur, qui provoque un peu l’écriture. Alors certains écrivent, d’autres pas, parce que je prends un peu tous les niveaux. Et quand ils n’écrivent pas, ils parlent, et je fais la secrétaire, je prends en notes. Certains se font aider par les autres. Il y a toujours des participants d’origine différentes, certains ont la même langue, d’autres non, mais un Syrien et une Algérienne, s’ils ne se comprennent pas vraiment, savent tous deux un peu d’arabe classique, dont leur langue est dérivée, alors ils peuvent s’aider les uns les autres. Quelquefois, je leur demande d’écrire dans leur langue. Et je fais traduire, lorsque ceux qui sont là le peuvent.

V.C. : C’est intéressant quand ils peuvent s’aider de l’arabe classique, ils en passent donc par une langue morte, comme le latin.

C.H. : Voilà, comme le latin pour nous.

V.C : Comme un retour par une écriture. Est-ce qu’il y a là, dans ce retour qu’ils font à une langue morte, à une écriture, quelque chose d’un autre temps qui permette de nouer d’autres liens ?

C.H. : Je ne sais pas. Ce qui est évident, c’est qu’un atelier d’écriture, c’est toujours du domaine de l’autobiographie, donc du passé. C’est toujours d’eux qu’ils parlent. Je ne suis pas psychanalyste, disons que le travail que je fais est éclairé par la psychanalyse. Il faut faire très attention parce que, quand je leur demande d’écrire, c’est forcément quelque chose d’intime, même si le sujet a priori ne l’est pas. Il m’est arrivé qu’une jeune femme fonde en larmes, alors qu’il s’agissait de jardin, cela a été très traumatisant. Le bout de texte que j’avais donné avait réveillé quelque chose, réactivé un traumatisme, quelque chose comme ça j’imagine, et c’est imprévisible.

V.C. : Est-ce qu’ils lisent ensuite ce qu’ils ont écrit ?

C.H. : Je leur demande toujours s’ils veulent le lire. S’ils ne veulent pas, c’est leur liberté. Mais dans certains ateliers d’écriture, comme celui que je fais actuellement, il y a beaucoup d’échanges oraux. C’est-à-dire que non seulement ils lisent, mais ensuite chacun commente longuement ce qui a été dit par l’autre, ce qui convoque d’autres micro-récits, et l’atelier avance tout seul.

V.C. : C’est le réseau qui se crée ainsi. C’est très difficile, mais tu as cette chance, comme le rappelle Philippe Lacadée (en reprenant une expression d’Éric laurent) d’être une analysante civilisée. Parce qu’il faut faire attention à ne pas laisser quelqu’un se faire emporter par son propre torrent. Pour beaucoup de ces jeunes, ce n’est pas simple de parler, d’évoquer la mère, la langue maternelle, le père…

C.H. : Je ne leur demande jamais ça ! Mais ils en parlent forcément, à un moment ou à un autre, quel que soit le sujet.

V.C. : Comme sur un divan, et Lacan ironisait un peu en disant qu’ils ne parlent que de ça, et durant des années. L’atelier d’écriture est un jeu dangereux.

C.H. : Oui, c’est un jeu dangereux, et c’est pour ça que je fais très attention. Je te disais que je ne suis pas très directive, et j’aime bien quand il y a des échanges entre eux, parce que je suis un peu en retrait à ce moment-là. Je les laisse discuter, converser entre eux, malgré leurs différences de langue, et c’est un moment très intéressant quand je leur lâche la main.

V.C. : Et qu’ils vont donc chercher d’autres mains.

C.H. : Voilà.

V.C. : Cette expérience nouvelle est importante pour la France, surtout dans cette époque terrifiante de la montée de la haine de l’autre.

C.H. : C’est quelque chose que j’ai beaucoup de peine à comprendre. Encore plus à supporter. J’ai une amie, née au Liban, Elsa Martayan, arrivée en France pendant la guerre là-bas, dans les années 70, elle a passé son bac littéralement sous les bombes, elle a écrit là-dessus et sur sa famille un livre très beau, La vigie[5]. Fille d’un père arménien et d’une mère juive d’origine russe, elle est, comme elle me l’a dit la première fois qu’on s’est vues, rescapée, par ses parents et grands-parents, de deux génocides. Donc, elle n’aurait pas dû naître. Beyrouth avant les années 70 était une sorte de ville où il y avait une vie très paisible, avec beaucoup d’échanges entre les communautés, et Dieu sait s’il y en a, des communautés ethniques et religieuses différentes. Elle, ses parents, ses amis, fréquentaient tout le monde, elle parlait l’arménien, l’arabe, le français, elle était au lycée français de Beyrouth, et elle m’a dit que ce qui est épouvantable, maintenant, et cela devient la même chose en France, c’est cette espèce de resserrement de chacun sur son origine familiale et culturelle. Comme si on se refermait chacun sur sa petite identité à soi, qu’on se résumait à cela, et le pays est devenu une espèce de conglomérat de gens qui se côtoient à peine, ne se mélangent plus, ne se parlent plus, quand ils ne se haïssent pas.

