Philippe Lacadée avec Rimbaud…

Conversation avec Philippe Lacadée, 18 février 2026. « Le Dit poétique d’un ange en exil. Rimbaud avec Lacan » (La Lettre volée, 2025).

 

Violaine Clément : Cher Philippe, avec cet essai sur Rimbaud, tu m’as mise au travail, comme d’habitude, comme la première fois que j’avais repris cette phrase de lui que tu citais déjà il y a plus de quinze ans : « je m’encrapule… je fouaille la langue avec frénésie », et que tu m’avais fait remarquer que je n’avais pas dit exactement les mots… De ton livre, Le Dit poétique d’un ange en exil. Rimbaud avec Lacan, mon compagnon me dit hier en le voyant, que c’est un titre mensonger. Il a regardé sur Arte le documentaire sur Rimbaud et me dit : « Mais c’est un voyou ! » Il n’a pas lu ton livre, parce que c’est exactement ce que tu déplies. L’ange, c’est aussi Lucifer, c’est aussi Satin, Satan, c’est le diable. Merci pour ce livre assez remarquable, dans lequel on s’oriente avec le dernier enseignement de Lacan. Mon cher Philippe, qu’est-ce qui fait que tu aimes toujours ces voyous, ces bizarres, ces gens qui vont marcher dans la neige et mourir, ces poètes étranges ? Peux-tu dire ce qu’il y a de toi dans ces personnages ?

Philippe Lacadée : Je crois qu’il faut tout d’abord savoir raison garder quand on parle de Rimbaud comme voyou. Et déjà dans l’expression raison garder, on peut prendre appui sur le poème d’Arthur Rimbaud « À une raison », dans lequel il met justement en évidence le nouvel amour, celui dont Lacan parlera dans le séminaire Encore, mais aussi dans celui de L’Acte analytique, en disant qu’il faut prendre appui sur cette poésie d’Arthur Rimbaud si l’on cherche une formule de l’acte. On peut très vite prendre le sens de Rimbaud Le voyou, c’est d’ailleurs ce qu’avait fait Benjamin Fondane, qui a été assassiné dans une chambre à gaz à Birkenau, le 3 octobre 1944, et qui était un grand lecteur de Rimbaud. Il avait fait valoir Rimbaud Le voyou pour s’opposer à Paul Claudel, qui pensait que Rimbaud était mort en chrétien, alors que Rimbaud n’a cessé de dire merde à Dieu. Lorsqu’il faisait partie des Zutistes par exemple, ces poètes qui disaient zut au monde la poésie du cercle des Parnassiens, ou encore dans les poèmes provocants écrits avec Verlaine – ils avaient décidé, à l’époque où on enfermait les homosexuels, au temps de la Commune, d’adopter une position provocante. C’est pour cela que quand les Parnassiens lisaient leur poésie, Rimbaud, provocateur, disait sans arrêt « Zut » pour leur démontrer qu’ils s’abritaient derrière ce qui sera quand même la phrase princeps de Rimbaud : Je est un autre. Alors, il y a eu bien sûr la diffusion d’un film sur Arte où on le présente comme un provocateur, comme un excité. Peut-être qu’on le traiterait aujourd’hui de TDAH ou de HPI, (ou de racaille !) ; ou de racaille ! Rimbaud incarne ce qu’a très bien dit Philippe Sollers, la sainteté à venir. C’est-à-dire que s’il est voyou, c’est qu’il savait très bien qu’en chaque être humain, il y avait une zone obscure et sombre. Et si Philippe Sollers dit qu’il incarne la sainteté à venir, c’est peut-être la sainteté lacanienne, c’est-à-dire celle qui prend appui sur quelque chose d’indicible et d’inconnu, et que s’il y a sainteté, elle viendra de lui et pas du ciel, puisque Rimbaud avait vidé le ciel.

