Écriture de la vie de Marthe, Notre-Dame-des-Démolies
Conversation avec Olivier Vonlanthen, le 17 janvier 2025, autour de son livre « Notre-Dame-des-Démolies », paru aux éditions La Veilleuse, Fribourg, en 2025.
Violaine Clément : Merci, Olivier Vonlanthen d’avoir accepté cet entretien sur votre dernier livre, Notre-Dame-des-Démolies1. J’avais déjà beaucoup aimé votre recueil poétique, Ossuaires, qui m’avait beaucoup frappée par ce rapport au corps, poignant, violent. Pourriez-vous en dire un peu plus pour nos lecteurs, intéressés par la psychanalyse. Qu’est-ce qui fait que cette histoire d’une folie familiale, incarnée par votre grand-tante, vous ait donné envie d’en parler, de l’exposer ?
Olivier Vonlanthen : Je ne sais pas si j’ai eu envie de l’exposer. J’ai eu envie de l’écrire, en tout cas. Pour moi, ce n’est pas lié, l’envie n’exposer et l’envie d’écrire.
V.C. : La distinction est en effet fondamentale.
O.V. : Disons que c’est une histoire qui traînait dans la famille, ça, c’est sûr. On en parlait un peu, et j’ai découvert cela assez tardivement. Je savais pourtant l’histoire, qu’il y avait une meurtrière dans la famille…
V.C. : Et votre plus ancien souvenir de cela ?
O.V. : Mon plus ancien souvenir, c’est quand mon père m’a dit : « Sais-tu qu’elle a tué quelqu’un ? »
V.C. : Donc, elle était là ?
O.V. : Non, elle était vivante. Je me souviens que j’étais déjà assez grand ; je devais avoir quatorze-quinze ans. Je n’étais plus un petit enfant.
V.C. : À votre avis, pourquoi vous a-t-il dit cela ?
O.V. : Je pense que ça le fascinait, d’une certaine manière.
V.C. : Il y a une certaine fascination pour le crime.
O.V. : Et une interrogation : pourquoi ?
V.C. : C’est mon père qui parlait souvent de ce petit garçon, son voisin, qui disait avec fierté : « Chez nous on a un mort ! » C’était son père qui était mort… Un assassin dans la famille, c’est tout de même quelque chose !
O.V. : En même temps il y a cette intrusion, une intrusion de l’extraordinaire dans l’ordinaire.
V.C. : Parce que ce n’est pas quelque chose qu’on vous a reproché, dont les copains se servaient pour vous embêter ?
O.V. : Non, pas du tout.
V.C. : Ce n’est ni quelque chose qu’on vous a caché ni quelque chose de connu de tous… C’est ce qui m’a fait utiliser le mot « exposer ». Maintenant, personne ne peut l’ignorer. (Non !) Cela ne vous a pas fait peur ?
O.V. : Non, je pense que ça mérite d’être exposé, d’une certaine manière, même si ce n’est pas mon but. Une chose que je trouve très importante, c’est que je pense que ça concerne tellement de familles que c’est plutôt la normalité que l’inverse. Il y a quelque chose de dramatique dans chaque famille, que ce soit une mort particulière, ou un meurtre, ou de la violence physique. Cela touche toutes les familles.
V.C. Il n’y a rien de plus ordinaire que le crime. (Voilà !) Ça. C’est lacanien. L’être humain est au fond une sale bête, chacun de nous, si on le peut, on essaie de le mettre sur le dos de l’autre. (Oui !) Ainsi dans le texte de Freud « On bat un enfant », c’est l’autre qu’on bat, mais c’est moi le préféré. Un enfant ne va jamais dire : « J’ai volé de la confiture »… Mais il peut dénoncer l’autre. Votre manière de parler de ce que votre père vous a raconté, du travail que vous avez fait ensemble, indique bien comment c’est lui qui est derrière cette écriture.
