Maro Bellou est psychologue et participe aux travaux de la Société Nœud borroméen de la NLS en Grèce. Master en Médecine, spécialisation : Gestion de la douleur (2011), et Master en Philosophie (2021). Elle a publié notamment Gadget-Eros : l’amour au temps de la technologie, aux éd. Sideris (Athènes, 2017, 2de éd. 2019).

Kierkegaard, qui, selon Lacan, fut « le plus aigu des questionneurs de l’âme »1 avant Freud, était assailli, comme il en témoigne lui-même, par un problème : « si une répétition est possible, ce que cela signifie, c’est que quelque chose peut être gagné ou perdu à être répété »2. Se disant « presque paralysé » face à cette question, il recourt à une expérience : il décide de partir à Berlin, qu’il a déjà visitée, pour revenir sur ses pas afin de revivre l’instant identique du passé et ainsi retrouver le bonheur. Le projet de Kierkegaard apparaît ici comme une philosophie de l’action (le passage à Berlin) qui s’engage dans le problème théorique qui le préoccupe si intensément. C’est pourquoi la Répétition ne sera pas un essai théorique mais plutôt la rédaction par l’auteur d’un carnet de voyage expérimental.

L’expérience s’avère être un fiasco. Par exemple, il était impossible pour Kierkegaard de ressentir la même élévation spirituelle en réécoutant son drame préféré à l’opéra. Le plaisir qu’il avait ressenti à tous égards appartient au passé et il n’y a aucune possibilité d’y revenir. Il mentionne même que, malheureusement, le voyage ne l’a pas récompensé de sa peine, car, en réalité, il n’a pas eu besoin de bouger de son siège pour se convaincre qu’il n’y a pas de répétition du tout. Il avait vérifié que « la seule chose qui se répétait était qu’aucune répétition n’était possible » et il en a « pris conscience en tentant de la répéter de toutes les manières possibles »3. Simplement, observe-t-il, « on peut s’asseoir tranquillement dans son salon, où tout est vanité et souvenirs; alors on voyage plus vite que si l’on voyageait en train, malgré le fait que l’on soit tranquillement assis »4. En fin de compte, l’anticipation de la répétition a été éclipsée par un souvenir.

Comment l’œuvre de Kierkegaard croise-t-elle exactement la pensée de Lacan ? Dans le Séminaire IV, Lacan souligne que le problème freudien de l’objet perdu s’inscrit non pas dans le champ du souvenir platonicien, mais dans celui qu’ouvre le concept de répétition, tel qu’il est introduit par Kierkegaard. Si le souvenir platonicien est la redécouverte d’une  » reconnaissance (…) d’un type en quelque sorte pré-formé « , la répétition est l’expérience même de l’impossible : contrairement au besoin physique, la répétition n’est pas régie par des lois biologiques et  » est… par sa nature… impossible à assouvir « 5. Le principe de plaisir est ce qui pousse le sujet à rechercher sans cesse cette première expérience de satisfaction qu’il se souvient avoir reçue de l’objet, qu’il ne pourra cependant jamais acquérir à nouveau. En fait, Freud insiste sur l’idée que ce que nous trouvons, poussés par la nostalgie de l’objet perdu, n’est jamais ce que nous cherchions. C’est la redécouverte elle-même qui met en évidence l’impossibilité de la répétition, car ce que nous trouvons ne sera jamais, ni ne pourra être, le même objet. L’objet perdu est perdu à jamais.

Ainsi, la redécouverte freudienne se définit dans le régime d’une perte synonyme de l’impossibilité de répétition. C’est exactement là que Lacan situe, dans le Séminaire XVII, la « parenté » entre Kierkegaard et Freud. Chez l’un comme chez l’autre, il n’y a pas de retour du même : toute tentative de substitution conduit finalement à l’échec. La réponse de Lacan à la question qui a troublé Kierkegaard est donnée explicitement :  » ce qui se répète ne peut être autre chose, par rapport à ce que cela répète, qu’en perte « 6. Mais en quoi consiste la perte ? Il s’agit toujours, explique-t-il, d’une perte de jouissance. Ce qui est extrêmement intéressant ici, c’est que, dans le texte de Lacan, la jouissance est explicitement liée à la répétition : « Ce qui rend la répétition nécessaire, c’est la jouissance ». En effet, c’est la jouissance qui place la répétition dans un champ au-delà du principe de plaisir et donc dans les limites extérieures de l’ordre symbolique. La répétition ne peut être signifiée précisément parce qu’elle est impossible. Enfin, la jouissance, parce qu’elle fait sortir la répétition du « réseau des signifiants », met en évidence son lien avec le hasard (tuché), par opposition à l’automaton.