V.C. : D’accord ! Je te coupe un peu, parce que tu es dans ton thème, mais ce qui m’intéresse dans cet entretien, c’est toi ! Ce n’est pas toi qui as choisi Rimbaud, c’est Rimbaud qui t’a choisi ! Je prends juste ce mot dont j’ai cherché l’étymologie, que Rimbaud connaissait sûrement : « Je m’encrapule ». Krapallein signifie s’enivrer. Il y a quelque chose dans son usage de l’alcool, dans son usage qu’on dirait aujourd’hui toxicomaniaque, qui m’a permis, en te lisant dans cet essai, de saisir un peu autrement l’usage que certains jeunes, que j’ai rencontrés à l’école, et pour certains que je continue à rencontrer, cet usage qu’ils font de l’alcool. Pourrais-tu en dire un peu plus ? Cela m’intéresse aussi parce que je fais partie du TyA. On a l’idée du bien et du mal, et avec cet ange, on va au-delà du bien et du mal, on va du côté de la part sombre qui, si on ne veut pas la voir, éclate et pousse au crime, comme on l’a vu récemment encore…

P.L. : Effectivement, le titre Le Dit (avec un grand D) poétique d’un ange en exil, c’est un mélange, à la fois d’Heidegger et de Verlaine. C’est Heidegger (tu as dit Verlaine) qui utilise l’expression du Dit poétique dans un échange avec René Char, à propos de Rimbaud. Et l’ange en exil, c’est un échange avec Verlaine. C’est un ange, mais un ange à double face, comme disait Rimbaud, un soir j’ai assis la beauté sur mes genoux, je l’ai trouvée amère, et je l’ai injuriée. Effectivement, la beauté de l’ange qu’incarne Rimbaud a peut-être trompé Verlaine, qui avait réclamé qu’il vienne à Paris, parce qu’il était fasciné par ses poésies, entre autres par « Le Bateau ivre ». Mais quand Rimbaud arrive à Paris, il montre l’autre face. Avec « Le Bateau ivre », on a l’ivresse, mais on a aussi Rimbaud lui-même, puisque Rimbaud était plus produit par son texte qu’il ne le produisait. Puisqu’on est dans le produit, dans la substance, Rimbaud, avec Verlaine, se sont livrés à des ivresses, à des enivrements. Ils ont en effet affiché cela sur la place publique. C’est en ce sens-là qu’il est moderne. Il savait que, face au vide de l’âme, puisque pour lui, l’âme était vide, il fallait prendre appui sur ce qui pouvait surgir de son corps, c’est pour ça qu’il appelait cela la poésie objective. Beaucoup de jeunes s’en servent aujourd’hui pour passer dans un autre état, un état second, là où Rimbaud disait très souvent, tu le soulignais, le côté : je m’encrapule, ou je fouaille la langue avec frénésie. Il y a là quelque chose qui fascine beaucoup de jeunes, de penser qu’en prenant une substance, là où le corps peut se sentir vide, la substance peut faire croire, peut-être une illusion, qu’on va arriver à produire des choses extérieures, alors qu’elles sont à l’intérieur.

V.C. : « Une saison en enfer », ce texte qui frappe quand on le lit, surtout à l’adolescence, je l’ai entendu pendant le COVID par la bouche d’un jeune homme qui l’avait appris par cœur. Ça fait un drôle d’effet d’être pris dans ce flot de paroles. La mère, la Rimb, qui n’était pas assez, qui était trop, c’est curieux qu’il veuille aller vers la mer… Ces haleurs, ça m’a frappée en lisant la fin de ton essai. Comme il cherche à se séparer de sa mère.