O.V. : Oui ! tout à fait ! C’est non seulement lui qui est derrière, mais aussi lui qui est devant.
V.C. : C’est-à-dire ?
O.V. : Parler de Marthe, c’est peut-être une façon de parler de la vie de mon père.
V.C. : Ce que vous dites de la vie de Marthe, c’est aussi la vie de votre père, et celle de beaucoup de gens dans la Vieille Ville de Fribourg, avant qu’on replâtre ces maisons où vivaient si mal tant de gens.
O.V. : Je pense aussi, et ça ne fera peut-être pas plaisir à mon père, je pense aussi qu’il a eu de la chance, lui. Dans les années ’70, mon père s’est émancipé, alors que Marthe allait en hôpital psychiatrique. Il y a ces deux trajectoires.
V.C. : C’est cela ! On pourrait aussi dire, et là je pense à mes filles : ce qu’on ne voit pas, c’est à quel point être un homme ou être une femme dans la grande pauvreté, ou dans la grande difficulté, ça a des implications très différentes. Votre père a eu la chance de faire des études…
O.V. : Alors oui, après-coup, il a pu y revenir. Mais surtout, il a pu s’émanciper.
V.C. : Il l’a pu, certes, mais il a aussi dû le désirer pour que cela arrive… Cela qu’il indique avait une certaine puissance. Il aurait pu rester dans la plainte, la position victimaire de celui qui vit dans la précarité. Pour en sortir, il faut vraiment se demander quelle part on y prend. La fascination pour Marthe que votre père vous a transmise, que vous avez vue, m’a semblé tellement étonnante. C’est aussi, ce que l’origine du fascinus rappelle, la surprise, l’effroi, devant ce qui est hors de notre pensée. C’est compliqué de penser que quelqu’un de sa famille a tué. C’est comme l’abus sexuel, autre crime pourtant commun : ce sont deux tabous primordiaux. Quand le jeune homme de quinze ans découvre cela, il n’a pas le même parcours que l’écrivain qui décide de s’en emparer. Il y a eu un temps de latence.
O.V. : Oui, et là, c’est un souvenir un peu flou. Ce qui est sûr, c’est que j’ai mal compris, d’abord, comment le crime s’était manifesté. (Ah oui ?) Oui, j’ai cru que c’était une histoire d’étranglement, et en fait non, pas du tout. J’ai découvert très tardivement, il y a peut-être cinq ou six ans, ou peut-être un peu plus, que c’étaient des histoires de coups de couteau. Le modus operandi a changé. Je pense que j’ai mal compris quelque chose, ou alors que j’ai projeté quelque chose quand on m’a raconté cela. Ou alors je l’ai rejeté, je ne sais pas. Mais quand j’ai appris l’information, en lisant, beaucoup plus tard, le fait divers…
V.C. : C’est votre père qui vous l’a donnée ?
O.V. : Oui, alors lui m’en a donné quelques-unes, et j’ai fait des recherches aussi dans les archives de La Liberté. Lui est aussi allé à Montpellier, le lieu du drame.
V.C. : C’est intéressant de n’avoir pas voulu savoir, ou alors peut-être que votre père ne vous l’a pas dit…
O.V. : Eh bien, cela, je ne sais pas, justement, je n’ai plus redemandé, mais moi, je reste avec cette confusion en tête.
V.C. : C’est toujours intéressant, pour la psychanalyse, l’oubli, ce morceau d’histoire oublié de soi-même… C’était ça, l’inconscient, dans le premier Lacan… Qu’est-ce qui fait que vous n’avez peut-être pas demandé, pas voulu savoir, et quel effet quand vous demandez et qu’on vous répond ? Quelle différence faites-vous entre l’étranglement et les coups de couteau ?
O.V. : Eh bien pour moi, c’est une très grande différence… Je ne suis certainement pas ni légitime ni rationnel. Pour moi, dans l’étranglement, il y a quelque chose d’animal, de brutal absolu, plus que les coups de couteau. Pour moi, c’est le crime… Je ne sais pas comment dire cela, je ne veux pas dire parfait, mais…
V.C. : Impardonnable ?