On sait que, dans le Séminaire XI, Lacan emprunte à Aristote le terme de hasard, qu’il traduit cependant par  » le réel comme rencontre « 7. Le réel, note Lacan, est « au-delà de l’automaton, du retour, de la revenue, de l’insistance des signes, par lesquels nous nous voyons commandés par le principe de plaisir. Le réel est ce qui gît toujours derrière l’automaton ». Il faut noter que ce qui est dit ici du réel est absolument vrai de la répétition. Il suffit de remplacer le mot réel par le mot répétition dans la citation précédente pour voir que la logique du texte lacanien dans son ensemble repose sur cette possibilité même de remplacer mutuellement ces deux termes.

Mais qu’est-ce qui, selon Lacan, nous permet et même nous amène à penser la répétition comme le réel et le réel comme la répétition ? C’est précisément la catégorie de l’impossible. Le moment de la répétition n’indique pas un présent taillé aux mesures du passé, mais un présent taillé à ses propres mesures : c’est ce que Lacan veut dire quand, dans le Séminaire XI, il affirme que  » la répétition demande du nouveau « 8. Nous observerons que cette affirmation lacanienne résume magistralement ce que Kierkegaard appelle la « dialectique de la répétition »9. Selon une telle dialectique, la répétition n’est jamais la reproduction d’un registre préexistant :  » ce qui est répété a été, sinon il ne pourrait pas être répété ; mais précisément ceci : qu’il ait été, fait de la répétition quelque chose de nouveau « . Nous sommes ici très proches de l' »économie du réel » lacanienne, qui, comme le dit le Séminaire XI, « admet quelque chose de nouveau qui est précisément l’impossible »10. En d’autres termes, la répétition ouvre au réel précisément parce qu’elle nous introduit à l’impossible.

Dans ce champ paradoxal qui se définit par le concept d’impossible, la répétition de Kierkegaard croise, « comme par hasard », le réel lacanien. Ce qui est répété rencontre donc le réel, qui n’est pourtant jamais à l’heure et appelle sans cesse un enregistrement défaillant. On sait que dans le Séminaire XX, l’impossible est défini comme ce qui  » ne cesse de ne pas s’écrire « 11. Il s’agit d’un enregistrement qui, malgré le fait qu’il empiète sur l’impossibilité de sa réalisation, est répété encore et encore. Bien que le réel ne soit pas nommé, à la lumière de cette dernière observation, il serait impossible d’éviter la tentation d’affirmer que le titre du Séminaire XX, Encore, est le « nom » du réel.

Traduit en français par Julien Cudré-Mauroux

Version originale sur LRO: From Kierkegaard to Lacan: Repetition?

 

Notes :

  1. Lacan, J. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Éd. par J.-A. Miller. p. 59.
  2. Søren Kierkegaard. Repetition and Philosophical Crumbs, translated by M.G. Piety, New York, Oxford University Press, 2009, p. 3.
  3. Idem, p. 38.
  4. Idem, p. 42.
  5. Lacan, J. The Object Relation: The Seminar of Jacques Lacan, Book IV (1956-1957). Ed. by J.-A. Miller. Trans. by A. R. Price. Cambridge: Polity, 2021, pp. 15-16.
  6. Lacan, J. The Other Side of Psychoanalysis: The Seminar of Jacques Lacan, Book XVII. Ed. by J.-A. Miller. Trans. by R. Grigg. New York/London: Norton, 2007, p. 51.
  7. Lacan, J. The Four Fundamental Concepts of Psychoanalysis. Ed. by J.-A. Miller. Trans. by Alan Sheridan. London: Hogarth, 1977, pp. 53-54.
  8. Idem, p. 59.
  9. S. Kierkegaard, idem, p. 19.
  10. Lacan, J. The Four Fundamental Concepts of Psychoanalysis. Ed. by J.-A. Miller. Trans. by Alan Sheridan. London: Hogarth, 1977, p. 152.
  11. Lacan, J. Encore, On Feminine Sexuality, the Limits of Love and Knowledge: The Seminar of Jacques Lacan, Book XX (1972-1973). Ed. by J.-A. Miller. Trans. by B. Fink. New York: Norton, 1998, p. 87.