P.L. : C’est très juste, il y a un lien tout à fait particulier de Rimbaud à sa mère, qu’a très bien détaillé Yves Bonnefoy, et que reprend aussi Laura Sokolovsky dans un Quarto. Rimbaud qualifiait sa mère de bouche d’ombre, expression qu’il a empruntée à Victor Hugo, parce que, même si Rimbaud disait beaucoup de mal des poètes, les seuls qui avaient pour lui un quelconque crédit, c’était Victor Hugo, et Baudelaire. Sinon, tous les autres, il les trouvait fadasses. Il voulait les renvoyer à leur râtelier universitaire (rire). Et donc Rimbaud, tu as tout à fait raison, qui appelait sa mère la mère Rimb, c’est déjà lui qui a inventé la langue EMS, bien avant nos jeunes d’aujourd’hui. C’est aussi lui qui disait de sa mère : soixante-treize casquettes administratives à structure de plomb. C’était une mère qui avait énormément de mal à faire passer, à partir de sa bouche d’ombre, la lumière qu’est en droit de recevoir tout enfant pour habiller son être d’objet, et ainsi se vêtir de certains habits chaleureux développés par la langue maternelle. Donc Rimbaud a bien été obligé de trouver une langue, une langue qui pourrait peut-être lui permettre de sortir de ce dans quoi il se sentait pris, dans l’administration de la langue, cette langue française dont il disait très bien qu’elle occidentalise la vraie vie. D’où justement son départ. Il a une phrase qui résume très bien ce qu’est l’adolescent, quand il dit : le pubère où circule le sang de l’exil et d’Un père. D’ailleurs, il écrit Un père, avec Un majuscule. On pourrait très bien dire aussi le pubère pris dans la jouissance obscure de sa mère. Parce que, effectivement, il a eu énormément de mal à quitter sa mère, sauf par le biais de fugues ou d’errances. D’ailleurs Lacan dit : la fugue, c’est quand on part à la recherche de quelque chose de refusé de partout. Comme l’amour lui était refusé partout, qui le renvoyait à quelque chose d’inconnu, il est parti à la recherche de ce quelque chose. C’est pour ça, et il le dit très bien, puisque tu citais « Une saison en enfer » : il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. Il ne dit pas : dans une âme et dans un corps, il noue l’âme et le corps. Mais on pourrait dire qu’il a exploré la poésie dans le territoire de la langue française, et qu’après, il a exploré un autre territoire, inconnu, au-delà de la mère, au-delà des mers, en partant à l’inconnu, dans des territoires inconnus, comme il y en avait encore en Afrique.

V.C. : C’est ça ! Hier soir, tout à coup, je relisais la fin de ton livre, et je m’aperçois que la langue française, il la critique très fort, parce que, élève, il a été nourri, biberonné et formé à la langue latine. Je retrouve le chant VI de Virgile, qui a intéressé Lacan dans le Séminaire XII. C’est curieux de l’imaginer à quatorze ans, vainqueur d’un prix de poésie, capable d’écrire en imitant la versification latine, dans une langue qui n’est pas du tout la même, ça ne résonne pas de la même manière. Il y a quelque chose d’une sorte de génie, qui a cherché, à travers une langue autre, à s’approprier un peu la sienne, mais il s’est un peu trop occidentalisé à travers la sienne, la maternelle. Lacan nous a fait résonner cela dans « Lituraterre ». Pourrait-on dire que pour lui, la langue française était une langue morte ?

P.L. : Puisque tu parles du latin, c’est André Guyot, qui dans sa préface à la nouvelle édition des Œuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade, commence par deux mots : Ver erat, deux mots latins, c’est son premier écrit, qui résume au fond ses écrits : c’était le printemps. On voit que déjà, dans cette langue latine, il avait trouvé quelque chose, et c’est pour cela qu’il intéresse les adolescents, quand il dit : Moi, j’appelle cela du printemps. On retrouve tout ce qu’a apporté Freud, et Lacan, avec la préface à la pièce de Wedekind, L’éveil du printemps, ne faisant que redire ce que Rimbaud, le poète pubère du printemps, avait dit dès ses quatorze ans et en plus en latin. Et déjà dans pub-erre, on entend erre, voire cette errance qui soutient sa poésie « Vagabonds ».

V.C. : C’est vrai qu’il imitait déjà un poème, celui d’Horace. On peut imaginer que dans son corps, l’écho de la langue latine a dû faire un effet. Quatorze ans, c’est un âge très particulier, l’âge où naissent d’autres sensations, difficiles à nommer pour lui. Cela m’a frappée, puisque j’ai enseigné toute ma vie le latin à des adolescents de cet âge. Et je pense à la façon dont on enseignait le latin à cette époque, où ce jeune homme était capable d’écrire en latin, donc de faire du thème, et d’écrire de la poésie, et de faire de la musique, parce qu’on entend bien qu’il savait jouer avec le son des mots, et on voit son usage des mots à partir du grec, comme encrapuler… Il y a un fort impact de ce qu’il apprend à l’école. Tu fais d’ailleurs toi aussi souvent référence à ses lettres adressées à ses professeurs. Pour lui, les professeurs appelaient quelque chose.