O.V. : Impardonnable, cela, c’est sûr, et ce n’est pas une question de différencier le pardon ou la culpabilité du crime. C’est plutôt le mode opératoire qui me semble moins brutal. Le coup de couteau est plus… chirurgical. Dans le sens, peut-être moins pulsionnel.
V.C. : J’adore cette façon de dire. Chacun peut penser différemment. Mais vous, vous pensez, quand vous entendez votre père raconter l’histoire, que votre grand-tante a tué de la façon la plus sauvage qui soit.
O.V. : J’ai pensé qu’elle s’était jetée sur sa patronne, et qu’elle l’avait étranglée. Et ça, pour moi, c’était vraiment le sommet de l’horreur, d’étrangler quelqu’un.
V.C. : Au fond, vous étiez celui qu’on étranglait, aussi ! Vous pouvez vous mettre dans cette position…
O.V. : Oui, et puis c’est une mort très lente. Enfin, pour moi, il y a quelque chose, si on revient à la question de la folie, je pense que c’est un acte… Enfin, ma vision de la folie, ce n’est pas une vision de la pulsion. La pulsion n’est pas l’équivalent de la folie. En tout cas pour moi. Dans le récit que je fais de Marthe, il y a quelque chose que je veux absolument que les gens comprennent : c’est qu’elle est quand même folle.
V.C. : Oui, mais quand Lacan dit que la folie, c’est ce qu’il y a de plus humain…
O.V. : Alors ce cela, j’en suis assez convaincu. Ce que je veux dire par là, c’est qu’elle pense que sa maîtresse veut l’empoisonner, elle a tout un délire. Dans ce contexte-là pour elle, c’est rationnel. D’où l’usage des couteaux, et pas de la pulsion de l’étrangler.
V.C. : Elle aurait pu aussi l’empoisonner…
O.V. : Oui. C’est un truc calculé.
V.C. : C’est étrange qu’elle ne l’ait pas fait. Puisqu’elle pensait être empoisonnée. Il y a en Suisse un groupe qui s’appelle « Criminologie lacanienne, des procureurs, des avocats, des psychanalystes, des psychologues », qui essaie de comprendre le crime. Et de se dire : que peut-on faire du criminel ? C’est une vraie question sociale. On sait que dans les westerns, quand on arrivait dans un nouvel endroit, on créait deux lieux : un bordel et une prison. Pour Marthe, heureusement qu’il y avait l’hôpital psychiatrique. Et aujourd’hui, on est en train de les fermer, de les vider. L’idée est de médiquer les gens et de les faire vivre avec les autres, mais on ne sait pas ce qui pourrait pousser à l’acte. Quand vous parlez avec votre père, avez-vous l’impression que votre père a souffert de cette affaire ?
O.V. : Je ne veux pas parler pour lui, mais j’ai l’impression que c’est un point de rencontre entre nous, entre lui et moi. Et entre son histoire familiale et la mienne, qui n’est pas du tout la même. C’est un point de jonction, aussi, un point d’Histoire avec H majuscule. Je pense que c’est plus une interrogation fascinée qu’autre chose. Il n’a pas souffert lui, en tout cas il ne me donne pas cette impression. Mais c’était important, oui, ça, c’est sûr.
V.C. : L’histoire, Lacan l’écrit parfois avec H majuscule, mais aussi parfois avec Y. L’hystérie. Vous citez Charlotte Delbo2, et vous dites que c’est comme un mantra pour vous. C’est très juste, on s’interroge sur la réalité de cette affaire, parce que ce que vous racontez dans le livre, ce n’est pas sûr que ce soit La réalité. Vous partez d’un point de réel, ce que Lacan distingue de la réalité. Si Marthe, dans sa tête, est empoisonnée, c’est sa réalité, qu’on appelle la réalité psychique. Vous, et c’est ce qui est très intéressant, vous cherchez à dire autre chose que la réalité. Mais que voulez-vous dire, vous ? Que voulez-vous nous transmettre ?