V.C. : On ne comprend pas ce que dit l’autre, c’est comme l’inconscient. Aujourd’hui, on le refuse. C’est l’intérêt du thème des Journées d’automne, Je suis ce que je dis.

C.H. : La question qui m’intéresse, c’est la question du passage, J’ai toujours aimé les lieux de passage, les gares, les ports, les places … J’aime beaucoup les lieux où les gens circulent. Je pourrais rester des heures à les écouter, même dire des paroles qui nous paraissent peu importantes. L’heure que je préfère en Italie, c’est celle de la passeggiata. Je suis fascinée par cette question du passage, de la transition. Je n’aime pas être bloquée. Tu vois un peu ce qu’a été le confinement pour moi… Et j’ai le sentiment que les gens sont de plus en plus coincés, dans leur posture, dans leur travail, dans leur langue, et qu’ils ne sont pas curieux d’en sortir, de l’autre, tout simplement.

V.C. : C’est de la peur, comme on l’entend dans le mot xénophobie. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. Alors que ce qu’on ne connaît pas, c’est peut-être la seule chance qu’il y ait de nous sortir de ce qu’on croit connaître, de l’ennui. L’ennui, c’est quelque chose de plus en plus partagé. Ce que disait Gael Faye, dans son récent livre, L’ennui des dimanches après-midi. Ce n’est pas le même ennui. Quand tu ne donnes pas la réponse à un jeune, parce que tu ne l’as pas, c’est une chance : il va aller vers l’autre, et pourra parler. L’ennui, ça vient de la haine, c’est toi qui m’as appris qu’entre deux tétées tu lisais le dictionnaire étymologique… (rires).

C.H. : Oui, le Bloch et Wachtburg ! C’est formidable l’étymologie, comme si on entendait des voix dans les mots.

V.C. : Oui, ce repli identitaire est tragique !

C.H. : Oui, c’est à la fois triste, pitoyable et terrifiant.

V.C. : Alors, comment transformer ça en simple comédie ? Toi, tu dis qu’on rit beaucoup quand tu enseignes.

C.H. : Oui, je ris de moi, d’abord, et quand j’essaie de mimer un mot, que je me vois essayer de dessiner quelque chose, je suis tellement maladroite, que je ris de moi-même. Ils me voient, et ils rient, et du coup ils apprennent aussi à rire d’eux-mêmes ! Quand on fait de la prononciation, il y a ces lettres, ces sons qui n’existent qu’en français et en allemand, le u, et le eu. Et donc, on lit des petites phrases idiotes, et ils rient quand ils se trompent, ça devient un jeu de prononcer : Mais où es-tu, tortue perdue ? Et ça donne : Où es-tou, tortoue perdoue ? La phrase est tellement drôle, et absurde, qu’on en rit ensemble.

V.C. : C’est un fait qu’on ne peut rire qu’avec quelqu’un qui rit d’abord de soi-même. On est d’accord que dans le cadre scolaire, perdre la face, c’est disparaître.

C.H. : Mais là, ce n’est pas le cadre scolaire, et je peux aussi leur dire que je n’arrive pas à prononcer correctement les deux espèces de th en anglais. Je mets en avant mes propres lacunes. C’est ça qui est drôle pour eux.

V.C : Ce mot lacune me rappelle ce Witz de Jacques-Alain Miller : À chacun sa chacune, à Lacan sa lacune ». (rires) Tu dis justement que ce n’est pas l’école. Mais peux-tu m’expliquer pourquoi l’école est devenue le lieu où on arrive à ne pas apprendre ? Si on voulait enseigner à l’école l’art d’aller à vélo, la moitié des élèves n’y arriverait pas.

C.H. : (rires) Tu as raison, oui !

V.C. : As-tu une idée de ce qui empêche d’apprendre à l’école ? Qu’on ne puisse pas rire, par exemple, à l’école ? Les élèves m’avaient appris que la qualité qu’ils préfèrent chez un prof, c’est le sens de l’humour, que ça rie.

C.H. : Je ne sais pas. En France, la question de l’école est un tel noeud historique, politique… Je serais bien incapable et n’ai aucun désir d’être ministre de l’Éducation nationale, même si je me dis tout le temps que tout ce que fait tel ministre, c’est de la connerie, bien sûr ! (rire)! Je pense que l’école a été très abîmée par la tentation, la tentative de scientifisation de la pédagogie, c’est une catastrophe ! C’est ne pas voir ce qui est au centre de l’école, des sujets, des corps, de la langue.

V.C. : On a oublié la connerie, parce que la connerie, ça peut faire rire… On voit bien quand tu parles de ton style d’enseignement. Tu ris de tes propres conneries. C’est un des noms de l’inconscient, l’Une bévue, que Lacan a tiré de l’Unbewusst freudien. Tu peux imaginer ma stupeur lorsque j’ai vu le titre de ce séminaire de Lacan, L’insu-que sait-de l’une-bévue s’aile-à-mourre 6, j’ai pensé que celui qui le lisait, mon amoureux, était fou, pas moins que celui qui l’avait écrit. Et puis j’ai compris que l’inconscient, ça ne marche pas quand l’amour s’en mêle, s’en m’aile… Je n’ose pas imaginer ce que ça devait être d’avoir un élève comme Lacan (rires). On en sait quelque chose dans le livre publié par Miller pour les 40 ans de sa mort. Son directeur écrivait de lui qu’il a un sens aigu de la diplomatie et un plaisir à passer outre les règles (rires) Il est resté toujours à côté des règlements. N’a-t-on pas fait en sorte que quelqu’un comme lui ne puisse pas réussir à l’école ?