P.L. : Oui, il y a plusieurs choses dans ce que tu dis. Puisque tu termines sur des lettres à des professeurs, il y a deux lettres absolument décisives, qui datent du 13 et 15 mai 1971 : la lettre à son maître de rhétorique, Georges Izambard, et la lettre à Paul Demeny, que j’étudie un peu dans mon livre, qui sont toutes deux son fil logique. C’est ce qu’on a appelé la « Lettre du voyant ». C’est là qu’il a cette formule décisive : Je est un autre. Je m’en suis aperçu parce que j’ai été présenter mon livre à Barcelone et à Madrid, et je me suis rendu compte qu’une des traductions était : Soy otro. Alors que pas du tout, c’est Je est un autre. On pourrait dire que c’est une faute grammaticale, alors que c’est le côté décisif de l’apport de Rimbaud au ravalement de ce fameux moi imaginaire. C’est pour cela que j’avais écrit Rimbaud avec Lacan, parce que c’est très serré. C’est faux de dire Je pense, on devrait dire On me pense. Je est un autre. C’est décisif. C’est le début de ce qu’il appelle la poésie objective, à différencier de la poésie subjective, celle qui faisait toujours référence à un Je fixé à un Moi, mais un Moi qui descendrait du ciel, parce que à cette époque-là, le signifié ultime, c’était Dieu. Et comme Rimbaud a vidé le ciel… C’est pour ça que Claudel se leurre sur la fin de Rimbaud, n’est pas mort en chrétien. Donc « Lettre du voyant », ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’à un moment, il faut se débarrasser du moi pseudo-identitaire. C’est intéressant par rapport à tout ce qui se passe au niveau des identitaires en France. Ce qui surgit à ce moment-là, le Moi, comme identité, n’est pas stable. C’est un leurre. Déjà là, on voit qu’il est lacanien, même freudien. À ce moment-là, il observe ce qui surgit en lui. C’est ça, le Voyant. Ce n’est pas la personne qui voit… Il observe ce qui surgit en lui, d’où son invention de la poésie objective, dont Roland Barthes dit que c’est le début de la poésie moderne. Ce qui fait que le poète n’invente pas. Il reçoit (il est inventé) quelque chose qui est en lui, et d’ailleurs, dans sa lettre à Paul Demeny, il parle de ce qui s’éjouit. Il annonce qu’on est plus pensé qu’on ne pense, que la pensée est un leurre et que cela s’éjouit aussi dans le lieu où ça pense. Il annonce la psychanalyse, c’est-à-dire le moi divisé, il annonce la littérature moderne, et c’est pour cela que ce Je qu’il vide est un autre. Mais dans ces deux lettres, ce qu’il dit, quand il appelle le dérèglement de tous les sens, bien sûr, ça fascine beaucoup de jeunes, le dérèglement de tous les sens avec le produit, qui permet à l’ouïe et à la vue de percevoir des choses, mais ce qu’il dit là, c’est surtout le sens commun que Rimbaud dérègle, le sens de la langue articulée à l’Autre – c’est pour ça qu’il a une position ironique –, l’Autre du savoir. L’autre de Dieu ne saura rien par rapport à ce que je vis en moi, les sensations inédites et immédiates qui surgissent, mais ce que cherche Rimbaud, c’est l’inconnu. C’est pour ça que je lui propose : Toi, Arthur, qui cherches le lieu et la formule, eh bien, je t’ai trouvé ta formule. Ta formule, c’est f(x), c’est la fonction de l’inconnu, x. N’importe quel autre ne pourra jamais régler ce qui se passe en toi, parce que de toute façon, c’est inréglable. C’est ce que nous apprend la psychanalyse, c’est-à-dire de faire surgir l’objet petit a, d’où, effectivement, peut-être, la sainteté à venir. En prenant appui sur ce petit a qui est en toi, qui n’est par moment pas très joli, comme le dit bien Lacan, il y a du déchet… sache que c’est à partir de là que tu vas élever ton Dit poétique. C’est pour cela que, dans la traduction espagnole, il faut traduire : Dicho, et pas dire. Rimbaud le dit ainsi : Je lance un coup d’archet, la symphonie fait son remuement dans les profondeurs ou vient d’un bond sur la scène. C’est-à-dire que Rimbaud, comme disait Philippe Sollers, est un musicien. Il fait vibrer la sonorité de la langue. C’est le verbe poétique. Comme en psychanalyse ! Il fait surgir un dit. Et on coupe la séance.