O.V. : Personnellement, c’est la question de la trajectoire qui m’intéresse. Prendre la mesure d’une trajectoire. Se dire qu’en 1968 il y a une trajectoire qui semble l’inverse des trajectoires de libération, de l’émancipation.
V.C. : Ce sont les dessous de l’Histoire.
O.V. : Oui ! Là, c’est très simple comme message. C’est aussi de montrer les rapports de domination, et que la détresse psychiatrique ou psychique et les phénomènes sociaux sont concomitants. Cette femme, et là, c’est peut-être le côté engagé du texte, est à la fois victime de souffrances psychiques graves qui auraient nécessité une intervention, qui seraient peut-être considérés aujourd’hui différemment…
V.C. : Alors là…
O.V. : Et il y a tout un univers social, qui n’a certainement pas arrangé les choses. Ce qui m’a intéressé aussi dans l’article de Lacan sur les sœurs Papin. On voit que la pulsion, la violence, la détresse se manifestent après l’emprisonnement.
V.C. : En fait, ça les calme…
O.V. : Mais il y a besoin de la camisole de force après coup, forcément, et si je réfléchis au texte que j’ai écrit, ça donne plutôt l’impression de l’inverse. Il y a un apaisement après coup.
V.C. : Vous dites que chez Lacan, elles ont besoin après coup de la camisole de force ? (Vérification faite, c’est exact3, Christine fait une crise terrible, mais c’est cinq mois après l’emprisonnement)
O.V. : Oui, parce qu’elles sont très agitées, en fait.
V.C. : La grande différence avec les sœurs Papin, c’est que le crime est l’affaire de deux personnes. Je crois que le crime, de manière générale, peut calmer. Ainsi pour ce passage à l’acte du cas Aimée contre une artiste… Chez les sœurs Papin, la grosse difficulté a été la séparation. Mais on y voit aussi cette pauvreté, et une pauvreté psychique. Dans le cas de votre héroïne, Marthe… je ne dirais pas votre grand-tante…
O.V. : Oui, c’est une héroïne, c’est vrai que c’est un personnage de fiction.
V.C. : J’entends quelque chose de très fort quand on la voit écouter les cris de Rababou… On la voit bien hallucinée.
O.V : Oui, elle délire tout le temps. Et ce délire n’a pas empêché…
V.C. : … de faire très bien son boulot. Y compris à Matran, de nettoyer pièce après pièce tous les couverts. On peut en effet tous se voir, et personne ne peut savoir ce qu’il y a dans la tête de l’autre C’est pour ça que c’est terrible de se parler. Et le principe de la conversation est assez fou, chacun étant seul dans sa tête, et ça tourne… Qu’avez-vous pensé de ce texte de Lacan que je vous ai adressé ? Vous ne le connaissiez pas, n’est-ce pas ?
O.V. : Non, je savais qu’il avait écrit un texte sur les sœurs Papin, j’avais vu un film. Il y a plusieurs films qui me font penser aux sœurs Papin ; il y a La Cérémonie, de Claude Chabrol. Et un autre film, dont je ne me souviens plus de l’auteur, qui est directement inspiré de l’histoire des sœurs Papin4, avec Sylvie Testud, Les blessures assassines. J’ai un souvenir un peu flou de ça. Ce que j’ai pensé du texte de Lacan ? J’ai été étonné du tableau clinique, aussi médical. Je pensais que ce serait plutôt du côté de la psychanalyse. Ça vient après, dans un deuxième temps.
V.C. : C’est encore un jeune psychiatre ! Imaginons quelqu’une qui aujourd’hui, comme Marthe, ne va pas très bien. Croyez-vous qu’on verrait mieux ? Croyez-vous qu’aujourd’hui on traiterait mieux ?