C.H. : Une chose me frappe quand même, même si je n’ai pas enseigné partout. Pourquoi on ne rit pas à l’école ? Pour plusieurs choses : d’abord parce que certains profs ont peur de leurs élèves. Ça, j’en suis persuadée. Et le prof qui entre dans une classe avec la peur au ventre, il n’a vraiment pas envie de rire ! Et puis, je pense que les élèves ont peur des autres élèves. Certains profs craignent aussi l’institution. Et les politiques craignent les profs. Tout le monde a peur de tout le monde.

V.C. : Oui, on a mis la peur aux commandes !

C.H. : Ah oui, on a mis la peur aux commandes, je crois ! la peur de l’échec, de rater les examens, de ne pas obtenir ce qu’on veut, de ne pas répondre aux questions, que les autres se moquent de vous, la peur de faire des fautes… la peur est au centre. Ce n’est certainement pas la clé de tout, mais pour moi, ça fait partie du ratage.

V.C. : C’est vrai que pour accepter le ratage, il faut d’abord le supporter de soi, parce qu’on entraîne beaucoup les gens à ne pas rater, parce que s’ils ratent, ils pourraient se faire mettre à la porte. Il y a l’idée de croire que la réussite passe par le pas-de-ratage, alors que Lacan disait de rater, de rater mieux encore (rire) ! Il était drôle ! Comme ce que tu as amené avec ton Professeur sentimental. C’était drôle, pas forcément pour toi, mais ce que tu nous as transmis.

Et dans les lieux où tu es passée, il y a toujours eu un directeur, une directrice, comme pour moi, qui ne craignait pas le ridicule, voire qui le soutenait. Quelle qualité particulière avait ton directeur pour soutenir ton style ?

C.H. : J’ai eu pas mal de chefs. Là il s’agit seulement du proviseur du lycée dans lequel je suis restée 20 ans. D’abord, il avait une histoire familiale aussi un peu compliquée : c’était un enfant d’exilés. Pour des raisons religieuses : venus d’une famille catholique en Flandres, qui avait été rejetée par les Flamands protestants, ses parents ont donc émigré en France. Et puis, il a une fille mongolienne. Donc entre l’histoire de ses parents exilés, et sa fille dont il s’occupe magnifiquement bien, c’était quelqu’un qui n’avait absolument pas, et ça c’est rare, chez les directeurs de collèges ou de lycées, surtout à Paris, le désir de faire carrière. Il s’en foutait royalement. Parce que dans la région parisienne, le jeu parmi les proviseurs …, c’est un jeu de chaises musicales. Tu commences dans un petit collège en banlieue, et puis tu vas dans un lycée, et puis dans un lycée plus renommé, puis à Paris, jusqu’au top du top, qui est de devenir proviseur à Henri IV. Finir sa carrière à Henri IV ou Louis Le Grand pourquoi ? Parce que c’est très prestigieux, et que tu as un appartement de fonction de 400 mètres carrés au Quartier Latin ! Lui, tu vois, il n’en avait rien à faire de ça, il ne voulait pas faire carrière, il aimait travailler dans ce lycée difficile, quelquefois avec sa fille dans son bureau, qui dessinait. Et il connaissait très bien ses profs, il connaissait ses élèves, et il me laissait une totale liberté. Quand je voulais faire une sortie, un atelier d’écriture, un petit film, inviter quelqu’un, quelque chose comme un pas de côté, il me disait : Vous m’écrivez trois lignes, j’écrivais trois lignes… D’autres auraient demandé trois pages, des formulaires, des justifications, un devis, etc…tout cela en trois exemplaires. Lui me disait après avoir jeté un œil : Oui, allez-y !

V.C. : Il n’avait pas peur de toi !

C.H. : Non ! Et moi, je n’avais pas peur de lui. Je l’estimais beaucoup !

V.C. : Serais-tu d’accord qu’on arrête sur ça ?

C.H. : Oui, bien sûr, comme tu veux !

V.C. : Ce il n’avait pas peur de moi, je n’avais pas peur de lui, c’est un peu Montaigne et la Boétie, parce que c’était lui, parce que c’était moi ! Je mettrai en notes aussi le petit film que tu nous as montré à Fribourg sur la prose du Transsibérien7.

C.H. : Oui, ça, c’était une expérience magnifique !

 

Notes:

  1. Biographie Catherine Henri
  2. Comment peut-on être français ?
  3. kolone.org. Le site est très riche, et on peut faire des dons !
  4. Henri, C.  « Accueillir dans la langue », 2018
  5. Martayan, E. La vigie.
  6. « L´insu que sait de l´une-bevue s´aile a mourre ». Radio Lacan.
  7. « La prose du Transsibérien, le film »