V.C. : Complètement ! On peut arrêter là parce que je pense que les lecteurs préfèrent quand c’est court. Mais juste une chose encore : n’aurais-tu pas l’idée de dire Lacan avec Rimbaud, plutôt que Rimbaud avec Lacan ? Quand Lacan dit Je ne suis pas poâte assez, ou quand il dit : Je suis un poème, il a l’idée que l’analyste devrait être un saint, mais comme il n’y a pas tellement de sains, on ne rigole pas tellement entre nous (surtout en ce moment !), il s’est beaucoup inspiré de Rimbaud, comme de Joyce, avec cette idée qu’on oublie trop, et que tu m’avais apprise, que notre maître, celui qui nous enseigne, c’est le patient. Rimbaud n’a pas été patient, mais peut-être que pour terminer notre entretien autrement que par ce coup d’envoi, j’aimerais que tu expliques ce qui fait que, à ton avis, à l’âge de vingt ans, c’était fini. C’est quand même extraordinaire, ça !

P.L. : Oui, je ne sais pas si c’était à vingt ans, c’était peut-être même un peu plus jeune. Je crois, si tu veux, qu’à la différence de Joyce, et c’est pour ça que je parlais du Dit, sa poésie est une parole. Cela ne relève pas de l’ordre de l’écriture. Il s’est peut-être aperçu, c’est pour ça que j’avais écrit : le Dit poétique, qu’il y a quelque chose du réel sur lequel il a buté. Sa parole poétique, son Dit n’a pas été en passe de modifier sa position subjective à l’égard de la jouissance. Il a atteint comme il l’écrit dans une « Saison en enfer » : l’impossible traitement de la jouissance par le sens. Et comme il était très pris par cette histoire-là, par l’inconnu, il est parti. Il n’a pas pu faire autrement que de partir. « J’ai dû voyager pour distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau ». Il a exploré le territoire de la langue puis le territoire d’un pays inconnu, il le disait « En Marche ». Mais ce qui est intéressant, et c’est pourquoi je prends l’œuvre de Rimbaud dans sa totalité, c’est que même quand il est parti, il n’a pas forcément arrêté d’écrire, puisqu’il écrivait des lettres à sa mère, et il écrivait aussi des relevés topographiques. Rimbaud, c’était un scientifique. Quand il était en Abyssinie, ou dans le Harar, il écrivait à sa mère pour qu’elle lui envoie des instruments pour faire un relevé des lieux pour établir une carte, un territoire. C’est pour cela qu’il n’a pas forcément été trafiquant d’armes. Quand j’en parle, et que je dis qu’il est passé de trafiquant d’armes à trafiquant d’âmes, c’est joli, mais quand on lit vraiment, on s’aperçoit qu’il est travailleur, il cherchait à établir une cartographie. C’est pour cela que, plutôt que trafiquant d’armes, j’ai dit qu’il avait inventé la géopoétique.

V.C. : Tu nous donnes là un très joli point de capiton, ou un coin de papiton, pour que les lecteurs aient envie d’aller lire ce livre. Pour que les lecteurs aient envie de lire quelque chose sur les jeunes d’aujourd’hui, c’est ça. C’est la formule magique.

Philippe Lacadée : Juste pour finir, puisque tu m’as interrogé sur Walser, qui est Suisse, Je crois que si je me suis intéressé à Rimbaud, à Walser, à Augiéras… Pourquoi ? Parce que tous les trois sont effectivement des promeneurs. Ils pensent qu’on pense avec ses pieds, parce que quand on se cogne, sur le territoire de la terre, c’est à partir de ce moment-là un chant d’oiseau, une branche qui craque… Il y a un verbe que Walser disait à voix haute, parce qu’il s’entendait dire quelque chose à lui-même, et il inventait ce qu’il appelait le style du temps présent. Rimbaud, lui, a inventé le Dit poétique, comment ça pense en moi, et c’est pour ça qu’il écrivait. Au fond, je m’intéresse à ces trois auteurs parce qu’ils sont tous à la marge, et que j’ai un tel rapport à la langue que je suis toujours en marge de cette langue qui, par moments, fait qu’on se sent en exil dans sa propre patrie.

Violaine Clément : Merci infiniment ! Et on se réjouit de lire ton ouvrage sur Zweig qui sort prochainement.