O.V. : Ce que je voulais dire, c’est que je crois qu’aujourd’hui, on aurait vu certaines choses avant.
V.C. : Vous croyez vraiment ?
O.V. : Je ne sais pas. Oui, quelqu’un qui essaierait d’enlever des enfants, quand elle en est la nounou, peut-être qu’il y aurait une intervention. Mais je ne sais pas.
V.C. : Croyez-vous qu’on la soignerait, ou qu’on la mettrait simplement à la porte ?
O.V. : C’est une très bonne question.
V.C. : Si j’engage quelqu’un qui fait mine de partir avec mes enfants, je crois que je…
O.V. : … la vire, oui !
V.C. : Et ce n’est pas sûr que j’aille la dénoncer, ou faire en sorte qu’elle se soigne.
O.V. : Je la présente aussi comme un personnage très seul. Elle n’a personne autour d’elle, à part sa mère, qui est à la fois une figure très inspirante pour elle, mais à la fois, très contrôlante aussi. Le père est absent. Elle est très seule. Et je me dis qu’il n’aurait pas fallu grand-chose.
V.C. : J’aime beaucoup vous entendre, parce que si on part du principe que la folie est ce qu’il y a de plus humain, que les animaux ne sont pas fous, qu’ils font leur programme… Sauf les animaux d’hommestiques, comme l’écrivait Lacan, qui ont les maladies de l’homme. Mais il suffirait de pas grand-chose. Dans le pas grand-chose, comme vous le dites, il suffirait d’un autre un peu bienveillant. Et elle ne rencontre pas cela.
O.V. : Non, mis à part le jardinier, qui lui est rapidement retiré, pour des raisons individuelles, enfin, de contrôle psychique : elle se rappelle des injonctions de sa mère. Serait-elle d’accord avec ce qu’elle est en train de vivre là ? Parce qu’elle doit aller rendre compte de son travail. Il y a les deux aspects.
V.C. : C’est assez touchant, d’ailleurs, parce que l’amour, là, aurait pu…
O.V. : Oui, il aurait pu ! C’est le seul truc, je pense.
V.C. : Donc vous pourriez en écrire une deuxième… Notre prochain congrès s’intitule : Varités sans la clinique. Le mot de varité est un signifiant lacanien, un néologisme. Il oppose la vérité non pas au mensonge, mais au savoir. Il la dit sœur de savoir. Ça change : ce que Marthe a dit ou aurait dit à quatorze ans… ou encore ce qu’elle a dit lorsqu’elle a parlé de la truie…
O.V. : Non, je ne crois pas… Ou alors j’ai oublié…
V.C. : Non, ce n’est pas la truie, c’est la cochonne ! J’ai transformé la cochonne en truie, parce que Lacan a utilisé ce terme de truie dans un cas paradigmatique de cette patiente qui revenait de chez le charcutier…
O.C. : Oui j’allais en parler…
V.C. : C’est à la page 69… vous le faites exprès !
O.V. : Ça, ce n’est pas moi.
V.C. : C’est vraiment mon esprit mal tourné. Dites-m’en plus…
O.V. : Ça, c’est une histoire qui, comme pour tous les chapitres, part d’une part de vérité. Cette histoire de nonnes inquiétantes, c’est une histoire inquiétante qui a aussi été racontée dans ma famille. Qu’elle aurait eu ce discours délirant sur des nonnes, qui seraient en fait des hommes, déguisés en bonnes sœurs.
V.C. : Avec ce qu’on entend aujourd’hui dans le transsexualisme, dans cette volonté de pouvoir choisir son sexe, c’est quand même intéressant. Dans le cas de Marthe, si on part du principe que c’est une psychose…
O.V. : Pour moi, c’est ça !
V.C. : Ce n’est pas une perversion ! C’est là qu’on se trompe souvent, en disant de quelqu’un qu’il est psychopathe. Elle est psychotique.
O.V. : Oui, je suis d’accord avec ça.
V.C. : Alors pour ce chapitre, dans le récit familial, quel était le point de départ ?
O.C. : Le point de départ, tel que mon père me l’a raconté, c’est qu’elle a perdu le contrôle sur la réalité. Elle a eu des visions, et a cru que les nonnes qu’elle voyait étaient des hommes déguisés en sœurs.
V.C. : C’est très intéressant. On va aussi travailler avec une collègue sur la possession, la mystique et l’exorcisme. Si Marthe, quand elle voit des nonnes, croit que ce sont des hommes, rappelons-nous qu’on envoyait parfois les filles au couvent quand elles n’étaient pas tout à fait justes… C’était une solution, mais on ne prenait pas toujours les filles dans les couvents, à moins qu’elles ne soient riches… Ou alors on les prenait comme servantes, et alors elles étaient souvent maltraitées. Ce n’était pas mieux, évidemment, dans les couvents que dans la réalité. Là, ça se passe au Maroc.
O.V. : Oui. Et là, je pense que j’ai mélangé des trucs. Mais exprès…
V.C. : Et ça fonctionne ! On la voit, dans le noir et blanc, être complètement secouée par ce qu’elle devine sous la bure des nonnes.
O.V. : Elle délire, elle voit des choses. En tout cas on a l’impression qu’elle délire.
V.C. : Comment l’avez-vous su ?
O.V. : C’est mon père qui me l’a raconté. Mais moi, ça m’est égal…
V.C. : Bien sûr ! Mais quand on cherche ce petit quelque chose qui aurait pu faire basculer… Imaginez que si quelqu’un vous raconte quelque chose comme ça, et qu’il sent qu’on le prend au sérieux ce détail qui a fait qu’elle s’est complètement perdue, qu’elle devient dès lors une errante, ça, c’est un détail clinique parfaitement justifié. Mais qui aurait pu le lire ? Est-ce que quelqu’un est d’accord d’accompagner, de suivre, de lire ? Non ! Qu’est-ce qu’on fait ? On médique. Et aujourd’hui, il y a un grand combat en France, qui vise à interdire la psychanalyse au profit des groupes de pression destinés à faire de l’argent. Des banques de données qui contiendront tout le monde, mais personne ne les soignera ! Mais revenons…
O.V. : … à la cochonne ! (rire)
V.C. : Dites-m’en plus, de cette chorale obscure… C’est magnifique ! Fribourg est un canton de chanteurs, et quand on chante, quand Mozart fait de la musique d’église, il est cochon… On se souvient du film…
O.V. : Ah oui, Amadeus ! Il est libidineux !
V.C. : Il y a des jeux de mots très obscènes qui travestissent les paroles des chants d’Église, pour que les chanteurs ne s’ennuient pas trop (rires). Là, vous faites intervenir le diable…
O.V. : Oui, j’avais envie de donner ma représentation de ce qu’elle pourrait envisager comme une représentation vocale du diable. Elle entend des gens, elle est hallucinée.
V.C. : Vous êtes sensible au fait que c’est par la voix. Elle ne peut pas dire qu’elle entend des voix. Quand des élèves arrivaient dans mon bureau et que je soupçonnais qu’ils entendent des voix, je m’adressais aux voix, criant à la cantonade : ça suffit, vous lui foutez la paix ! Les enfants soufflaient. Ce sont les voix que j’engueulais, pas eux. Vous l’écrivez très bien, en poésie pure : une phrase lourde et limpide. Cette phrase qui la harcèle…
O.V. : Pour moi, c’est vraiment le comble du pire de ce qu’elle pouvait entendre5, c’est libidineux, c’est pervers, c’est hypersexuel, c’est tout ce qu’elle craint.
V.C. : Et en même temps, craindre le sexe, c’est aussi le vouloir.
O.V. : Tout à fait.
V.C. : Le mot autisme est né du terme autoérotisme, par la suppression de éros ; on oublie souvent ce que Freud nous a appris. Que le sexe est toujours là, et pour Martha, avec cette mère-là, être une femme qui veut jouir, c’est non !
O.V. : Oui, j’en parle à la fin, peut-être de manière trop claire. J’essaie de dire, avec cette assomption dans la grotte6, pages 119-120, : « mais là les mots s’échineraient sans pouvoir trouver ce qui s’y loge, quelles demandes s’y morfondent, quels effrois s’y brassent et s’y fermentent, est-ce la misère des jours, son corps trop en désir ou la honte, et la honte de son désir… »
V.C. : Votre livre est un livre sur l’insupportable pour une femme de son désir.
O.V. : En tout cas à certains moments, oui, c’est sûr !
V.C. : Et ça peut pousser à l’acte. Et je crois qu’on doit en tenir compte quand on élève des jeunes filles, et des garçons aussi bien. Parce qu’une femme peut désirer, mais si on lui apprend qu’elle ne doit pas, quand elle désire, elle peut alors dénoncer celui qu’elle a désiré, ou celui qui la fait désirer. La vie est insupportable.
O.V. : Oui, et ça pour moi, c’est une de ces contingences majeures, une des nombreuses circonstances aggravantes qui l’ont menée à son acte. Il y a aussi les humiliations sociales qui entrent en jeu. Ce qui fait une espèce de mélange, comme avec l’histoire du jardinier, c’est la même chose : c’est aussi le désir qui est réprimé. Qui est auto-réprimé, par ailleurs. Elle aurait pu y aller, parce que personne ne le lui interdisait de continuer avec lui.
V.C. : Elle avait bien intégré cet interdit, ce que dans la névrose on appelle le surmoi, et dans la psychose, revient sous la forme des hallucinations qui l’obligent à faire des trucs dingues, comme par exemple aller jusqu’à cet acte légalement répréhensible.
O.V. : Et ce surmoi, à mon avis, s’exprime aussi dans l’extrême professionnalisme du personnage, y compris dans le pire, à savoir de bien ranger après avoir tué.
V.C. : Bien nettoyer, c’est le : « En voilà du propre ! » des sœurs Papin, rappelé par Lacan7.
O.V. : Et ce n’est pas une psychopathe.
V.C. : Non, pas du tout ! Et ça va ensemble : elle va jusqu’au bout de sa logique.
O.V. : Elle est pragmatique. C’est vraiment une femme qui sait faire les choses avec ses mains quoi !
V.C. : Et c’est ce qui vous fait envie d’interroger le petit grain de sable qu’il aurait fallu pour que ça bascule de l’autre côté. (Oui !) On peut s’arrêter là ? On pourrait aussi parler de votre écriture, mais je ne suis pas assez au point pour en parler avec vous. Il faut vous lire. Juste vous dire que ça m’a beaucoup plu, ça m’a vraiment beaucoup touchée. J’aime beaucoup votre écriture.
Olivier Vonlanthen : Merci beaucoup.
Violaine Clément : Je vais le relire… Et vous dire aussi qu’à la librairie, il reçoit un succès très mérité.
Notes :
- Ce très beau titre est tiré d’un poème qu’Olivier affectionne, « Jehan Rictus », dans Les Soliloques du pauvre. ↑
- Olivier Vonlanthen, Notre-Dame-des-Démolies, La Veilleuse, Fribourg, 2025, p. 123. ↑
- Ibid., p. 95. ↑
- Les Blessures assassines. ↑
- Ibid., p. 69 : « Une phrase lourde et limpide, dite à plusieurs voix, toujours presque chantée, mais tellement terrible que Marthe en chancelle d’effroi : « Viens me sucer, cochonne !» ↑
- Ibid., p. 119, sqq. ↑
- Lacan, « Motifs du crime paranoïaque : le crime des sœurs Papin », Premiers écrits, Le Seuil, coll. Le Champ freudien, Paris, 2023, p. 94. ↑